Le projet Isis – Chapitre 1

La grande salle commune de l’entrepôt était déserte. Matt y était au calme pour bosser. Il passa une main dans ses cheveux bruns coiffés quasiment à ras. Le coiffeur l’avait raté la veille. Il lui aurait fait la peau si Prisca ne l’en avait pas empêché. Réflexion faite, elle s’en était peut-être occupée elle-même le soir ; il avait eu l’air de lui plaire. Matt concentra son regard bleu glacial sur le plan d’une bijouterie qu’il était en train d’étudier. Il avait l’impression que Sergueï les gardait dans l’oisiveté ces derniers temps, et il n’aimait pas ça. Il étudiait les moindres détails, hors de question que l’un d’entre eux se fasse coincer cette fois. C’était comme ça que Prisca s’était retrouvée sous les verrous la dernière fois. Il ne recommencerait pas la même erreur.

Il entendit soudain du bruit en provenance de la porte d’entrée et leva les yeux vers elle. Prisca venait de pénétrer dans le loft. Ses longs cheveux noirs retombaient en cascade autour de son visage. Matt lui sourit, accueillant, il se sentait bien en sa compagnie, autant l’admettre. Elle s’approcha. Matt lui demanda :

— Alors, il était comment ?

Elle le dévisagea, songeant qu’il y avait bien plus d’intérêt dans sa question qu’il n’y aurait dû.

— Naïf, trop naïf.

— Tu as toujours du sang sur tes mains, lui fit-il remarquer.

Elle s’essuya avec le coin de sa manche. Son ami l’observa.

— Encore un de moins. Tu n’auras bientôt plus d’hommes à ta disposition si tu continues à les tuer.

— Il y aura toujours des hommes sur Mars, et je déteste être déçue.

Il sourit avant de questionner :

— Tu as rapporté quelque chose ?

Elle jeta un portefeuille sur la table. Matt s’en saisit. Il était rempli de billets. L’homme siffla d’admiration. La trentenaire expliqua :

— C’est loin d’être le meilleur coup que j’ai eu, mais c’est un des plus riches.

— Qu’est-ce que tu vas faire de cet argent ?

— Je ne sais pas encore.

Le calme se rompit définitivement quand Enzo entra à son tour dans la salle. Il se dirigeait vers la cuisine quand il avisa avec surprise la présence de Prisca.

— Déjà là ? La nuit a été courte.

Elle ne répondit pas mais lui jeta un regard éloquent. Il s’approcha, le sourire aux lèvres, se colla derrière elle et lui chuchota à l’oreille :

— Tu peux la terminer avec moi si tu veux.

Elle lui sourit en retour, plongeant ses yeux gris dans le puits sans fond de ses prunelles dorées. L’idée avait du charme. Au même moment, le reste du groupe entra. Sergueï ordonna :

— Vous verrez ça plus tard, on a des problèmes plus importants à régler.

Enzo se sépara de Prisca à contrecœur. Quand Sergueï prenait ce ton-là, il valait mieux ne pas le pousser à bout. Ils se réunirent tous autour de la table.

— Alors, quel est le problème ? s’enquit Enzo.

— On commence à être à court d’argent, expliqua le chef.

— Si ce n’est que ça, Prisca en a ramené de sa visite nocturne, indiqua Matt.

Il lui tendit le portefeuille.

— Beau boulot, Prisca, mais ce ne sera pas suffisant. Avec ce que nous avons, nous ne tiendrons pas la semaine.

Jared fronça les sourcils.

— Le casse d’il y a deux semaines n’était-il pas censé nous mettre à l’abri du besoin pour deux mois ?

— Ça aurait été le cas si certaine n’était pas si dépensière, rétorqua Sergueï en jetant un regard appuyé à Lania.

La jeune fille fit la moue.

— Je n’y peux rien. Les achats que j’ai faits étaient nécessaires !

— Tu trouves que refaire ta garde-robe était nécessaire ? s’étonna Sabine.

— Ce n’est pas ma faute si toi tu t’habilles comme un sac.

Sabine leva les yeux au ciel.

— Je ne m’habille pas comme une pute, c’est différent.

— Retire tout de suite ce que tu viens de dire !

— Si je veux !

Sergueï soupira.

— Боже мой[1]… Bon, maintenant ça suffit vous deux ! Je ne vous ai pas accepté dans le groupe pour entendre vos chamailleries à longueur de journées !

Matt fronça les sourcils et se tourna vers Sergueï. Il n’acceptait de personne qu’on s’en prenne à sa sœur.

— Eh, ne t’en prend pas à Sabine, elle n’y est pour rien dans cette histoire, elle n’a fait que se défendre.

— Alors dis à ta sœur de se tenir tranquille.

Prisca poussa un soupir excédé et les observa à tour de rôle.

— J’avais cru comprendre qu’on avait un problème plus important à régler.

Ils se retournèrent tous vers elle. Sergueï la remercia d’un hochement de tête.

— Effectivement. Il faut que nous organisions un casse cette nuit. Vous avez une idée ?

— Une banque ? proposa Sabine.

— Nous n’avons pas la préparation nécessaire. Pour mener à bien notre coup, il nous faut un plan des locaux.

Prisca se retourna vers Matt.

— Matt, tu n’étudiais pas un plan tout à l’heure ?

— Exact, c’est le plan d’une bijouterie situé à West Point, au 40ème étage. La sécurité est médiocre, très médiocre, et en tous les cas détournable.

— Il y a du fric ? demanda Enzo.

— Assez pour remplir notre compte pendant six mois, si on dépense raisonnablement. D’autant qu’il y a un coffre.

L’envie s’installait peu à peu dans tous les esprits, mais quelque chose retenait encore Sergueï. Il n’oubliait pas ce qu’il s’était passé la dernière fois qu’ils avaient braqué une bijouterie. Sabine, elle, demanda :

— Tu sais ce qu’il y a dans ce coffre ?

— Plusieurs joyaux de très grande valeur. Le coffre est bien protégé mais tu devrais pouvoir détourner la sécurité en te connectant au réseau.

Sabine acquiesça. Sergueï sentait peu à peu ses réserves s’effondrer.

— Quelle taille fait-il ?

— Une fois qu’on aura ouvert la porte du coffre, il faudra s’engouffrer dans un conduit d’un m². Il faudra le suivre sur 5 mètres avant d’arriver dans une salle de 2 mètres de hauteur. C’est là que se trouvent les joyaux.

— Je pourrais m’en charger sans problème, précisa Lania avec fierté.

Le russe hocha la tête. Il s’assura à nouveau.

— Matt, es-tu sûr d’avoir tout étudié à la perfection ?

— Dans les moindres détails. J’ai retenu la leçon.

— Parfait, alors nous avons trouvé notre casse. Allons-y.

…oooOOOooo…

Les Absinthes Noires rasaient les murs du 40ème  étage. Ils arrivèrent bientôt à la bijouterie. La zone était déserte. La devanture de la bijouterie s’étendait sur dix mètres. Des plaques de métal amovibles recouvraient les vitrines et la porte d’entrée. À proximité, deux portes cochères offraient un renfoncement sombre. Sabine avait entre les mains un petit ordinateur portable, qui lui permettrait de s’infiltrer dans le système de sécurité de la bijouterie. Ils se cachaient tous dans les renfoncements des murs entourant la bijouterie. Sabine chuchota.

— Ça y est, je suis dans le système… L’alarme est déconnectée. Quelques secondes et j’ouvre les portes.

Ils attendirent un peu puis la grille se leva. Les Absinthes noires échangèrent un regard puis s’engouffrèrent à l’intérieur progressivement. Ils s’arrêtèrent net quand ils virent la grandeur de la boutique et les divers bijoux, or, diamants, rubis et autres merveilles qui étaient présentés.

— Боже мой[2]… souffla Sergueï.

C’était plus que ce qu’il avait espéré. Ils n’avaient pas effectué de casse aussi important depuis longtemps.

— Je ne m’attendais pas à autant, avoua Prisca.

Il acquiesça avant de prendre les choses en main.

— Bon, on se disperse, chacun connaît son rôle. Prenez le plus possible, et soyez discret.

— Comme d’habitude, conclut Enzo.

Sergueï lui lança un regard peu impressionné avant de déclarer :

— Sabine, Lania et moi, on s’occupe du coffre.

Ils se dirigèrent vers le fond du magasin pendant que les autres commençaient leurs exactions. Quelques secondes plus tard, ils arrivèrent devant le coffre. Il était entouré par un réseau de rayons lasers, ainsi que d’un rideau de fumée opaque qui semblait comme enfermé dans une plaque de verre, qui si vous le traversiez, vous transformait en cendre automatiquement. Ce dangereux système avait été inventé 20 ans plus tôt et s’appelait Sanuro, du nom de son créateur. Le russe fronça les sourcils.

— Sabine, tu peux nous éteindre ça ?

— Sans aucun problème.

Elle pianota sur son ordinateur. Quelques minutes plus tard, les rayons s’éteignirent, et la fumée s’évanouit.

— J’ouvre le coffre. Indiqua-t-elle.

Le coffre finit lui aussi par s’ouvrir. Sergueï sourit. C’était pour ça qu’il avait recueilli ses absinthes, chacun excellait dans sa partie.

— Lania, c’est à toi de jouer, ordonna-t-il.

L’adolescente s’étira en souriant.

— Voilà la partie la plus intéressante du boulot.

D’un mouvement svelte, elle s’engouffra à l’intérieur du conduit qui menait jusqu’au coffre. Elle rampa sur quelques mètres et arriva dans la salle isolée. Au centre, trônaient plusieurs joyaux majestueux de par leur taille et leur éclat. Lania les regarda avec avidité puis s’en saisit et les glissa dans son sac. Elle se redirigea vers le conduit. En quelques minutes, elle fut sortie du coffre. Sergueï l’interrogea du regard. Elle répondit avec fierté.

— Je les ai.

— Très bien, on y va.

Ils rejoignirent les autres au centre de la boutique. Jared, Enzo, Matt et Prisca avaient déjà tout raflé et attendaient fébrilement leur arrivée ; Prisca jetant de fréquents coups d’œil attentionnés vers l’extérieur. Elle indiqua :

— On n’est toujours pas repéré. Une chance que ce quartier soit désert.

— Ne traînons pas, les bijouteries, ça ne te réussit pas, Prisca.

Elle encaissa sans rien dire. Quand arrêterait-il de lui reprocher cette histoire ? Elle avait merdé une fois et s’était faite coffrer. Il n’allait pas ressasser à chaque fois ? Il passa devant elle, faisant signe à tous de le suivre. Ils étaient encore au centre du hall quand une cage de verre incassable tomba autour d’eux, les prenant au piège. Sergueï poussa un cri surpris.

— Qu’est-ce que… Sabine !

Elle lui répondit d’une voix affolée :

— Je ne contrôle plus le système !

— Alors reprends le contrôle !

Sabine pianotait sur son ordinateur, en vain. Elle ne comprenait pas. Ce système informatique était archi simple. Elle en avait déjà déjoué de beaucoup plus complexes. Qu’est-ce qu’il pouvait bien se passer pour… Elle se figea soudain.

— Oh non…

— Quoi ? s’énerva le russe qui laissait courir ses mains sur le verre, tâchant de trouver une issue.

— En tombant, la grille a déclenché l’alarme silencieuse. Les flics seront là dans 15 minutes.

Jared poussa un long soupir. Il ne s’était jamais fait coffrer, n’avait jamais été inquiété par les flics. On disait toujours qu’il fallait une première fois à tout…

— Cette fois on est foutu…

Matt se retourna vers lui et le fusilla du regard.

— Il doit bien y avoir un moyen de sortir d’ici !

— Cette cage est en verre par balle. Il n’y a aucun moyen de la détruire.

Matt réprima avec peine l’envie de lui coller son point dans la figure. Jared était toujours trop calme ; ça avait le don de l’énerver.

Sergueï tâtait toujours la paroi, dans l’espoir infime de trouver une issue. Prisca l’aidait. Elle ne voulait pas retourner en prison. Plutôt crever ! De rage, elle donna un coup de pied dans le verre, et jura sous la douleur.

— Je crois que c’est inutile Prisca, se résigna Sergueï.

— Écoutez la voix de la raison, railla soudain une voix féminine derrière eux.

Ils se retournèrent tous d’un même élan vers l’entrée de la bijouterie. Ce n’était pas un policier, comme ils s’y attendaient, mais une femme au teint pâle et bleu,  les cheveux courts d’un bleu plus soutenu. Elle regardait les Absinthes noires, un sourire ironique aux lèvres. Sergueï la détesta au premier coup d’œil, comprenant que leur destin était à présent entre ses mains. Elle prit à nouveau la parole.

— Voici donc les fameuses Absinthes noires.

— Qui êtes-vous ? demanda aussitôt le russe d’un ton sec.

Elle laissa passer un court instant avant de déclarer d’une voix calme.

— Je me nomme Acacia, je suis une Xaklan.

Elle se retourna vers Sabine.

— Ce n’est pas la peine de pianoter sur votre ordinateur, je contrôle le système.

Le groupe échangea un regard déconcerté. Prisca dévisagea l’extraterrestre de haut en bas, réprimant un frisson. L’aura qui se dégageait d’elle était troublante, dans le mauvais sens du terme. Elle fronça les sourcils.

— Que nous voulez-vous ?

— Vous proposer un marché.

Étonnement général. La situation était plus qu’étrange, et à vrai dire, Sergueï avait l’impression d’être entré dans la quatrième dimension. Et ce qui allait suivre allait le conforter dans cette impression. Il s’enquit au nom de tous :

— Lequel ?

— J’ai besoin d’un groupe d’hommes de mains pour amasser le plus d’argent possible. Travaillez pour moi.

Sergueï fronça les sourcils.

— Je n’ai pas l’habitude de recevoir des ordres de qui que ce soit.

— Vous n’êtes pas vraiment en position de faire le fier, le nargua-t-elle.

Il serra les dents. La chienne ! Elle avait raison. Il s’était fait roulé, et désormais, il avait besoin d’elle pour se sortir de ce mauvais pas.

— Admettons qu’on accepte votre offre, qu’est-ce que cela nous apporte ?

— La liberté mise à part, je vous propose un don qui fera de vous les criminels les plus redoutés de cette planète.

Les Absinthes noires levèrent des yeux intéressés vers elle. Elle sourit. C’était si simple de les avoir.

— Je vois que vous commencez à m’écouter.

Elle fit passer un petit silence.

— Je peux vous donner le pouvoir de prendre l’apparence de qui vous voulez, quand vous le voulez.

Les Absinthes noires se regardèrent, méfiants. Sabine secoua la tête, essayant de remettre de l’ordre dans ses pensées.

— C’est impossible, cette technologie n’existe pas.

— Chez vous non. Mais moi je la possède. Vous auriez tort de refuser une pareille offre.

L’air sérieux, Enzo plongea son regard déterminé dans celui de la Xaklan et demanda :

— Nous pourrions prendre n’importe quelle apparence ?

— N’importe laquelle. Inutile de vous préciser tout ce que vous pourriez faire avec ce pouvoir.

Sergueï fit la moue. Il détestait perdre le contrôle, mais c’était une opportunité qui ne se représenterait pas deux fois.

— Il faut que l’on réfléchisse.

— Je vous en prie, mais je vous rappelle qu’il ne vous reste plus que 8 minutes et quelques secondes avant que les flics n’arrivent.

Le russe la regarda d’un air hostile, puis se retourna vers son équipe. Sous le regard amusé d’Acacia, Ils formèrent un cercle pour mieux se concerter. Le chef regarda ses hommes tour à tour.

— Alors, qu’en pensez-vous ?

Jared fit un rictus accompagné d’un coup d’œil méfiant à Acacia.

— C’est suspect, mais c’est une offre incroyable.

Sabine secoua la tête négativement.

— Je ne lui fais pas confiance. Je suis sûre qu’elle nous trahira à la première occasion.

Sergueï acquiesça. Prisca leva les yeux au ciel. Parfois, elle trouvait ses compagnons stupides. C’était flagrant qu’aucun d’eux n’avait jamais fait de séjour par la case prison.

— Je me demande pourquoi on discute. Il me semble que nous n’avons pas trop le choix. Dans peu de temps les flics seront là, et je n’ai pas envie de retourner en prison. Cela ne fait qu’un an que j’ai été libérée.

— Je suis d’accord avec Prisca, approuva Matt.

Tous acquiescèrent.

— Très bien, accepta Sergueï.

Il se tourna vers Acacia.

— Nous acceptons votre offre.

Elle eut un sourire ironique.

— Très bien, approchez-vous de la paroi et posez vos mains sur la vitre.

Le groupe échangea un regard étonné, puis obéit. Acacia posa à son tour ses mains sur les parois. Quelques secondes plus tard, une lumière aveuglante en sortit et emplit toute la pièce. Les Absinthes noires baissèrent les yeux de douleur. Puis la lumière s’éteignit. Acacia retira ses mains et fit se soulever la barrière de verre. Les Absinthes noires se tenaient au milieu et se regardaient, étonnés. Lania s’observait de pied en cap.

— Je ne sens rien de changé. Ça picote, c’est tout.

— Les changements ne sont pas physiques pour le moment. Vous pourrez tester votre nouveau don plus tard. Maintenant, je pense qu’il vaut mieux foutre le camp d’ici. On se retrouve chez vous.

Elle s’éclipsa aussi vite qu’elle était apparue. Sergueï resta quelques centièmes de secondes à observer la place vide qu’elle occupait avant de se reprendre.

— Bon, on en discutera plus tard, tirons-nous d’ici !

Ils sortirent en courant alors que les sirènes des policiers s’approchaient dangereusement de la bijouterie.

[1] Боже мой  : Mon Dieu en russe

[2] Боже мой  : Mon Dieu en russe

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