Le projet Isis – Chapitre 7

1 semaine plus tard – 53° étage – East point

Sonia arrosait tranquillement les plantes de son appartement. Elles étaient plutôt chétives, l’atmosphère de la planète n’aidait pas vraiment les plantes à se développer. Sonia passa devant le miroir et soupira. À 55 ans, elle était plutôt bien conservée malgré les soucis qui avaient parsemé sa vie. Elle remit une des mèches de ses longs cheveux châtains derrière ses oreilles puis jeta un coup d’œil vers le buffet, sur lequel se tenaient deux photos de ses enfants disparus. Elle écrasa une larme. Elle n’avait pas mérité ça. Elle se reprit. Son mari n’aimerait pas la trouver comme ça. Pour lui, c’était de l’histoire ancienne, il ne voulait pas en réentendre parler. Elle se dirigea vers les photos et les rangea dans un tiroir qu’elle ferma à double tour. Il ne fallait pas que son mari les trouve, ou elles auraient fini brûlées. Elle ne voulait pas que tout ce qui restait de ses enfants disparaisse en fumée.

Elle reprit l’entretien des plantes et se mit sans s’en rendre compte à chantonner. Elle n’entendit pas son mari rentrer. Il déposa sa serviette de comptable sur la table de l’entrée et desserra son nœud de cravate. Sa matinée de travail avait été harassante. Heureusement, il n’était qu’à deux ans de la retraite.

Il se dirigea vers le salon et entendit alors sa femme. Elle chantait un air qu’il connaissait. Une bouffée de nostalgie le submergea. Il revit ses enfants jouer tranquillement sur le lino. Il secoua vivement la tête pour chasser ce sentiment. Ses enfants étaient morts. Point final, inutile de revenir dessus. Il décida d’arrêter sa femme.

— Sonia ?

Elle sursauta et se retourna vers lui. Elle soupira de soulagement quand elle le reconnut.

— Ah, Maxime, c’est toi. Tu m’as fait peur.

— Ce n’était pas mon intention.

Elle retourna à l’entretien de ses fleurs, mais demanda :

— Tu as passé une bonne matinée ?

— J’en ai connu des meilleures. Et toi ?

Elle haussa les épaules. Il alla s’accouder à la fenêtre pour pouvoir être face à elle. Il l’observa attentivement. Elle avait les lèvres pincées, comme si quelque chose la contrariait.

— Tu penses encore à eux ?

Elle releva les yeux vers lui.

— Ça fait quatre ans que je n’arrête pas d’y penser.

— Il faut que tu passes à autre chose, que tu les oublies…

— Je n’y arrive pas ! Bon sang Maxime, ce sont nos enfants !

— C’étaient.

— Comment peux-tu en parler de manières aussi détachées ?

— Ils m’ont trahi.

Sonia baissa les bras d’impuissance et alla s’asseoir sur le canapé. Maxime s’assit à l’autre bout. Une énième dispute était passée. Ils ne communiquaient que comme cela depuis quatre ans, si on pouvait appeler ça communiquer. Un long silence s’installa. Maxime finit par le rompre :

— Une nouvelle voisine s’installe à côté de chez nous. Elle emménageait ce matin. On pourrait peut-être aller la voir ce midi pour l’accueillir ?

Sonia acquiesça.

— Allons-y maintenant, ce sera fait.

— Ne prends pas ça pour une corvée Sonia, tu l’apprécieras peut-être.

— Nous verrons bien.

Ils se levèrent et sortirent de leur appartement. Ils arrivèrent sur le palier voisin et frappèrent. Une voix féminine enjouée leur répondit :

— J’arrive !

Quelques secondes après, la porte s’ouvrit laissant voir une jeune femme blonde d’une vingtaine d’années. Elle avait un visage agréable et accueillant et était habillée dans les tons pastels, dans un style bohème. Elle leur sourit :

— Bonjour !

Maxime répondit :

— Bonjour. Nous sommes vos voisins de droite. Nous sommes venus vous souhaiter la bienvenue dans l’immeuble.

— C’est trop aimable. Je me présente : Agata Timson.

— Sonia et Maxime Honey.

— Enchantée.

Agata ouvrit totalement la porte pour mieux discuter avec ses visiteurs. Sonia et Maxime aperçurent l’intérieur de l’appartement. Des cartons jonchaient le sol, un matelas et un sommier étaient plaqués contre le mur de la salle principale.

— Je vous aurais bien invité à entrer, mais comme vous le voyez, mon appartement n’est pas encore tout à fait vivable.

Maxime fit un sourire compréhensif.

— Je comprends.

— Il y a longtemps que vous vivez ici ?

— Depuis notre mariage, il y a 35 ans, répondit Sonia.

— Et c’est un quartier calme ?

Vous y serez très tranquille, ne vous en faîtes pas, la rassura Maxime.

Elle lui sourit. Sonia la regarda attentivement et croisa son regard. Il était emplit d’une bonté infinie et sincère. Sonia lui rendit son sourire.

— Vous ne devez pas encore avoir de quoi faire la cuisine. Voulez-vous venir déjeuner chez nous ? lui proposa-t-elle.

— C’est très gentil mais j’ai déjà mangé. Et puis, j’ai du travail qui m’attend, dit-elle en désignant les cartons.

— Vous êtes toute seule pour ranger tout ça ? demanda Maxime en fronçant les sourcils.

Elle baissa les yeux.

— Je n’ai plus de famille.

Ils la regardèrent d’un air apitoyé. Sonia proposa alors :

— Je n’ai rien à faire de l’après-midi. Voulez-vous que je passe vous aider ?

Agata releva les yeux.

— Ça ne vous dérange pas ?

— Absolument pas.

— Alors… ce n’est pas de refus.

— Je viendrais à 14 heures.

— Merci beaucoup.

— Je vous en prie. En attendant, nous allons manger. Maxime reprend le travail dans une heure.

— Très bien, à tout à l’heure.

Ils se sourirent, puis le couple Honey tourna le dos pour rentrer chez eux. Agata regarda partir ses parents, un rien de regret dans les yeux puis ferma la porte. Elle s’adossa contre elle et mit sa main sur son front. Agata, qui n’était autre que Sabine, soupira profondément. Elle ne pensait pas que ça lui ferait un tel choc de revoir ses parents. Ils n’avaient pas changé, seulement pris quelques rides de plus, et leur regard s’était davantage assombrit. Elle se sentait quelque peu responsable. Bien qu’elle adorait son mode de vie actuel, elle s’en voulait d’avoir quitté ses parents. C’était pour cette raison qu’elle avait voulu les revoir. Mais elle n’avait pas le courage de les affronter en face. D’ailleurs, ils auraient sûrement refusé de la voir. Alors elle s’était créée une nouvelle identité. Matt n’était pas au courant. Elle n’osait imaginer sa réaction s’il l’apprenait.

…oooOOOooo…

Palais présidentiel – 13h45

Enzo, en l’apparence de Nicolas Carey, fumait tranquillement une cigarette, adossé à une colonne de la cour intérieure du palais. Une semaine ! Cela faisait une semaine qu’il s’était infiltré ici et il n’avait rien vu d’intéressant. Il n’avait connu que successions de réunions et conférences ennuyeuses. Il avait relu les dossiers de Nicolas pour ne pas se trahir mais devait bien se l’admettre, pour le moment il se demandait bien ce qu’il faisait là.

Il vit soudain le président traverser la cour pour le rejoindre. Le président Jérôme Lewis, la soixantaine, affichait un physique charmeur et sûr de lui pour son âge : brun, le regard déterminé et la démarche volontaire, il représentait parfaitement les idéaux des riches capitalistes martiens. Enzo prenait sur lui pour être aimable et respectueux, mais n’avait qu’une envie : lui coller son poing dans la figure. Jérôme l’interpella :

Nicolas ! Je vous cherchais.

— Que puis-je pour vous, monsieur le président ?

— Je voulais savoir si le dossier voirie et recyclage des eaux était prêt pour la réunion de cet après-midi.

— Il l’est monsieur.

— Parfait.

Il fit un sourire à son employé.

— Je sais que ces derniers temps ont été chargés et plus ou moins passionnant. Vous devriez prendre une semaine de congé la semaine prochaine, quand j’aurais moins besoin de vous.

— Travailler ne me dérange pas monsieur.

— Vous allez finir par tomber de fatigue si vous continuez.

— Je vais bien.

— Bon, si vous le dîtes, je n’insiste pas.

Il regarda sa montre.

— La réunion est à 15 heures, ne soyez pas en retard. D’ici là je vous donne quartier libre.

— Merci.

Le président s’éloigna. Enzo l’observa partir, le regard amer. Il finit sa cigarette et jeta le mégot à terre. Il l’écrasa avec le talon. Il lui restait environ une heure. Il décida d’aller aux archives. Peut-être qu’en fouillant davantage, il trouverait quelque chose d’intéressant. Mais il ne se faisait pas d’illusion. Les dossiers compromettants étaient rarement classés.

…oooOOOooo…

Loft des Absinthes noires – Chambre de Prisca

Prisca finit de boutonner son chemisier mauve brodé de violettes et sortit de sa chambre. Elle prit son sac posé sur un guéridon, puis sembla changer d’avis et jeta un coup d’œil à sa montre. Elle reposa alors son sac sur la table et se dirigea vers la cuisine. Elle y trouva Matt qui buvait une bière, adossé au plan de travail. Il siffla quand il la vit.

— Quelle élégance !

— J’ai rendez-vous avec Bergen. Il reste des bières ? demanda-t-elle en se dirigeant vers le frigidaire.

Matt acquiesça. Prisca ouvrit le frigo et se servit. Elle s’adossa à côté de Matt et décapsula sa bouteille. Elle commença à boire. Matt engagea la conversation :

— Alors, ça marche bien avec lui ?

— Ça marche. Il est accro.

— Tu es sûre ?

— C’est gentil de douter de moi comme ça.

Il sourit.

— Ce n’est pas ce que je veux dire, mais beaucoup de choses dépendent de toi.

— Tu crois que je n’en suis pas consciente ?

— Si. Je te fais confiance.

— Il n’arrête pas de m’appeler. C’est à peine si je peux souffler.

— Tu passes beaucoup de temps avec lui depuis une semaine.

Elle haussa les épaules.

— Comme tu l’as dit, beaucoup de choses dépendent de moi.

— Oui, mais tu devrais t’aménager quelque pause, sinon tu vas devenir folle, dit-il en lui caressant sensuellement la main.

Elle lui lança un regard impassible, bien qu’elle soit intérieurement étonnée de son attitude. Elle reposa sa bouteille puis se redressa.

— Je dois y aller, il m’attend.

Matt lui jeta un regard sombre.

— Peut-être que tu aimes être avec lui, finalement.

Prisca se retourna vivement vers lui.

— Tu sais où nous allons cet après-midi ?

— Non.

— Au musée des arts graphiques du vingtième siècle.

Matt s’esclaffa. Prisca continua :

Alors ne me redis pas que j’aime être avec lui.

— Ok. Ok.

Prisca s’éloigna et commença à sortir de la cuisine. Matt lui lança :

— Bon après-midi !

Elle lui fit un doigt.

…oooOOOooo…

Devanture du musée – 1 demi-heure plus tard.

Florent attendait Amy devant la haute entrée du musée. Depuis une semaine, il était sur un petit nuage. Il ne pensait pas trouver l’amour aussi rapidement, mais le fait est qu’il était tombé follement amoureux d’Amy. Elle était merveilleuse, avait les mêmes goûts et le comprenait parfaitement. C’était une perle, et lui avait eu la chance de la trouver.

Il la vit descendre de son aéromobile et courir dans sa direction. Elle lui sourit. Il lui rendit son sourire.

— Salut toi !

Il la prit dans ses bras et l’embrassa passionnément. Après quelques instants, elle se dégagea en riant et lui demanda :

— Comment vas-tu ?

— Bien mieux depuis que tu es arrivée.

Puis il se pencha vers son oreille et lui murmura :

— Tu m’as manqué cette nuit.

— Toi aussi.

Ils se sourirent puis s’embrassèrent à nouveau. Après un instant, ils se séparèrent. Prisca dit :

— On devrait peut-être commencer la visite, non ?

— Tu as raison. Allons-y.

Il la prit par la main et tous deux entrèrent dans le musée. Florent acheta les places et ils débutèrent la visite. Ils déambulaient lentement dans les couloirs, observant les tableaux et les photos qui couvraient les murs. Prisca s’ennuyait à en mourir, mais n’en montrait rien, affichant un sourire de circonstance et écoutant les discours de Florent.

Ils arrivèrent alors devant une photo en noir et blanc. Prisca fut attirée vers elle et la regarda attentivement. Elle représentait une femme d’à peu près vingt ans. Elle était soulevée par une foule en colère et brandissait un drapeau. Florent se rapprocha de Prisca.

— C’est une très belle photo.

— Que représente-t-elle ?

— Je crois que c’était pendant la révolte de mai 68. Tu connais  — J’en ai entendu parler.

— Ça a été une grande révolte des étudiants en mai 1968 en France. Elle fut suivie d’une grande crise sociale et politique. Les manifestations d’abord calmes se sont ensuite transformées en émeutes. Le mouvement a commencé pour cause de manque de moyens matériels dans les universités, puis d’autres plaintes se sont greffées : la répression de la police, la société de consommation, droit du travail… De nombreuses grèves et occupations d’usine ont éclaté durant le mois. La crise politique est arrivée fin mai. De Gaulle, le président de l’époque, a menacé de se retirer si l’ordre ne revenait pas. Les citoyens lui ont donné raison en juin… C’est vite résumé, mais c’est à peu près comme ça que ça s’est passé, rajouta-t-il en regardant Prisca.

Cette dernière continuait à fixer la photo.

— En gros, on peut dire que ça n’a servi à rien. C’était inutile une telle révolte, continua-t-il.

Prisca se retourna vivement vers lui.

— Tu penses vraiment ce que tu dis ?

Il la regarda, surpris par sa réaction et articula un faible « oui ». Prisca s’emporta :

— Je n’arrive pas à y croire ! Alors pour toi, il faut tout accepter, même si le pays dans lequel on vit est en pleine crise.

— Ne t’énerve pas comme ça, c’est de l’histoire ancienne.

— Ancienne ? Vraiment ? Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de faire l’analogie avec notre société.

— Que veux-tu dire ?

— Cela t’arrive de regarder un peu dehors ? De voir toutes les inégalités qui sont présentes ? Sais-tu combien de personnes sont mortes de faim hier pendant que certains avalaient leur poids en nourriture ?

Florent ne sut quoi répondre.

— Nous aurions beaucoup de raisons de nous révolter aujourd’hui, mais personne n’ose.

— Ça ne changerait rien.

— En es-tu sûr ?

Il ne répondit pas et baissa le regard. Un silence s’installa. Prisca reprit peu à peu son souffle. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû s’emporter comme ça, mais ça avait été plus fort qu’elle. Bergen avait le don de l’énerver avec son sens de l’ordre et de la discipline. Cela dit, il ne fallait pas qu’elle gâche ses chances avec lui. Elle murmura :

— Excuse-moi, je n’aurais pas dû m’énerver ainsi.

Il releva les yeux et sourit.

— Ce n’est rien. Tu as tes opinions et tu les défends. J’apprécie.     — Alors, tu ne m’en veux pas ?

Il s’approcha et plongea son regard dans le sien.

— Pas du tout.

Il l’embrassa puis proposa :

— On reprend la visite ?

— D’accord, mais ne me parle plus de révolte.

— J’ai compris la leçon.

…oooOOOooo…

Palais présidentiel – 15h30

Enzo était assis aux côtés du président et écoutait distraitement les propos que lui et les représentants des quatre arrondissements de Mars tenaient. « Nous devrions assainir les tuyaux d’évacuation » disait l’un. « Cela coûterait trop cher » répondait l’autre. Enzo avait envie de vomir en les voyant. C’était par ça qu’ils étaient dirigés ? Cela le confortait dans son choix d’être passé de l’autre côté de la barrière. Le président déclara :

— Quoiqu’il en soit, il faut faire quelque chose au niveau des égouts. Ils commencent à être remplis à ras bord et l’air empeste au niveau des premiers étages.

— Les premiers étages ? Qu’est-ce que ça peut nous faire ? fit le représentant de North Point.

— Arrêtez vos préjugés. Les habitants des premiers étages sont des citoyens également.

— Même ceux du deuxième ? plaisanta le représentant de West Point.

Enzo rageait intérieurement. Heureusement qu’il n’avait pas d’arme sur lui, sinon il les aurait tous flingué. Jérôme reprit :

— Arrêtons de plaisanter, nous devons être sérieux pour régler ces problèmes. N’oublions pas que notre réputation est en chute libre dans la galaxie, et cela joue sur les affaires. Nous devons prendre des mesures sanitaires au plus vite.

— Et si nous mettions en quarantaine les cinq premiers étages. On en entendrait plus parler, proposa le délégué de North Point.

— Vous n’y pensez pas, s’indigna celui d’East point, ce serait l’anarchie !

— Nos forces de police sont assez nombreuses pour remédier à cela, objecta le représentant de West Point.

Le président s’interposa :

— Oublions cette idée, je ne recherche pas la guerre. Pas pour le moment. Nous allons entreprendre une grande campagne de travaux publics. De plus, cela donnera un coup de fouet à l’emploi.

— Vous avez les moyens pour financer une telle entreprise ? Les hommes d’affaires martiens, pas plus que les terriens, ne vous aideront.

— J’engagerai mon compte personnel.

— Vous seriez prêt à faire ça ?

Il acquiesça.

— C’est de la folie… soupira le représentant de North Point.

— Ma décision est prise.

Les hommes approuvèrent puis passèrent à un autre sujet. Enzo fixait discrètement le président. Sa décision n’en finissait pas de l’étonner. Elle cachait sûrement quelque chose, restait à découvrir quoi. Sa semaine d’ennui porterait peut-être ses fruits finalement.

…oooOOOooo…

Loft des Absinthes noires – 17h

Jared était concentré sur l’échiquier. En face de lui, Sergueï attendait patiemment qu’il joue.

Prisca était à peine rentrée de son rendez-vous avec Bergen et s’était installée devant la grande table à manger et préparée un casse-croûte. Elle observait d’un œil distrait le jeu de ses compagnons. Matt, lui, était adossé au mur en face d’eux et observait Prisca en jouant avec son briquet. Elle lui plaisait, même s’il refusait de se l’admettre. Cela dit, depuis qu’elle fréquentait Bergen, il sentait la jalousie s’emparer de lui. Il savait que ce n’était qu’un jeu, mais il ne pouvait s’empêcher de laisser une sourde colère régner en son cœur. Il ne s’expliquait pas ce sentiment.

Ils entendirent soudain la porte d’entrée s’ouvrir et virent Enzo entrer.

— Salut ! dit-il. J’ai quelque chose qui vous plaira, ajouta-t-il en brandissant un compact disc.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Prisca.

— Un DVD conçu par la présidence. C’est un reportage créé pour présenter Mars aux élèves terriens, expliqua-t-il en se dirigeant vers le salon.

Ses amis le suivirent et s’installèrent sur le canapé. Enzo lança le DVD, puis s’assit dans le fauteuil. Le reportage commença. Ils virent d’abord un plan de Mars vu de l’espace, puis un zoom sur le sommet de la mégalopole. La musique était digne d’un film à gros budget. Le commentaire débuta :

— Mars, quatrième planète après le soleil, espace de rêve et de conquête pour les hommes depuis plus de deux siècles. Ce rêve est devenu réalité il y a 150 ans lorsque M. Badinier, biologiste, inventa le diffuseur d’oxygène à grande échelle et le système de la coupole en verre, qui capte les rayons du soleil et bloque l’air asphyxiant de l’espace. Les premiers colons sont alors partis sur Mars pour construire la grande coupole. Les travaux ont duré cinq ans, puis, la grande mégalopole martienne a été inaugurée. Des foules de plus en plus importantes de colons sont venus successivement la peuplée. Aujourd’hui, l’immense mégalopole de 11500 km² et de plus de 328 m de hauteur accueille 758 millions d’habitants. La mégalopole est divisée en quatre arrondissements : North Point, West Point, South Point et East Point. Chaque quartier est représenté par un délégué élu au suffrage universel.

— Tu parles ! Les élections sont truquées… interrompit Sergueï.

— La mégalopole possède 125 étages, dans lesquels la population est heureuse de vivre.

— Heureuse ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! rétorqua Matt.

À l’image, des plans des différents étages de Mars défilaient.

— C’est bizarre, ils n’ont pas filmé en dessous du 40° étage, ironisa Prisca.

— Il ne faut pas traumatiser les petits terriens, remarqua Sergueï.

— Les affaires sont florissantes sur Mars, continuait le reportage. La planète est devenue le haut lieu des nouvelles technologies et des innovations. Les entreprises y prospèrent et tout homme ayant la volonté de réussir le peut. Cette recherche toujours plus poussée du progrès va se traduire d’ici peu par la construction d’une nouvelle coupole, à 5000 km de distance de la première.

Enzo arrêta le DVD, lassé d’entendre les mensonges racontés par le reportage. Ses camarades affichaient la même mine déçue.

— Ce n’est rien qu’un ramassis de conneries ton truc ! s’énerva Matt.

— C’est ce que l’on apprend aux enfants terriens, répondit Enzo.

— Tu crois que certains rêvent de venir ici ? demanda Jared.

Il haussa les épaules.

— Peut-être ont-ils un sursaut de lucidité avant de faire le grand saut.

Prisca le regarda en fronçant les sourcils.

— Pourquoi nous as-tu emmené ce DVD au juste ?

— Pour vous amuser.

— C’est pour ça que tu as infiltré la présidence ? remarqua Sergueï.

Enzo fit la grimace.

— Je n’ai rien trouvé de plus intéressant pour le moment, mais je suis sûr que ça viendra. Ils mentent pour ce reportage, ils mentent sûrement aussi pour quelque chose de plus… sombre.

Sergueï reporta son regard sur la neige qui brouillait l’écran. Le reportage n’en finissait pas de le révolter. Nulle part il n’était fait mention des nombreuses inégalités, des sans-abris qui crevaient de froid dans les rues, de l’odeur putride des égouts et des cadavres qui remontait du sol, des nuages de dioxydes qui s’étaient créés et par conséquent, des pluies acides qui s’abattaient sur les rues en soirée.

Il soupira. Une seule chose aurait pu désengorger la mégalopole : la fameuse seconde coupole dont il était fait mention dans le reportage. Tu parles ! Cela faisait 20 ans que ce projet existait. Il avait rapidement été abandonné devant le budget astronomique que la construction demandait. Sans parler des lobbies qui faisaient pression. Une seconde coupole aurait permis à d’autres de trouver du travail, de créer de nouvelles entreprises. La situation économique aurait été plus saine et ça, c’était plutôt mauvais pour eux. La crise les servait à la perfection. Pourquoi changer les choses ?

Le russe frappa rageusement son poing dans le canapé.

…oooOOOooo…

Appartement d’Agata Timson – 17h30

Sabine rangeait avec sa mère un carton de vaisselles fraîchement achetées. Cette situation était on ne peut plus banale mais Sabine en était ravie. Pouvoir revoir sa mère et lui parler la rendait heureuse, plus qu’elle ne l’aurait cru. Bien sûr sa mère ignorait qui elle était, mais discutait avec elle ouvertement.

— Qu’est-ce qui vous a poussé à déménager ? demanda Sonia.

— J’habitais auparavant un appartement à West Point, mais il a été pillé récemment. Ils n’ont pas laissé grand-chose, heureusement j’ai suffisamment d’argent pour m’acheter le nécessaire et trouver un nouvel appartement.

— Il est malheureux de voir que la criminalité monte en flèche, répondit-elle, un brin de tristesse dans le regard.

Sabine observa sa mère attentivement.

— Vous allez bien ?

— Oui, juste de vieux souvenirs qui se réveillent. Ne vous en faîtes pas.

Elle lui fit un petit sourire.

— Vous préféreriez peut-être rentrer vous reposer, proposa Sabine.

— Je vous assure que non. Être ici me fait du bien, votre compagnie est très agréable.

— Merci.

— Non, merci à vous.

Les deux femmes se sourirent. Elles finirent de déballer le dernier carton et de ranger ce qu’il contenait. Elles regardèrent autour d’elle. L’appartement était maintenant impeccablement rangé. Sabine se tourna vers sa mère.

— Merci de votre aide, je n’y serais jamais arrivée sans vous.

— Je vous en prie, ça m’a fait plaisir.

— Je suis désolée, ce n’est pas que je veuille vous chasser, mais j’ai rendez-vous pour du travail.

— Je comprends. Dîtes-moi, avez-vous quelque chose de prévu ce soir ?

— Non, pourquoi ?

— Je voulais vous inviter à dîner chez nous.

— C’est très aimable, j’en serais ravie.

Elles sourirent.

— Très bien, alors on dit à 20h30 ?

— Oui, j’y serai.

— À tout à l’heure alors.

— À tout à l’heure.

Sonia sortit de l’appartement.

…oooOOOooo…

Loft des Absinthes noires – 18 heures

Les Absinthes noires étaient réunies autour du canapé. Seule Sabine manquait à l’appel.

— Mais qu’est-ce qu’elle fait ?! lança Matt

— C’est beau la fraternité, railla Enzo

— La ferme !

— Calmez-vous, vous deux, leur intima Acacia. Elle va arriver.

Un petit silence s’installa, puis Matt se tourna vers Prisca.

— Alors, cette visite au musée ?

Elle lui lança un regard ennuyé.

— Tu te rappelles de la fois où Jared nous a traînés voir « Les voies du silence » au cinéma ? Et bien c’était pire.

— D’accord, je vois.

Jared s’indigna :

— Eh, il était bien ce film !

Prisca et Matt échangèrent un regard amusé. Ils entendirent alors du bruit en provenance de la porte. Sabine entra. Elle eut l’air étonné en les voyant :

— Qu’est-ce que vous faîtes tous ici ? Il y a une réunion ou quoi ?

— Il y a bien une réunion. Approche, répondit Sergueï.

Elle s’exécuta. Matt lui lança :

— Où est-ce que tu étais ?

— Ça ne te regarde pas.

Matt se rembrunit.

— Une fois que vous aurez fini vos affaires de familles, nous pourrions peut-être commencer ? émit Acacia.

— C’est bon, répondit Sabine.

— Nous allons monter un nouveau hold-up ce soir.

— Et qu’allons-nous braquer ? demanda Prisca.

— Une petite banque d’East Point, situé au 51° étage. Mais tu ne viendras pas avec nous, Prisca, révéla Sergueï.

Prisca s’étonna :

— Pourquoi ?

— Il faut que tu t’occupes de Bergen, histoire qu’il n’apprenne pas le hold-up avant demain.

Elle soupira.

— Très bien.

— Le plan sera sensiblement le même que la dernière fois sauf que cette fois-ci, nous porterons des masques en inox. Le braquage est prévu à 21 heures 30, juste avant la fermeture, poursuivit Acacia. Tout est clair ?

Ils acquiescèrent. Sabine les interrompit :

— Je ne pourrais pas venir ce soir.

Sergueï lui jeta un regard dur.

— Et pour quelle raison ?

— J’ai un rendez-vous.

— Un galant ? s’intéressa Lania. Enfin du nouveau !

— Peu importe, la vie personnelle passe après les intérêts du groupe. Tu le sais très bien, Sabine.

Acacia l’interrompit.

— Laisse Sergueï. Si elle a un rendez-vous, elle peut y aller. Nous nous passerons d’elle ce soir.

Il se tourna vers elle et la regarda attentivement. Il finit par soupirer :

— Très bien.

— Merci, répondit-elle pendant que son frère lui jetait un regard suspicieux.

…oooOOOooo…

Appartement des Honey – 21 heures

Sonia, Maxime et Sabine étaient à table et discutaient tranquillement de choses et d’autres. Au fur et à mesure du temps qui s’écoulait, ils s’entendaient de mieux en mieux. Maxime demanda :

— Alors Agata, cette entrevue pour du travail, ça a fonctionné ?

— Hélas non, soupira-t-elle.

— Quel dommage ! Le chômage est dur ces temps-ci, se désola Sonia.

Sabine approuva.

— Dans quelle branche travaillez-vous ? lui demanda son père.

— Dans l’éducation, enfin, plus précisément, je m’occupe des enfants en bas âge.

— Cela doit être fabuleux, s’émerveilla Sonia.

— Ça l’est. Les enfants sont formidables. Et vous, vous avez des enfants ?

Le couple baissa les yeux. Sonia commença :

— Nous en avons eu mais…

— Ils sont morts, la coupa son mari.

Sabine déglutit discrètement. Cela n’aurait pas dû l’étonner que ses parents les considèrent comme mort, mais l’entendre l’avait quelque peu blessée.

— Je suis désolée, dit-elle quand même.

— Ce n’est rien, vous ne pouviez pas savoir, répondit-il.

Un léger silence s’insinua. Sonia releva finalement les yeux vers Agata.

— En fait, ils ne sont pas vraiment morts.

— Sonia, l’avertit Maxime.

Elle passa outre.

— Ils nous ont quittés pour choisir… une autre voie.

— Oh.

— Ils ne nous ont jamais redonné de nouvelles.

— Et même s’ils le faisaient, nous refuserions de les voir ! s’énerva Maxime en direction de sa femme. Ils ont choisi leur camp, et ce n’est pas le nôtre !

— Ce n’est pas une guerre, Maxime.

— Ne me dis pas que tu les approuves ?! Ce sont des criminels.

Sabine regardait d’un air effaré ses parents s’entredéchirer devant elle. Ils s’étaient levé et se hurlaient dessus.

Gênée, elle se leva et toussota.

— Je, je vais peut-être vous laisser.

Ils se retournèrent vers elle, comme s’ils venaient tout juste de se rappeler son existence. Maxime s’excusa.

— Non, restez. Excusez-nous. Comme vous le voyez, ce sujet est un désaccord entre nous, mais cela ne doit pas gâcher notre soirée.

— Je ne veux pas vous déranger.

— Ce n’est rien, ne vous en faîtes pas, l’assura Sonia. Ré asseyons-nous et continuons notre dîner.

Sabine accepta mais la suite du repas avait un goût amer. Les sentiments de ses parents envers son frère et elle étaient clairs maintenant.

…oooOOOooo…

Appartement d’Amy – 21h50

Prisca et Florent s’embrassaient passionnément sur le canapé. Prisca était assise sur les genoux de Florent. Il lui caressait tendrement le dos sous son tee-shirt. Il murmura entre deux baisers :

— Tu es merveilleuse Amy.

Elle lui sourit et le ré embrassa. Soudain, le téléphone portable de Florent, qui était sur la table, se mit à sonner. Florent commença à se dégager. Prisca le retint en continuant à l’embrasser.

— Ne réponds pas.

Il sourit mais essaya toujours de se dégager.

— C’est peut-être important.

— Plus important que moi ? demanda-t-elle en le plaquant contre le canapé.

Il lui sourit en la regardant dans les yeux.

— Rien n’est plus important que toi.

Ils recommencèrent à s’embrasser pendant que le téléphone sonnait dans le vide.

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