Le projet Isis – Chapitre 5

Mars – North Point – 2 jours plus tard

L’inspecteur Bergen et le commissaire Clayson étaient assis sur la banquette arrière de la luxueuse aéromobile du commissaire. Ils portaient tous deux un smoking élégant. Bergen soupira :

— Suis-je vraiment obligé d’y aller ?

— Rencontrer du monde vous fera du bien, à vous et à votre carrière.

— J’ai une enquête qui m’attend.

— Avouez que vous pataugez dans cette affaire.

— Justement, ce n’est pas le fait d’aller dans une soirée mondaine qui me fera avancer.

— Non, mais ça vous détendra.

Florent haussa les épaules puis posa sa tête contre la vitre, regardant défiler les immeubles. Clayson le regarda avec attention.

— Vous n’avez toujours aucune piste ?

Florent soupira :

— Non.

Il fronça les sourcils en continuant de regarder le paysage. Cette affaire le contrariait. Il n’avait pas l’habitude d’être bloqué dans ses investigations. Mais il ne renoncerait pas, bien au contraire. Plus l’affaire serait compliquée, plus il aurait la volonté de la résoudre.

La voiture se gara soudain sur la rampe d’accès du 125ème étage, dernier étage. Ce niveau était l’étage riche par excellence. De grands palais luxueux se succédaient : ambassades, ministères, hôtels particuliers, sans oublier le palais ministériel et le palais présidentiel.

Bergen et Clayson sortirent de voiture. La grande ambassade terrienne, de style napoléonien, leur faisait face. Sur le tertre devant eux, un petit nombre d’hommes et femmes luxueusement habillés, attendait patiemment d’entrer dans le bâtiment. Les deux hommes les rejoignirent.

La soirée tombait et le froid commençait à se faire sentir. Florent commença à sautiller sur place.

— Je me demande toujours ce que je fais là, soupira-t-il.

— Arrêtez de râler et profiter donc de la soirée.

Florent se résigna. Après quelques minutes d’attente, ils entrèrent enfin dans le hall et montrèrent leur invitation au garde. Il les laissa passer avec un sourire.

Le hall était rempli d’hommes et de femmes qui discutaient tranquillement. Le champagne coulait à flot et les petits fours étaient nombreux. Florent et Bergen prirent une coupe au serveur qui passait devant eux. Florent regardait autour de lui avec l’air de s’ennuyer à en mourir. Le commissaire le remarqua.

— Détendez-vous Bergen, vous n’êtes pas dans la fosse aux lions.

— Que vous dîtes.

— Vous fréquentez bien pire dans vos enquêtes.

L’inspecteur haussa les épaules. Un homme d’une cinquantaine d’années, de petite taille, le ventre arrondi et le crâne dégarni, arriva vers eux en ouvrant les bras avec convivialité. Il s’agissait de l’ambassadeur.

— Commissaire ! Je suis ravi de vous revoir !

Il lui serra la main chaleureusement.

— Moi de même, ambassadeur. Je vous présente l’inspecteur Bergen, il est très doué, il deviendra vite commissaire.

Bergen lança un regard en coin à son supérieur, puis serra la main de l’ambassadeur.

— Enchanté.

— C’est un honneur de vous recevoir, inspecteur. Il est plutôt rare de vous voir dans ce genre de soirée.

— Une fois n’est pas coutume, dit-il en serrant les dents.

L’ambassadeur fit un sourire jaune puis se retourna vers le commissaire. Ils commencèrent à discuter futilement de choses et autres. Florent détourna son attention d’eux. Leurs propos ne l’intéressaient pas. Il se plongea dans ses pensées. Il avait peu dormi depuis deux jours, l’affaire de la Banque Rouge hantait son esprit. Les médias avaient parlé du plus gros coup du siècle, et ce fait-divers faisait jaser toute la société martienne. Florent devait régler tout ça au risque de perdre sa crédibilité. Mais il devait bien admettre que depuis deux jours, il n’avait pas avancé.

Il releva alors les yeux vers le plafond, essayant de s’occuper en regardant la décoration, ou en observant les invités, si futiles dans leur comportement.

Il remarqua soudain une femme qui descendait les escaliers. Elle avait la taille fine et était habillée d’une longue robe en satin noir légèrement pailleté. Le tissu était fendu jusqu’à mi-cuisse et le décolleté était décent. De longs cheveux blonds lui tombaient au milieu du dos. Elle avait les yeux couleur noisette légèrement maquillés.

Florent la fixait attentivement, puis croisa son regard. Il sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine. La jeune femme détourna son regard en arrivant dans le hall. Elle prit une coupe de champagne, puis essaya de se mettre à l’écart des autres groupes. Elle non plus ne semblait pas être à son aise ici. Florent sourit. La soirée ne serait peut-être pas aussi ennuyeuse que ça finalement. Il prit son courage à deux mains puis interrompit les deux hommes.

— Excusez-moi, dit-il en s’éloignant.

Le commissaire et l’ambassadeur le regardèrent partir sans surplus d’intérêt. Florent s’approcha de la jeune femme et toussota. Elle releva les yeux vers lui. Son regard était tellement perçant que Florent se sentit soudain stupide. Il enchaîna tout de même.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

— Vous venez souvent dans ce genre de soirées ? C’est la première fois que je vous vois.

— Non, on ne peut pas dire que j’en raffole mais mon patron m’a obligé à venir, alors… Et vous ?

— Je suis un peu dans le même cas.

Elle lui sourit. Il se sentit fondre.

— Oh, je ne me suis pas présenté, je suis l’inspecteur Florent Bergen, dit-il en lui tendant la main.

— Amy Barkin, répondit-elle en lui serrant la main.

— Enchanté.

Elle lui fit un nouveau grand sourire auquel il répondit avec plaisir. Elle lui demanda :

— Inspecteur, hein ? Les affaires doivent bien marcher en ce moment…

— Hélas oui. Mais je préfèrerai qu’elles ne marchent pas. Ce serait mieux pour tout le monde.

Elle acquiesça.

— Et vous, que faîtes-vous ?

— Je travaille dans une agence de voyage, notamment de transports vers la Terre.

— Dans une petite agence ?

— Nous ne sommes que deux avec mon patron.

— Et vous n’entretenez que des relations… professionnelles ? demanda-t-il avec hésitation.

Elle lui jeta un regard offensé.

— Qu’insinuez-vous ?

Il se rendit compte de sa maladresse et essaya de ramasser les morceaux.

— Excusez-moi, je ne voulais pas vous vexer. Je crois qu’en fait, ce que je cherche à savoir, c’est si vous êtes célibataire, dit-il, le regard curieux.

Elle hésita avant de répondre.

— Eh bien, je le suis.

Elle lui fit un sourire hésitant. Ce sourire le motiva.

— Ça vous dérange si je passe la soirée avec vous ?

— Pas du tout.

— Vous devez avoir une petite faim. Si nous nous rapprochions du buffet ?

— Avec plaisir.

Il lui proposa son bras qu’elle accepta après un instant de réflexion. Ils se dirigèrent tous deux vers les hors d’œuvre.

…oooOOOooo…

Le commissaire Clayson acheva sa conversation avec le directeur de la police martienne pour s’apercevoir de l’absence de l’inspecteur Bergen. Il sonda le hall du regard mais ne le trouva pas. Il prit alors le chemin de la salle annexe, souriant et saluant les personnes qu’il connaissait. Dans cette salle, une trentaine de personnes étaient assises autour de tables, chaque groupe dans un coin. Il remarqua Florent, en galante compagnie. Les deux jeunes gens semblaient s’amuser. La jeune femme riait aux éclats. Le commissaire sourit puis s’approcha.

— Inspecteur, vous pourriez peut-être me présenter ?

Florent cessa de rire et regarda son supérieur.

— Bien sûr, commissaire, voici Amy Barkin. Amy, je vous présente le commissaire Willy Clayson.

Ils se serrèrent la main.

— Enchantée commissaire.

— Tout le plaisir est pour moi.

Il jeta un coup d’œil à Bergen.

— Vous voyez, inspecteur, je vous avais dit que vous passeriez une bonne soirée.

Florent rougit quelque peu pendant qu’Amy le regardait, un léger sourire aux lèvres. Clayson les dévisagea tous deux quelques instants, puis se sentit de trop.

— Bon, je vais vous laisser. Mademoiselle, à bientôt j’espère.

Elle le salua d’un léger hochement de tête, puis retourna son regard vers Florent.

— Il a l’air sympathique.

— Il l’est. C’est une chance de travailler avec lui.

Elle lui sourit, puis lui demanda :

— Vous avez l’heure ?

Il regarda sa montre.

— 23h35.

— Déjà ? Je suis désolée mais il va falloir que j’y aille.

Il sourit.

— Vous n’avez pas la permission de minuit ?

Elle sourit en baissant légèrement la tête, l’air attendrie.

— Vous êtes adorable. Je commence ma journée de travail très tôt demain, je ne peux pas rester.

Il baissa les yeux, déçu.

— Oh. Très bien.

Amy se leva et se prépara à partir. La voix de Florent la retint.

— Attendez ! Vous avez sûrement un numéro de téléphone où je pourrais vous joindre ?

Il s’était levé et rapproché d’elle. Elle lui fit un grand sourire.

— Oui, vous avez de quoi écrire ?

Il chercha aussitôt dans ses poches pour trouver un papier et un crayon. Il ne trouva que sa carte de visite.

— Je n’ai que ça, mais je n’ai pas de stylo.

— J’en ai un dans mon sac.

Elle chercha quelques instants dans son sac puis l’en sortit. Elle prit la carte et inscrivit son numéro de téléphone au dos, puis redonna la carte à Florent.

— Je dois y aller.

— Laissez- moi vous raccompagner jusqu’à la sortie.

Elle acquiesça en souriant. Il lui redonna son bras et tous deux sortirent de l’ambassade. Ils se rapprochèrent de la rampe d’accès. Aussitôt une aéromobile noire se gara devant eux. Amy se sépara de Florent.

— Merci pour cette soirée. C’était très agréable.

Il lui sourit.

— Elle l’a été pour moi aussi.

Il lui ouvrit la portière.

— Rentrez bien, je vous rappelle.

— J’attends votre appel avec impatience.

Elle monta à bord en lui adressant un dernier sourire, puis referma la portière. Le véhicule s’éloigna aussitôt. Amy croisa le regard sombre du chauffeur dans le rétroviseur. Il lui demanda :

— Alors ?

— Il a marché. Il a marché à fond, répondit-elle en souriant machiavéliquement au reflet de Sergueï dans le rétroviseur.

— Je n’en doutais pas.

À l’arrière, Amy se transformait peu à peu pour reprendre l’apparence de Prisca.

…oooOOOooo…

Au loft, Lania, Sabine, Enzo, Jared et Matt étaient dans le coin salon et regardaient la télévision. Le casse de la Banque Rouge leur avait permis de meubler plus richement leur intérieur, et un écran géant de 2 mètres sur 1m30 s’étendait maintenant face au canapé, acheté à des revendeurs, discrétion oblige.

Ils avaient tous les yeux rivés sur le film catastrophe qui était diffusé. Enzo soupira soudain en s’enfonçant dans son fauteuil.

— C’est ridicule ce film, qu’est-ce qu’on en a à foutre des états d’âme des terriens ?

— Tu n’es pas obligé de rester si ça ne te plaît pas, lui objecta Matt.

— Oui, mais j’aime votre compagnie.

— Pauvre naze. Dis-le que tu attends impatiemment le retour de Prisca.

— Parce que toi ce n’est pas le cas ?

Ils échangèrent un regard noir. Lania leur jeta un coup d’œil et leur lança :

— Vous pourriez peut-être la laisser tranquille. Vous êtes comme des papillons attirés par la lumière.

Ils répondirent en même temps.

— C’est faux.

Lania et Sabine firent un sourire amusé. Matt reprit :

— Nous ne sommes pas des hommes à nous attacher à la première venue.

— Parle pour toi. J’avoue que j’aime bien être avec elle, le contredit Enzo. Mais c’est vrai que toi tu ne la connais pas aussi intimement que moi.

Le regard de Matt s’assombrit pendant qu’Enzo souriait d’un air narquois. Sabine leva les yeux au ciel devant l’attitude des deux hommes.

Soudain Acacia entra dans la pièce et s’approcha d’eux. Elle leur demanda :

— Ils ne sont toujours pas rentrés ?

— Quel sens de l’observation ! ironisa Enzo.

Acacia ne releva pas et commença à s’éloigner. Enzo la rappela.

— Acacia !

Elle se retourna, l’air interrogateur. Enzo continua :

— Je me posais une question.

— Vas-y.

— Je me demandais comment fonctionne la technologie qui nous permet de changer d’apparence.

— Vaste question. Je ne suis pas sûre que tu puisses comprendre la réponse.

— Ne me prends pas pour un idiot, j’ai les connaissances nécessaires pour comprendre.

— Très bien. Cette technologie envoie une onde magnétique au cerveau. Il devient capable de modifier les cellules du corps, notamment les cellules de l’épiderme qui trouve une plus grande malléabilité. Ceci au niveau de la pigmentation de la peau, des cheveux et des yeux, entre autre.

— Cela joue sur l’ADN ou pas ?

— Bien évidemment. Vous pouvez tout transformer à l’envie.

Enzo demeura quelques instants interdits.

— Je n’aurais jamais cru ça possible, confessa-t-il.

— C’est là toute la différence entre les Humains et les Xaklans, vous doutez trop de vous.

Jared qui écoutait lui aussi les explications, fronça les sourcils et demanda soudain :

— Est-ce que c’est dangereux ?

— Pas le moins du monde.

— De toutes manières, il est un peu tard pour s’en soucier, conclut Sabine.

Soudain, ils entendirent du bruit en provenance de la porte. Ils se retournèrent tous vers elle. Prisca et Sergueï entrèrent et parurent surpris en les voyant.

— Qu’est-ce que vous faîtes tous là ? leur demanda Prisca.

— On vous attendait, répondit Matt.

Sergueï et Prisca échangèrent un regard complice et s’avancèrent vers le canapé.

— Alors, comment ça s’est passé ? s’enquit Acacia.

— Parfaitement bien, répondit Prisca.

— Et tu n’es plus avec lui ? demanda Enzo.

— Quel sens de l’observation !

Il lui sourit, amusé. Lania enchaîna :

— Je pense que ce qu’Enzo voulait savoir c’est pourquoi tu ne passes pas la nuit avec lui ?

— Bergen n’est pas le genre d’homme que l’on a seulement par le sexe. Il faut être plus subtil. Il a mon numéro de téléphone.

— Qui te dit qu’il va rappeler ? constata Sabine.

— Il rappellera.

Acacia déclara :

— Tu as bien travaillé Prisca. L’approche est bonne, continue comme ça et on le tiendra.

Prisca la regarda d’un air impassible. Bien qu’elle n’en montrait rien, elle n’aimait que moyennement la mission qu’Acacia lui avait confiée. Depuis le moment où Acacia lui avait révélé son plan, puis dans la préparation de sa double vie : nouvel appartement au 62° étage, emploi fictif, nouvelle identité créée dans le fichier des citoyens…, elle s’était dit que cette mission la mènerait sûrement à la catastrophe. Cependant, elle n’avait pas bronché. Elle se demandait toujours pourquoi. Peut-être que finalement jouer avec le cœur d’un flic l’excitait plus qu’elle ne voulait l’admettre.

Elle regarda ses camarades, qui attendaient manifestement une réaction de sa part. Elle dit simplement :

— Bon, si vous n’avez plus besoin de moi, je sors.

Elle se retourna et prit la direction de la sortie. Enzo se leva précipitamment.

— Priss’, attends-moi, je t’accompagne.

Tous les deux partirent. Le reste du groupe resta un moment à regarder la porte. Sergueï jeta un coup d’œil à Acacia.

— Acacia, j’aimerais te parler.

— Très bien, suis-moi.

Tous  deux allèrent dans le bureau. C’était devenu leur repère quand ils voulaient se parler sans être entendu.

— Que veux-tu me dire ?

— Je veux comprendre.

— Comprendre quoi ?

— Ton but.

Elle le regarda, attendant la suite.

— Tu savais très bien qu’en ne portant que des bas nous serions reconnaissables et que ça plongerait la police dans le micmac. Tu savais très bien que dans ce cas-là, ils nommeraient le meilleur policier pour résoudre l’affaire : Bergen. Tu avais prévu le plan pour Prisca depuis le début. Je veux savoir pourquoi.

Elle sourit.

— Sergueï, tu es plus malin que ce que je pensais.

— Ça ne répond pas à ma question.

— Mais je n’ai pas l’intention de te répondre. Tout ce que je peux te dire, c’est que tu n’as rien à craindre. Je travaille avec vous, pas contre vous.

Il l’observa, peu convaincu. Elle lui rendit son regard avec amusement, avant de déclarer :

— Si c’est tout ce que tu as à me dire, j’y vais.

Il acquiesça et la laissa partir. Il était sûr que ce qu’elle cachait était dangereux pour eux. Cela prendrait le temps qu’il faudrait, mais il découvrirait son secret.

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