Le projet Isis – Chapitre 8

Loft des Absinthes noires – lendemain 10 heures

Le hold-up de la veille s’était parfaitement déroulé. Le groupe avait réussi a braqué la banque avant l’arrivée des flics et avait ramassé un joli magot. Ils étaient rentrés en fin de soirée et avaient planqué l’argent. Puis chacun avait vaqué à ses occupations.

Depuis une semaine, Jared n’avait cessé de réfléchir. « Tatiana Smith ». Ce nom résonnait dans son esprit. Cette femme avait probablement connu sa mère, c’était une piste incroyable. Mais il se demandait comment la remonter. Il n’osait prendre le risque d’aller dans un cybercafé pour surfer sur le net. Tous les ordinateurs étaient truffés de micro, et ceci même au deuxième étage. Cependant, avec le hold-up de la veille, il avait pu acheter son propre ordinateur, qu’il avait évidemment bidouillé pour ne pas être repéré. Il le brancha et s’installa à la table du salon. Il se connecta aussitôt et s’introduisit dans les fichiers des citoyens. Il fit défiler toutes les identités. Les noms et prénoms défilaient à gauche de l’écran, et les photos d’identité à droite.

Sergueï arriva derrière lui et jeta un œil à l’écran.

— Que fais-tu ?

— Des recherches. J’ai piraté le fichier des citoyens.

— Je ne savais pas que tu t’y connaissais autant en informatique. Il n’y a aucun danger ?

— C’est Sabine qui m’a donné quelques leçons, et non, il n’y a aucun danger.

— Bien bien…

Il resta quelques instants à l’observer, puis demanda :

— Tu pourrais me dire comment tu as fait ?

Jared lui lança un regard.

— Oui, bien sûr. Je finis mes recherches et je te montre. Ou plus simple, je le laisserai connecté une fois que j’aurai terminé.

— Qui recherches-tu ?

— C’est personnel.

Il acquiesça et s’éloigna quelque peu. Jared continua ses investigations. Il devenait de plus en plus nerveux au fur et à mesure que le temps passait et qu’il ne trouvait rien. Les noms et les photos défilaient à une vitesse prodigieuse, mais jamais une correspondance ne s’affichait. Au bout d’une heure, le défilement s’arrêta. Tous les citoyens avaient été passés, et aucune trace de Tatiana Smith. Jared soupira. Pour une fois qu’il tenait une piste, elle s’arrêtait à peine quelques mètres plus loin. Mais il n’abandonnerait pas. Il n’avait jamais été aussi déterminé.

Sergueï se rapprocha à nouveau de lui.

— Tu as terminé ?

— Oui. À toi, qui veux-tu chercher ?

— Acacia.

Jared lui lança un regard surpris mais s’exécuta et tapa le nom d’Acacia sur le clavier. Il lança la recherche.

— Pourquoi recherches-tu des informations sur elle ?

— Elle ne m’inspire pas confiance.

— Pourtant nous l’avons accueilli.

— Elle s’est invitée. Et malheureusement, elle est trop forte pour qu’on la vire sans conséquence. Je veux savoir à quoi m’attendre.

Jared approuva. Les deux hommes se mirent à fixer l’écran, en l’attente d’un résultat. Leur patience fut veine. Acacia n’était pas fichée.

— Je devrais être surpris, mais c’est étrange, je ne le suis pas tant que ça.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Continuer. Je ne sais pas encore comment, mais je trouverai.

…oooOOOooo…

Restaurant Blue moon – 12h15

Prisca, en Amy, attendait à la terrasse du restaurant. Elle avait commandé un diabolo menthe et attendait patiemment l’arrivée de Bergen. Elle le vit soudain. Il avait l’air contrarié. Il s’approcha et l’embrassa.

— Salut ! Je vois que tu ne m’as pas attendu.

— J’ai eu peur que tu me fasses poireauter trois quarts d’heures. Ça va ? Tu fais une tête étrange.

Il s’assit en face d’elle.

— Ça va. J’ai juste… quelques contrariétés dans mon travail.

Elle fit une tête étonnée en buvant une gorgée de sa boisson, puis demanda :

— Ah oui, raconte-moi.

— Je ne veux pas t’embêter.

— Ce que tu fais m’intéresse, tu sais.

Il lui sourit.

— C’est juste une affaire sur laquelle je travaille qui se complique.

Elle le regarda, les yeux remplis de curiosité. Il céda :

— Tu as entendu parler du hold-up de la Banque Rouge ?

— Qui n’en a pas entendu parler ?

Il fit la grimace.

— C’est sûr. Tu vois, le problème c’est que ce hold-up a été commis par des personnes qui n’ont jamais existé sur Mars.

Elle le regarda, surprise.

— Jamais ?

— Jamais. Nous avons recherché leur identité dans tous les fichiers, nous n’avons rien trouvé.

— Mais ces voleurs, ils ne se sont pas manifestés depuis, non ? Les derniers temps ont été calmes.

— Il y a eu un nouveau hold-up hier soir. Dans une petite banque d’East Point. C’est pour cela qu’on m’appelait hier.

Prisca baissa les yeux, désolée.

— C’est de ma faute si tu n’as pas pu y aller. Je suis désolée.

Il lui prit la main par-dessus la table et lui sourit.

— Tu n’y es pour rien.

Elle releva les yeux et lui rendit son sourire.

— Tes collègues ont réussi à les arrêter ?

— Malheureusement, non. De plus, les caméras ont été détruites. Nous avons seulement quelques témoignages sur lesquels travailler.

— Et tu as des pistes ?

— Pas vraiment. Ils portaient des masques en inox.

Il se tut quelques instants et partit dans ses réflexions. Prisca l’observa. Après quelques instants, il révéla :

— Ça peut paraître ridicule, mais je suis convaincu que malgré les différences de pratique, c’est le même groupe qui a braqué les deux banques.

Prisca fronça les sourcils.

— Pourquoi est-ce que tu penses ça ?

— Je ne sais pas, je n’ai aucune preuve. C’est juste mon instinct, et jusqu’ici, il ne m’a jamais trompé.

Prisca sourit intérieurement. Jamais, vraiment ? Elle se contenta d’acquiescer et de répondre :

— Je trouve ça tout de même un peu loufoque.

Il lui sourit.

— On devrait changer de sujet, je ne veux pas gâcher ta journée.

Elle approuva et le regarda appeler le serveur pour commander. Il était bien plus intelligent qu’elle le pensait. Elle devrait se méfier, rien n’était gagné.

…oooOOOooo…

Palais présidentiel – 14 heures

Enzo était de retour au palais présidentiel. Le braquage de la veille l’avait quelque peu tiré de son ennui et il était prêt à retourner au « travail ». Il se demandait sur quoi porterait son après-midi, l’agenda de Nicolas Carey était étrangement vide ce jour-là. Il entra dans son bureau et feuilleta les dossiers qui y étaient posés d’un air distrait. Il entendit soudain frapper à sa porte. Il releva les yeux et vit le président dans l’embrasure. Il lui demanda :

— Nicolas, vous êtes prêt ?

Enzo fut surpris de cette réponse, mais répondit quand même :

— Oui.

Il se leva et suivit le président dans les couloirs. Enzo se demandait à quoi il aurait dû être préparé, mais ne fit aucune remarque. Ils arrivèrent devant la porte du bureau du président. Jérôme arrêta Enzo.

— Vous savez que ce sujet est très délicat et hautement confidentiel. Je peux vous faire confiance ?

— Bien sûr.

— Très bien.

Enzo sourit intérieurement. Il touchait au but.

Il entra enfin dans le bureau de son supérieur. La curiosité brûlait tout son corps. Il sentait qu’il allait enfin apprendre quelque chose d’intéressant, qui pourrait compromettre le gouvernement.

Deux personnes étaient déjà présentes et les attendaient : une femme rousse d’une quarantaine d’années et un jeune homme blond, au regard bleu en acier trempé.

Le président entra à son tour et se dirigea vers son siège. Enzo le suivit. Jérôme fit les présentations.

— Nicolas, je vous présente Mme Nadia Tylo, la présidente de Biogénic, et son secrétaire, Jim Wagner.

« Biogénic », retint Enzo. C’était Prisca qui allait être contente. Cette affaire ferait deux coups en un. Il hocha la tête pour les saluer. Le président continua :

— Messieurs dames, voici mon conseiller Nicolas Carey.

— Enchantée, répondit Nadia.

Le président sortit quatre verres et une bouteille de whisky. Il remplit chaque verre et les tendit à ses invités. Chacun était assis confortablement dans un fauteuil en cuir. Jérôme observa attentivement Nadia et son secrétaire, et demanda :

— Alors, où en êtes-vous ?

— Ça avance, ça avance, répondit tranquillement Nadia en prenant son verre.

— Pourquoi vouliez-vous me voir ?

— Nous avons besoin de fonds supplémentaires pour financer le projet.

Le président se gratta le menton.

— Je vois… Et bien entendu vous avez pensé à moi.

Nadia sourit.

— Vous savez bien que notre collaboration repose uniquement sur ça. Vous financez le projet, et dès qu’il fonctionnera et rapportera, nous vous rembourserons, intérêts en prime, et ceci tout en désengorgeant les prisons.

Enzo suivait attentivement mais s’y perdait dans tous ces non-dits. Il se demandait s’il était censé être au courant de quelque chose. Le président lui jeta un coup d’œil et déclara :

— Vous devez vous y perdre un peu Nicolas.

Il hésita avant de répondre :

— Effectivement.

Jérôme sourit.

— C’est pour cela que je vous ai convoqué à cette réunion. Je voulais que vous soyez informé du projet Isis et que vous me conseilliez. Vos avis m’ont toujours aidé jusque-là.

— Très bien, je vous écoute.

Nadia jeta un regard à son secrétaire, puis prit la parole.

— Notre société met au point un nouveau programme de rajeunissement. Fini les crèmes antirides, fini le lifting. Ce que nous allons créer dépasse de loin tous ces remèdes archaïques contre la vieillesse. Ce que nous offrons aujourd’hui, c’est la reconstruction cellulaire, qui apportera non seulement une peau plus lisse, mais aussi une vie plus longue, quasiment l’immortalité.

— Et comment comptez-vous réussir ce miracle ? s’étonna Enzo.

Ses trois interlocuteurs échangèrent un long regard. Nadia reprit la parole.

— Pour être viable, cette technologie a besoin d’énergie humaine.

Enzo la regarda d’un air abasourdi. Il venait de comprendre. Le gouvernement et Biogénic projetaient de tuer des êtres humains dans le seul but d’offrir la jeunesse à d’autres. C’était innommable. Enzo s’éclaircit la gorge et articula un faible :

— Et où allez-vous trouver cette énergie ?

— Dans les prisons. Elles sont remplies de criminels en tout genre. Tant et tant que nous ne savons plus quoi faire de ces marginaux. Cela sera un excellent remède pour rendre notre ville plus saine.

— Plus saine ? répéta Enzo sans y croire.

Il était frappé par la nouvelle. Il s’attendait à quelque chose de sombre, mais ce projet était pire encore. Il croyait l’eugénisme disparu depuis longtemps. Là, ça n’en était pas vraiment, il s’agissait juste d’éliminer les indésirables. Ça n’en restait pas moins du meurtre à grande échelle. Même un criminel comme Enzo en était ulcéré.

— Comment pouvez-vous faire ça ? soupira-t-il.

— Ce n’est pas si dur. Il suffit d’avoir les bonnes connaissances en génétique et nous avons un contact qui nous fournit toutes les données nécessaires, répondit-elle en souriant.

Enzo déglutit. Cette femme le mettait mal à l’aise.

— Je voulais dire : qu’est-ce qui vous donne le droit de le faire ?

— Le droit ? s’esclaffa-t-elle. Je ne savais pas qu’il existait toujours des droits sur Mars. Ici les droits, nous les prenons. Et le gouvernement est d’accord avec nous, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle à l’attention du président

Il approuva puis fixa Nadia dans les yeux.

— De combien avez-vous besoin ?

— 100 millions de dollars.

Le président siffla.

— Rien que ça ! Vous êtes plutôt gourmands…

— Cet argent nous est nécessaire.

Jérôme prit quelques instants pour réfléchir, puis déclara :

— Très bien, j’accepte. Je vais faire les démarches habituelles. Vous aurez l’argent demain.

Nadia fit un sourire affable.

— Merci.

Le président se leva, aussitôt imité par Nadia et Jim. Enzo resta assis à réfléchir. Jérôme serra la main de Nadia. Elle le remercia à nouveau.

— Merci pour cette entrevue.

— Nous nous revoyons ce soir pour la visite.

— Bien entendu.

Jérôme les accompagna jusqu’à la sortie et ferma la porte derrière eux. Il se retourna et observa Enzo. Ce dernier était perdu dans ses pensées, l’air renfrogné. Il fixait le liquide ambré de son verre. Jérôme l’interrompit :

— Alors, qu’en pensez-vous ?

Enzo releva un regard sombre vers lui.

— Je ne pensais pas que vous pourriez vous associer à un projet aussi monstrueux.

— Monstrueux ? Vous exagérez Nicolas.

— Vous trouvez ?

Le président retourna s’asseoir à côté de lui. Il poussa un long soupir.

— Le projet pourrait sauver Mars, c’est la seule solution que nous ayons.

Enzo le regarda, surpris.

— Pardon ?

— Cela réduirait considérablement la population, nous aurions plus d’espace pour vivre, et plus d’argent pour entreprendre des travaux de rénovations.

— J’ai déjà vu ce genre de discours dans mes livres d’histoire. Celui qui les prononçait s’appelait Adolf Hitler et vivait au vingtième siècle.

Jérôme toussota, gêné.

— Ne comparez pas ce qui ne peut pas l’être. Les gens que Biogénic utilisera ne sont que des criminels.

— La peine de mort a été abolie il y a des années.

— Cette abolition a toujours été très controversée. Vous ne me ferez pas renoncer à ce projet.

— Alors pourquoi m’avoir demandé mon avis ?

— J’espérais que vous me soutiendriez.

— Vous vous trompiez.

— Faîtes au moins bonne figure. Je ne sais ce qu’ils pourraient vous faire si vous vous placiez en travers de leur route.

— Ce sont des menaces ?

— De simples conseils.

…oooOOOooo…

Appartement d’Amy Barkin – 20h

Prisca prenait tranquillement un bain. Elle avait bien entendu prit l’apparence d’Amy.

Toutes les lumières étaient éteintes, seules quelques bougies éclairaient les pièces de l’appartement. Prisca se relaxait et profitait du silence et de la solitude pour réfléchir. Les images de la mort de sa mère la hantaient. Elle refaisait le même cauchemar toutes les nuits et se demandait pourquoi cela lui était revenu maintenant. Elle n’avait rien fait pour. Elle soupira et se laissa couler sous l’eau. Elle voulait juste échapper à la réalité quelques secondes. Un bruit strident l’interrompit : la sonnerie de la porte d’entrée retentissait. Elle émergea puis poussa un grognement. Bergen était en avance.

Elle sortit de la baignoire et enfila un peignoir blanc. Elle se dirigea vers la porte d’entrée et l’ouvrit. Ses yeux s’agrandirent de surprise quand elle reconnut l’homme devant elle.

— Matt ? ! Mais enfin qu’est-ce que tu fous ici ? ! ajouta-t-elle avec colère.

— Salut, dit-il en la dévorant des yeux. Tu me fais entrer ?

— Bergen ne va pas tarder à arriver. Il ne faut pas qu’il te trouve ici.

— Je m’en fous de Bergen, déclara-t-il en poussant Prisca à l’intérieur et en refermant la porte derrière lui.

Prisca, d’abord surprise, se ressaisit vite. Elle éclata :

— Mais enfin qu’est-ce qu’il te prend ? Tu es devenu fou ou quoi ?

Il s’approcha d’elle le regard malsain et un rictus aux lèvres.

— Tu n’es pas heureuse de me voir ?

Il lui caressa la joue et continua :

— T’es pas mal en blonde.

Prisca se dégagea et se dirigea vers le bar qui séparait la cuisine du salon.

— Très amusant. Qui t’envoie ? Sergueï ? Acacia ? Il y a un changement de plan ?

Matt la suivit.

— Pourquoi fais-tu semblant de ne pas comprendre ce que je veux ? demanda-t-il en la plaquant contre le mur.

Il plongea son regard dans le sien. Prisca avait un sourire semi amusé aux lèvres, mais son regard était froid.

— Matt, cela fait 18 ans que l’on se connaît, et tu ne t’es jamais intéressé à moi, au contraire. Alors ne me fais pas croire que c’est le cas maintenant.

— Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, sourit-il en se mettant à l’embrasser dans la nuque.

Sa main glissa le long de sa poitrine vers sa taille. Il entreprit de dénouer la lanière de son peignoir. Prisca l’arrêta.

— C’est moi que tu désires ou Amy ?

Il répondit entre deux baisers.

— Je ne connais pas d’Amy.

— Pourtant tu es dans son appartement.

Devant le peu de réponse de Prisca à ses avances, Matt s’arrêta et s’éloigna quelque peu d’elle. Il la regarda droit dans les yeux.

— Tu devrais partir, Florent va arriver, lui dit-elle.

— Tu l’appelles Florent maintenant ? Qu’est-ce que j’ai de moins que les autres Prisca ? Pourquoi tu te refuses à moi ?

— Laisse tomber Matt, tu as eu ta chance, tu l’as laissé passer.

— Tu m’en veux toujours pour t’avoir repoussé il y a 18 ans ? s’exclama-t-il. On était des gamins à l’époque !

— Tu te décides à partir, oui ou non ?

Il la regarda d’un air furieux, et envoya valser au sol le vase qui se trouvait sur le comptoir. Puis il se retourna et prit la direction de la sortie d’un pas furieux. Il claqua la porte derrière lui. Prisca se laissa glisser contre le mur en soupirant.

…oooOOOooo…

Rues d’East Point – 20h30

Enzo, toujours en Nicolas, était assis à bord de la luxueuse limousine du président. À ses côtés, Jérôme fumait tranquillement un cigare. Le silence était pesant entre les deux hommes.

Enzo avait passé l’après-midi à réfléchir. Il avait toujours du mal à y croire. Après leur entrevue, le président l’avait renvoyé à ses dossiers, lui demandant de le rejoindre à 20 heures. Il n’avait pas réussi à se concentrer, ni à fouiller pour trouver d’autres éléments. Il s’était assis devant son bureau, prit la tête dans ses mains et était resté ainsi. Il devait faire quelque chose, mais quoi ? Aucune solution ne venait à son esprit.

La voiture se gara sur une rampe du 49° étage. Aussitôt, un serviteur vint leur ouvrir la portière. Enzo et le président sortirent. Enzo leva les yeux et reconnut la prison fédérale d’East Point. Ses hauts murs en pierre jetaient une silhouette fantomatique et imposante sur les trottoirs. Enzo ne put réprimer un frisson.

Les deux hommes, suivit de deux gardes du corps, avancèrent dans la rue déserte jusqu’à la porte d’entrée. Devant celle-ci, un homme d’une quarantaine d’années les attendait. Il avait l’air mal à l’aise dans son costume qui semblait n’avoir pas servi depuis de nombreuses années. Il passa nerveusement une main sur son crâne dégarni avant de les saluer.

— Monsieur le président, C’est un honneur de vous recevoir ici. Je suis Dimitri Koritz, le directeur de cet édifice.

— Ravi de vous connaître, fit le président.

Enzo se contenta de le saluer d’un hochement de tête.

— Vos autres invités sont-ils arrivés ? s’enquit le président.

— Ils vous attendent à l’intérieur. Veuillez me suivre.

Il s’engouffra dans l’immense bâtiment sombre, suivi par le président. Enzo entra à son tour, goûtant à l’ironie de la situation. C’était bien la première fois qu’il entrait dans une prison de son plein gré.

Dimitri les conduisit à travers des couloirs sombres, mais néanmoins décorés assez luxueusement. Les murs étaient tapissés de tissus fins aux motifs de fleurs de lys sur fond vert anis. Des tableaux de paysages campagnards terriens étaient accrochés. Enzo détaillait tous ces éléments avec une certaine surprise. La prison offrait vraiment deux visages. Ils arrivèrent alors dans un petit salon, décoré dans le même esprit que le couloir. Quatre fauteuils et un canapé en cuir beige étaient centrés autour d’une table basse en chêne teinté et verre transparent. Nadia Tylo et son secrétaire Jim, étaient tranquillement assis, deux verres de whisky posés sur la table. Nadia tira une bouffée sur son porte cigarette et leva les yeux vers les nouveaux arrivants. Elle fit un sourire calculateur.

— Vous êtes en retard, leur dit-elle.

— Et vous en avance, se contenta de répondre le président. Et si on en finissait au plus vite ?

Nadia et Jim échangèrent un regard complice puis se levèrent.

— Très bien, allons-y, approuva Nadia. Dimitri, précédez-nous.

Celui-ci acquiesça d’un mouvement sec en baissant les yeux. Il se dépêcha de regagner le couloir en sortant ses clés d’une main tremblotante. Cet homme respirait le malaise. Enzo se demandait bien comment il pouvait être directeur de prison. Le petit groupe s’arrêta devant une haute porte en béton armé. Un système électronique de reconnaissance vocale et oculaire protégeait l’accès. Dimitri se tourna vers ses invités et leur déclara :

— Vous allez circuler dans des couloirs en verre pare-balle. Vous pourrez observer les prisonniers sans aucun danger. Cependant, je vous demanderai de rester calme. Je ne veux pas créer une émeute.

Ils hochèrent la tête. Dimitri se retourna et fit les manœuvres pour ouvrir la porte. Enzo déglutit difficilement alors que la porte s’ouvrait, il avait l’impression de passer la porte des enfers. Cela dit, la porte des enfers, il l’avait déjà passé quand il était né. Il entra d’un pas décidé à la suite des autres, et s’arrêta net quand il vit le spectacle qui s’étalait sous ses yeux. Des milliers de cellules en verre courraient sur des centaines de mètres sur plusieurs étages. Dans chacune d’elle, deux prisonniers occupaient leur temps comme ils le pouvaient.

— Vous voyez bien qu’on ne ment pas quand on vous dit que les prisons sont surpeuplées.

— Ne vous inquiétez pas, sourit Nadia. On va vous aider.

Le groupe commença à suivre le long couloir. Enzo portait ses yeux partout, étudiant l’espace. Il sentait une boule lui bloquer la gorge pendant qu’il observait les prisonniers. Ces derniers relevaient la tête à leur passage et les regardaient d’un air haineux. Enzo avait l’impression de les trahir rien qu’en étant là. Le président se tourna vers Nadia et prit la parole :

— Alors, qu’en pensez-vous ?

— Bien, c’est très bien. Cette prison représente un potentiel énorme pour notre projet.

— Et n’oubliez pas qu’il y en a trois autres dans la ville.

— Je ne l’oublie pas.

Enzo baissait les yeux d’un air écœuré tout en serrant les poings, sans remarquer que Jim l’observait attentivement du coin de l’œil.

— Quand pensez-vous que vous pourrez commencer ?

— Le plus tôt possible. J’ai bon espoir que d’ici deux semaines, nous pourrons commencer les expériences, puis lancer la campagne de pub.

— C’est une bonne nouvelle.

Alors qu’ils continuaient leur marche en silence, une voix les interrompit :

— Eh ! Bande de merdeux !

Le groupe s’arrêta et se retourna. À deux mètres sous eux sur leur gauche un prisonnier les regardait. Il reprit :

— Ouais, c’est à vous que je parle ! Vos théâtres et opéras ne sont plus assez intéressants ? Vous venez vous distraire ici ?

Dimitri s’interposa entre eux et la vitre et leur conseilla :

— Ignorez-le et reprenons notre marche.

Le groupe acquiesça et se remit en mouvement. Cependant, Enzo ne pouvait détacher ses yeux du prisonnier. Il savait qu’il aurait réagi de la même manière à sa place.

— Eh j’ai pas fini ! Si vous êtes venus jusqu’ici vous allez entendre ce que j’ai à dire. Vous verrez un jour, ce sera vous qui serez ici ! Le peuple ne va pas rester l’éternité sans rien dire ! Vous verrez ! Mais regardez-moi donc !

Par curiosité, le groupe se retourna. Le président, Nadia et Jim avaient un sourire ironique. Le prisonnier avait les yeux injectés de sang et de haine. Ce sourire fut de trop pour lui.

— Vous pourrirez tous en enfer ! leur prédit-il en crachant dans leur direction.

Nadia déclara avec un sourire :

— On vous en laissera l’honneur.

Enragé par la colère, le prisonnier se mit à taper violemment contre la vitre. Son compagnon de cellule se mit alors à l’imiter. Puis, comme en écho, tous les prisonniers en firent de même. Le bruit du verre qui résonnait était assourdissant. Puis les prisonniers se mirent à crier insultes et prédications. Dimitri secoua la tête d’un air contrarié.

— Je vous avais dit de les ignorer. Monsieur le président, veuillez sortir, vous n’êtes plus en sécurité.

Nadia lança un rapide regard à son secrétaire :

— Accompagne-le.

Il acquiesça et lui et Jérôme avancèrent vers la sortie. Enzo sentait son malaise s’accentuer devant cette rébellion et se demandait toujours ce qu’il foutait là. Dimitri se tourna vers lui et Nadia.

— Veuillez-vous éloigner des vitres.

Ils obtempérèrent. Dimitri prit sa radio et envoya un message.

— Balancez le jus et envoyez une équipe en cellule J25.

Quelques secondes plus tard, les prisonniers retirèrent vivement leurs mains des vitres en poussant un cri de douleur. Une décharge électrique de haute tension couraient sur les vitres pour mater la résurrection. En cellule J25, une équipe de cinq gardes musclés comme des armoires à glace étaient entrés et martelaient de coups le prisonnier qui avait lancé l’émeute ainsi que son compagnon. Enzo regardait le spectacle, effaré. Nadia s’approcha de lui et murmura :

— C’est ça que vous voulez à tout prix gardez en vie ?

Enzo se retourna lentement vers elle. Cette femme lui faisait froid dans le dos. Ils échangèrent un long regard froid. Puis Nadia se retourna vers Dimitri :

— Dîtes-moi Dimitri, pourrais-je garder ces deux hommes ?

— Si vous les voulez, ils sont à vous. Ça me fera une cellule de plus.

— Merci.

Il transmit le message à ses hommes. On leur apporta aussitôt des civières où ils couchèrent les deux hommes inconscients, le visage ensanglanté. Ils les menottèrent pour plus de sécurité. Enzo fixait toujours la cellule qui se vidait. Il avait l’impression de s’être renier lui-même en restant ainsi, spectateur. Il devait à tout prix empêcher ce projet, par tous les moyens. Il sentit soudain une main sur son épaule. Il se retourna, surpris, et vit Dimitri qui le regardait d’un air compatissant.

— Venez, vous n’avez plus rien à craindre maintenant.

Enzo acquiesça. Le con ! Il pensait sans doute qu’il avait eu peur pour sa vie. Enzo le suivit jusqu’à la sortie.

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