Le projet Isis – Chapitre 2

Une heure plus tard, les Absinthes noires entrèrent enfin chez eux. Ils avaient longtemps couru pour échapper à la police, avaient pris des dédales et des dédales, avaient descendu les échelles les moins fréquentées, et étaient finalement parvenus au deuxième étage sans encombre.

Prisca se laissa tomber sur le canapé en soupirant pendant que les autres avançaient vers la grande table et y déposaient leur butin. Enzo s’exclama :

— Je n’arrive toujours pas à croire ce qu’il vient de se passer, c’est dingue !

— Nous sommes libre et nous avons les bijoux, c’est le principal, fit Sergueï d’une voix égale.

Il ne voulait pas admettre que cette situation le troublait. Jared insista.

— Exact, mais j’ai l’impression que ce n’est pas fini. Cette Acacia va refaire parler d’elle, je le sens.

Ils se regardèrent tous d’un air contrarié. Pendant ce temps, Prisca réfléchissait, assise sur le canapé. Les événements de la nuit l’avaient quelque peu perturbé. Durant ce petit emprisonnement forcé, elle s’était revue aller en prison, et ça, ça ne lui plaisait pas. De plus, la proposition d’Acacia n’avait pas arrangé les choses. Le pouvoir qu’elle leur avait donné, si tant est que ce fut vraiment le cas, était un pouvoir puissant qui pourrait être un bienfait pour Prisca. Elle se gratta machinalement le bras gauche. Depuis quelques minutes, elle sentait des picotements le parcourir, depuis le bout de ses doigts jusqu’à son épaule. Elle se mit à fixer sa main.

Derrière le canapé, ses compères continuaient à discuter.

— J’aurais pensé qu’Acacia aurait déjà été là à nous attendre, avoua Sabine.

Lania fit une moue enfantine.

— Vous pensez qu’elle nous a vraiment donné ce pouvoir ?

Sergueï et Enzo haussèrent les épaules. Matt regarda soudainement vers le canapé et ouvrit des yeux ahuris.

— Prisca ?!

Ses amis regardèrent alors dans la même direction. Aussitôt, la même expression se figea sur leurs traits. Prisca haussa les sourcils.

— Pourquoi faîtes-vous cette tête ?

Après un moment de stupeur, Matt se saisit d’un miroir de poche et s’approcha de Prisca. Il le lui tendit. Prisca le regarda, hésitante, puis approcha le miroir de son visage. Elle sursauta quand elle se vit. Son visage avait radicalement changé : ses yeux étaient verts et ses cheveux châtains, elle avait des pommettes hautes et une mâchoire fine.

— Ouah ! Étonnant.

Ses amis s’étaient approchés d’elle. Sergueï s’assit à ses côtés, la dévisageant avec intérêt.

— Comment as-tu fait ?

— Je ne sais pas.

Enzo sourit.

— Et qui est cette charmante personne à qui tu ressembles maintenant ?

— Aucune idée, répondit-elle après une légère hésitation.

— Qui que ce soit, grinça Jared, tu pourrais peut-être redevenir toi-même ?

Elle lui jeta un regard ennuyé.

— Il faudrait que je sache comment.

— Concentre-toi sur ton apparence, suggéra Sabine, ça marchera peut-être.

Elle acquiesça puis s’exécuta. Quelques minutes plus tard, elle était redevenue elle-même. Elle se regarda dans le miroir et se sourit. Matt lui rendit son sourire.

— Alors, ça fait quelle impression ?

— C’est bizarre… mais excitant. Vous devriez essayer.

Impatiente, Lania éclata de rire et applaudit avant de commencer à se concentrer. Au bout d’un moment sans rien ressentir, elle s’énerva, rouvrit les yeux et regarda Prisca d’un air accusateur.

— Je n’y arrive pas !

— Comme si c’était de ma faute.

La trentenaire se leva et s’approcha d’elle.

— Lania, ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Il faut que tu te concentres profondément. Quelle apparence voulais-tu prendre ?

— La tienne, répondit la jeune fille sans hésitation.

Prisca la regarda, stupéfaite. Sergueï leva les yeux au ciel.

— Comme si une seule ne suffisait pas ! Écoutez-moi bien, personne ne prend l’apparence d’un autre membre de l’équipe, compris ?

Lania se révolta.

— Mais pourquoi ?

— Parce que ça ne causera que des problèmes.

L’adolescente soupira mais acquiesça.

— D’accord, je suis prête à recommencer. Prisca, j’attends tes conseils.

Elle hocha la tête.

— Bon, l’important c’est que tu te concentres sur une personne…

— Attends, l’arrêta Enzo, je vais essayer aussi.

— J’adore quand tu m’interromps.

Il lui adressa un grand sourire et s’installa à côté de Lania. Prisca reprit :

— Avant que je n’aille plus loin, y en a-t-il d’autres qui veulent essayer ?

Tous acquiescèrent et s’installèrent face à la jeune femme. Elle s’amusa un instant de la situation. C’était étrange d’être dans le rôle du professeur.

— Alors, si j’ai bien compris le truc, il faut que vous vous concentriez au maximum sur la personne que vous voulez incarner. Visualisez-vous ses cheveux, ses yeux, la forme de son visage, de ses mains, de son corps…

Ils avaient fermé les yeux. Chez certains, les premiers changements apparaissaient : des cheveux poussaient ou raccourcissaient, des grains de beauté se créaient ou disparaissaient. Prisca les observait. Enzo vint au bout de sa métamorphose. Prisca sourit ironiquement.

— Monsieur le président, c’est un honneur de vous recevoir ici.

Il lui rendit son sourire. Elle leva les yeux au ciel.

— Tu ne crois pas que tu vises un peu haut ?

— J’ai toujours eu certaines ambitions.

— Ça, je sais.

Les autres achevèrent leur transformation à leur tour et ouvrirent les yeux.

— Ça a marché ? demanda Sabine sans oser se regarder.

— Oui, confirma Prisca.

Ils s’observèrent et se sourirent. Pour la première fois de la soirée, Jared afficha un visage réjoui.

— C’est phénoménal !

Une voix les interrompit.

— Je vous l’avais dit.

Ils se retournèrent tous vers l’entrée du loft et reconnurent Acacia. Sergueï grogna en guise d’accueil.

— Je pensais que vous nous aviez oubliés.

— C’est mal me connaître.

— Justement, je ne vous connais pas.

— Et bien, vous allez apprendre à me connaître, dit-elle en s’approchant. Je m’installe ici.

L’effarement gagna tous les visages. Ce fut Matt qui éclata le premier.

— Quoi ?!

— Nous ne vous avons pas invité ! rugit Sergueï.

Elle se contenta de leur adresser un petit sourire confiant et supérieur.

— Je m’invite. Et vous n’avez pas le choix.

Le russe lui lança un regard noir. L’expression de ses amis n’était pas plus sympathique à l’égard de la nouvelle venue. Acacia s’en fichait comme de l’an quarante. Son sac à l’épaule, elle avança nonchalamment vers le salon.

— Je vois que vous avez commencé à utiliser mon cadeau. Il vous plait ?

— Pourquoi ? Vous en avez un autre à nous faire ?

— Ne sois pas si gourmand, Enzo. Tout viendra en temps voulu.

Elle s’assit tranquillement sur le canapé, faisant déjà comme chez elle. Jared s’enquit :

— Et en attendant ?

— En attendant, vous reprenez vos apparences histoire que nous parlions de la mission de demain.

Sergueï tiqua.

— Il n’y a aucune mission prévue demain.

— Maintenant, il y en a une.

Elle les observa avec détermination, attendant qu’ils la rejoignent. Tous questionnaient Sergueï du regard, lui laissant prendre la décision. Il serra les dents, mais acquiesça. Aussitôt, tous reprirent leur apparence normale et rejoignirent Acacia. Sabine, toujours vexée par le fiasco informatique de la nuit, demanda :

— Alors, quelle est cette mission ?

— Vous connaissez la Banque Rouge ? demanda la Xaklan innocemment.

— Évidemment, fit Matt, c’est la banque la plus connue et la plus riche de la ville.

Acacia attendit quelques instants avant de lâcher :

— Nous allons la braquer.

Tous les regards se fixèrent sur elle, ahuris. Jared bégaya :

— Cette banque est bien trop gardée pour que nous réussissions.

Elle soupira.

— Vous ne voyiez jamais assez gros, c’est pour ça que vous en êtes toujours là aujourd’hui.

Prisca observa la Xaklan attentivement, essayant de lire en elle, en vain. Elle s’assura :

— Vous pensez sérieusement que nous avons des chances de réussir ?

— Avec le pouvoir que je vous ai donné, oui.

Sergueï réfléchit de longues minutes. Il n’accordait aucune confiance à la nouvelle venue. Mais le don qu’elle leur avait fourni fonctionnait. Ils auraient eu tort de ne pas en profiter. Il finit par déclarer :

— Ça vaut la peine d’essayer. Vous avez un plan précis ?

L’extraterrestre acquiesça.

— Oui. Vous entrerez dans la banque en prenant l’apparence de riches actionnaires. On vous laissera entrer sans vous fouiller. Vous irez ensuite aux toilettes et prendrez l’apparence de badauds ordinaires. Vous sortirez vos armes et braquerez le comptoir et le coffre. Nous aurons bien évidemment coupé l’alarme auparavant.

— Et les gardes ? s’enquit Lania.

— Je me charge des gardes.

Les Absinthes noires se questionnèrent du regard, se demandant s’ils pouvaient lui faire confiance. Acacia continua, pour achever de les convaincre.

— Si je voulais que vous soyez arrêtés, je vous aurais laissé dans cette bijouterie.

Son affirmation eut l’effet désiré. Ils étaient si simples à berner. Sabine revint sur les détails de la mission.

— Et avec quoi cacherons-nous nos visages, des masques en inox ?

— Pas du tout, avec ça.

Elle sortit des bas de la poche de sa veste.

— C’est une blague ?! On ne se sert plus de ça depuis plus de deux siècles ! On est aisément reconnaissable avec ça ! s’écria Matt en se saisissant d’un des bas.

— Mais vous n’aurez pas votre apparence, argua Acacia.

Les Absinthes noires échangèrent un regard, ne sachant que penser. Sergueï riposta. Il n’allait pas tout risquer sur une idée aussi saugrenue.

— Il serait à mon avis plus judicieux que nous portions des masques en inox.

— Mais je ne te demande pas ton avis, railla la Xaklan.

Les joues du russe s’empourprèrent et des étincelles passèrent dans son regard. Acacia reprit.

— La mission est prévue à 17 heures. Vous devriez aller vous reposer d’ici là.

— Acacia, suivez-moi, j’ai deux mots à vous dire, fit Sergueï d’une voix sombre.

Il se leva. Acacia fit un rictus sarcastique et se leva à son tour pour rejoindre Sergueï dans une petite pièce servant de bureau. Enzo ne put réprimer un sourire.

— Ça va chauffer !

Matt acquiesça.

— Il va la remettre à sa place. Je n’aime pas ses grands airs.

— Qu’est-ce qu’elle veut à votre avis ? s’enquit naïvement Lania.

— Amasser le plus de fric possible, fit Jared.

— Sans doute, confirma Sabine.

Pendant qu’ils discutaient, Prisca se leva et se dirigea vers le balcon.

…oooOOOooo…

 

Acacia referma la porte derrière elle. Sergueï la dévisageait, les bras croisé et la regardant d’un air dur. Elle se posta face à lui, l’air serein.

— Alors, que voulais-tu me dire ?

— Je ne t’ai pas permis de me tutoyer ! aboya-t-il.

— La permission je la prends. Et apparemment tu as fait de même.

Le regard du russe s’assombrit davantage, ses prunelles se confondant avec le noir de ses iris.

— J’ai tous les droits ici. Tu es chez moi, et tu dois te plier aux règles.

Elle fit un sourire ironique.

— Ou sinon ?

— Je n’aurais aucun scrupule à te tuer.

Elle éclata de rire.

— Mais essaye, on verra bien lequel des deux remportera. Le don que je vous ai donné n’est pas le seul que je possède.

Sa déclaration refroidit légèrement Sergueï, sans qu’il ne le montre.

— Les décisions, c’est moi qui les prends ici.

— Et bien maintenant, nous serons deux.

Ils échangèrent un regard agressif. Soudain Sergueï se jeta sur elle pour lui enserrer le cou. Elle para son attaque avec une étonnante agilité. Il se relança dans la mêlée mais Acacia était agile et Sergueï frappait dans le vide. Ce n’était pas le cas de la Xaklan qui lui envoya  un coup de poing dans le ventre. Sergueï recula quelque peu, le souffle coupé. Il regarda Acacia d’un air haineux puis sortit une lame de sa poche. Il se jeta sur elle et réussit cette fois à lui enserrer le cou avec son bras gauche. Il passa derrière elle et lui plaqua sa lame sous la gorge.

— Tu disais ?

Il voulut enfoncer la lame dans la chair de sa victime mais la lame ne fit que glisser sur la peau de l’extraterrestre sans même l’égratigner. Sergueï regarda le phénomène d’un air ahuri. Ce laps de temps fut suffisant à Acacia pour retourner la situation en sa faveur. Elle saisit le bras de Sergueï et fit passer l’homme au-dessus d’elle pour l’envoyer valser à quelques mètres. Il fut sonné par le choc. Acacia se redressa de toute sa hauteur.

— Je disais que tu aurais tort de te mesurer à moi. Convaincu ?

Il la fixa, reprenant peu à peu ses esprits. Il avait compris qu’elle était bien plus forte que lui, mais la leçon était dure à apprendre.

Finalement, Acacia tendit la main vers lui pour l’aider à se relever. Il hésita, puis finalement accepta l’aide. Il se releva. Elle déclara :

— Nous avons mieux à faire que de nous battre.

Il acquiesça, feignant la soumission. Il ne pouvait pas l’avoir de front, mais il l’aurait à petits feux. Elle reprit.

— Oublions cette histoire, mais n’oublie pas qui je suis.

— Puisque je n’ai pas le choix. Mais dorénavant, on se concertera avant chaque grande décision.

— Je peux t’accorder ça.

…oooOOOooo…

 

Prisca était sortie sur le balcon et s’était accoudée à la rambarde en vieux fer forgé.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, à 4 heures du matin, les rues n’étaient pas désertes. Des prostituées hélaient les éventuels clients, des ivrognes cuvaient leur vin ou chantaient à tue-tête.

L’avantage du deuxième étage, c’était qu’on voyait encore bien le sol, et la pauvreté cela va sans dire.

Prisca fit un sourire amer en secouant la tête puis reporta son regard vers le ciel. Elle entendit soudain du bruit derrière elle et se retourna pour voir Matt entrer. Celui-ci fit la grimace en détaillant les lieux.

— Je ne comprends pas quel plaisir tu prends à rester sur ce putain de balcon.

Elle fit un sourire.

— On peut presque les voir d’ici.

— Voir quoi ?

— Les étoiles.

Il fit une moue dubitative.

— Presque.

Prisca se retourna. Matt la rejoignit et s’accouda à ses côtés. Un silence s’installa. Puis Matt commença à s’impatienter, il se mit à tapoter ses doigts sur la rambarde et à lancer des coups d’œil à Prisca. Finalement, elle demanda :

— Tu voulais quelque chose ?

— Juste discuter. Que penses-tu d’Acacia ?

Elle fit la moue.

— Opinion mitigée. Elle a l’air d’une garce dictatoriale mais en même temps, elle nous a donné un don fabuleux.

Il acquiesça en souriant sardoniquement.

— C’est génial de pouvoir prendre l’apparence de n’importe qui. On va pouvoir faire ce qu’on veut avec ça. Les mettre tous à genoux devant nous, amasser tous le fric qui existe sur cette putain de planète.

— Et créer un petit incendie de temps en temps, continua-t-elle.

Il hocha la tête.

— Ça, c’est mon truc, pas le tien.

— Oh, loin de moi l’envie de te voler tes passe-temps, dit-elle en souriant.

Il lui rendit son sourire, puis redevint sérieux. Elle n’était pas pyromane, il était seul dans le groupe. Lui uniquement aimait à observer les hautes flammes incandescentes embraser un bâtiment, détruisant les éléments les plus laids de cette planète. Il aurait aimé faire partager cette passion à la jeune femme, lui montrer ce qu’il ressentait à ces moments-là.

Elle avait replongé dans ses pensées. Il s’enquit.

— Dis-moi, de qui as-tu pris l’apparence tout à l’heure ? Je sais très bien que ce n’était pas n’importe qui.

Elle soupira.

— C’était donc ça.

Elle s’accouda face à lui en poussant un nouveau soupir.

— Tu tiens vraiment à le savoir ?

— Oui

Après un petit silence, Prisca répondit.

— C’était ma mère.

Il acquiesça, surpris mais compréhensif.

— Et pourquoi as-tu pris son apparence ?

— Je pensais à elle. J’étais en train de me dire que ce nouveau don me permettrait de la venger.

— Ta vengeance, tu l’as déjà eu quand cet enfoiré de Dixer est mort dans son accident de bagnole.

Elle serra les dents.

— Ma vengeance ne sera complète que quand la société Biogénic qu’il représentait sera morte et enterrée, et que je danserai sur ses cendres. Déclara-t-elle d’un ton déterminé.

Il posa sa main sur la sienne.

— Je danserai avec toi.

…oooOOOooo…

Dans le salon, Jared et Enzo étaient toujours assis sur le canapé. Les filles les avaient quittés. Enzo s’amusait avec son canif, pendant que Jared restait immobile, à réfléchir. Enzo s’ennuyait dans le silence. Il aurait dû rejoindre Prisca avant que Matt n’y aille, mais bon… Prisca le rejoindrait sûrement plus tard. Il releva son regard vers le bureau. Tout était silencieux.

— C’est calme maintenant, on ne les entend plus se battre. À ton avis, qui a gagné ? demanda-t-il.

Jared tourna lentement le regard vers lui, agacé de s’être fait sortir de ses pensées.

— L’un ou l’autre, ça ne changera pas ma vie de façon spectaculaire.

Son camarade lui lança un regard exaspéré.

— Tu sais, j’adore ton enthousiasme, non vraiment, sans toi, je m’ennuierai.

Jared resta impassible.

— Je ne suis pas là pour faire des plaisanteries.

— Je ne pensais pas que tu connaissais le sens de ce mot, s’étonna Enzo.

Le jeune homme s’énerva pour de bon.

— Tu as fini de parler ? J’aimerais réfléchir.

— Réfléchir ! Tu ne fais que ça de la journée ! Tu réfléchis trop mon pote.

— Et toi pas assez.

Enzo fit un sourire.

— Ça, c’est l’apparence que je veux donner.

Jared lui lança un nouveau regard agacé. Enzo poursuivit tout de même.

— Alors, comment vas-tu utiliser ton nouveau don ?

— Je vais l’utiliser pour les missions, point barre.

— Tu n’as pas un point de vue plus personnel ? Quelque chose qui te tienne plus à cœur ?

— Non.

Enzo soupira devant le manque de bonne volonté de son camarade. Jared fit un effort, de toutes façons, Enzo ne le laisserait pas tranquille avant d’avoir obtenu ce qu’il voulait.

— Parce que toi c’est le cas ?

Enzo releva les yeux vers lui avec un air malsain. Il sourit.

— Bien sûr que c’est le cas. Avec ce don, mon plan va pouvoir se mettre en place, et les grands de ce monde peuvent commencer à trembler.

Jared leva les yeux au ciel et se désintéressa de la conversation.

— Ambitieux.

— Trouillard.

Ils avaient échangé ces mots sans élever la voix. Ici, ce n’étaient pas des insultes, juste des mots comme les autres. Le silence se réinstalla entre les deux hommes.

…oooOOOooo…

Prisca ouvrit les yeux. Elle était enfermée dans le noir, dans une pièce exiguë. Elle fronça les sourcils, se demandant où elle était. Puis, elle aperçut des rais de lumières horizontaux filtrer à travers les parois. Elle était dans un placard. Une boule se forma dans sa gorge alors qu’une impression de déjà-vu la prenait. Elle s’approcha des fentes et vit un salon modestement meublé. Alors elle comprit et souffla d’un ton angoissé :

— Non ! Pas encore…

Elle voulut bouger mais ses membres étaient comme paralysés. Elle revit alors la scène défiler sous ses yeux.

Sa mère était devant le placard dans lequel Prisca se terrait. Sa respiration était hachée, anxieuse. Un homme immense et baraqué, d’une quarantaine d’années et légèrement bedonnant arriva face à elle. Il était accompagné d’un autre homme et d’une femme.       Prisca ne voyait pas leur visage. Ils étaient flous, mais les cheveux roux de la femme lui faisaient comme une auréole autour de la tête.

Le premier homme se rapprocha de sa mère.

— Nadège, comme on se retrouve !

Elle avala sa salive avec difficulté. Les trois arrivants la forcèrent à reculer et la contrèrent contre le mur.

— Tu ne pensais tout de même pas que j’allais te laisser tranquille.

Il s’approcha jusqu’à avoir son visage tout près du sien.

— Tu vas regretter d’avoir refusé de travailler pour moi.

Il lui enfonça sa lame dans le bas-ventre. Elle poussa un cri de douleur. Il se recula, un rictus aux lèvres, puis se retourna et alluma une cigarette. Il s’adressa à ses hommes :

— Finissez le travail.

Aussitôt ses sbires s’approchèrent de Nadège et la transpercèrent de coups. Elle hurla à la mort. Le sang giclait et coulait le long de la paroi du placard, s’insinuait au sol, coulant à l’intérieur du placard sur les pieds de Prisca. Cette dernière ne pouvait empêcher ses larmes de couler.

Elle se réveilla en sursaut et en haletant. Elle mit quelques secondes à se souvenir où elle était et à se calmer. Elle passa la main dans ses cheveux puis se rallongea. Elle fixa le plafond, perdue dans ses pensées. Elle n’avait pas fait ce cauchemar depuis des années, depuis la mort de Dixer en fait. Ce jour qui avait vu sa soif de vengeance s’apaiser quelque peu.

Elle se demandait pourquoi ce cauchemar refaisait surface aujourd’hui. La mort de sa mère l’avait toujours hantée. Cette scène de violence pure était ancrée dans sa mémoire, et avait plus ou moins guidée ses choix et sa carrière dans le crime.

Elle soupira puis se leva. Elle n’arriverait pas à se rendormir, autant sortir. Elle s’habilla rapidement puis sortit de sa chambre. Bien qu’il soit midi, la salle commune était déserte, ou presque. Seule Lania était installée dans le canapé. Leur loft était sommairement meublé. Le peu d’argent qu’ils volaient jusque-là passait dans les fringues et la bouffe, et seul le nécessaire était présent dans leur logis. Prisca se dirigeait vers le balcon quand la voix de Lania l’interrompit.

— Tu as une sale tête. Mal dormi ?

— La ferme !

La jeune fille fit une moue amusée.

— Toujours d’aussi bonne humeur le matin.

Parfois, Prisca la trouvait insupportable avec ses airs de midinettes. Elle n’était quand même pas comme ça à 16 ans ? Il faudrait qu’elle demande la confirmation à Enzo. Elle grogna entre ses dents.

— Me cherche pas, ce n’est pas le moment.

— Je ne voulais pas te vexer, simplement discuter.

Elle leva les yeux au ciel. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir parler ? Ils avaient besoin d’un psy ou quoi ?

— Décidément, c’est une manie ici !

Lania la regarda d’un air étonné.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Laisse tomber…

La trentenaire n’avait même plus envie de sortir. Elle se dirigea vers le canapé et s’y laissa tomber. L’adolescente la regarda avec curiosité et admiration. Ceci dit, Prisca avait l’impression qu’elle la regardait toujours ainsi. C’était flippant parfois. Lania finit par demander :

— Prête pour le casse ?

Elle répondit par une autre question.

— Et toi ?

— Comme toujours.

Prisca fit un léger sourire. Lania était superficielle à souhait, mais elle devait bien reconnaître que parfois elle se reconnaissait en elle.

— Tu es prête à tout, hein ?

Un large sourire éclaira le visage de la plus jeune.

— Comme toi. Tu as parfaitement réussi ta vie, tu es la femme la plus indépendante que je connaisse. Je veux suivre le même chemin.

— Et c’est pour ça que tu voulais prendre mon apparence, comprit son aînée.

Lania haussa les épaules.

— Je voulais juste voir l’effet que ça faisait. C’était un essai.

— Fais-moi plaisir. Ne recommence plus.

La menace dans sa voix était limpide. Lania comprit le message.

Elles entendirent soudain une porte s’ouvrir. Enzo, l’air encore endormi, les vêtements déjà débraillés, sortit de sa chambre. Il observa un moment les lieux et sourit quand son regard rencontra Prisca. Il se dirigea vers le canapé.

— Salut les filles.

Il se laissa tomber à côté de la trentenaire. Il la regarda puis se pencha vers elle. Il lui murmura à l’oreille :

— J’espérais que tu serais venu me rejoindre cette nuit.

Elle ne répondit pas. Il prit ce manque de réponse pour une invitation. Il avait désespérément envie d’elle ces derniers temps, et la présence de Lania ne le dérangeait pas. Il nicha son visage dans le creux de son cou, mordillant son oreille et embrassant sa nuque tour à tour. Sa main commença à lui caresser la poitrine.

Lania les regardait d’un œil amusé, mais Prisca restait immobile, insensible.

— Arrête Enzo, dit-elle d’un ton sans appel.

Il lui jeta un coup d’œil, étonné.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? D’habitude, tu n’es pas aussi sainte nitouche.

— Je ne suis pas d’humeur, c’est tout.

Il se redressa légèrement et l’observa attentivement. Son regard glacial, son menton buté et ses mâchoires crispées ; il l’avait déjà vu comme ça. Il fit le rapprochement, puis se dégagea. Quand elle était dans cet état, il n’y avait rien à faire. Il se rassit normalement.

— Je vois… Tu as encore fait ton cauchemar, c’est ça ? Dans ce cas-là, il est inutile de te parler.

Elle lui adressa un regard noir auquel il répondit sans se démonter. Lania les regarda, intéressée.

— Un cauchemar ? Quel cauchemar ?

— Aucun cauchemar, répondit sombrement Prisca.

Son avertissement était clair. C’était sans compter sans Enzo et son éternelle obstination. Bon sang, ce qu’il la gonflait parfois !

— Ça faisait longtemps. Tu penses pouvoir assurer la mission ?

Elle serra les dents.

— Cite-moi une fois où je n’ai pas assuré.

— La fois où tu t’es fait coffrer, répondit-il comme une évidence.

L’ordure ! Prisca se redressa et lui colla une baffe magistrale. Voilà qui lui remettrait les idées en place. Puis elle se leva et s’éloigna à l’autre bout de la pièce. L’homme la regarda d’un air surpris tout en se massant la joue.

— Eh, j’ai simplement répondu à ta question !

Il adorait son sale caractère, même s’il en faisait les frais. Ça avait le don de l’exciter. D’ici une heure ou deux, elle serait calmée, il retournerait la voir.

Lania se pencha vers lui.

— Qu’est-ce qui la met dans cet état ?

Il ne lui adressa même pas un regard, restant les yeux fixés sur Prisca.

— Si tu es suicidaire, va lui demander. Je ne suis pas un mouchard.

L’adolescente serra les dents puis se renfonça dans le canapé en croisant les bras.

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