Le projet Isis – Chapitre 9

Appartement d’Amy – 23h50

Florent et Prisca étaient couchés. La pièce était plongée dans l’obscurité. Seuls les feux des aéromobiles qui passaient éclairaient furtivement la pièce et leur corps nus. Prisca était tournée vers la fenêtre et regardait vers l’extérieur. Elle tournait le dos à Florent et pensait que ce dernier dormait. Il était arrivé peu après le départ de Matt. Ils avaient dîné, puis fait l’amour. C’était une soirée habituelle.

Elle sentit soudain Bergen se rapprocher. Il lui passa le bras autour de la taille et lui posa un tendre baiser sur l’épaule.

— Je croyais que tu dormais, souffla-t-elle.

— Non, plus maintenant. C’était bien, non ? ajouta-t-il en respirant le parfum de ses cheveux.

Elle approuva. Il se mit à lui caresser le dos et descendit sa main le long de sa colonne vertébrale jusqu’à la courbure de ses reins.

— Jolie cicatrice, dit-il en caressant la peau légèrement balafrée.

Prisca ragea intérieurement. Elle avait oublié de camoufler sa cicatrice en changeant d’apparence. Quelle conne ! Florent poursuivit :

— Comment est-ce arrivé ?

L’esprit de Prisca fonctionnait à 100 à l’heure pour trouver une explication. Elle finit par déclarer :

— J’ai été agressé il y a cinq ans.

— Oh. Et ils ont arrêté celui qui t’a fait ça ?

— Je n’ai pas porté plainte.

Il fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Elle soupira :

— J’ai eu peur.

Il baissa les yeux.

— Je comprends.

Il remonta tendrement sa main le long de son dos et glissa ses lèvres dans sa chevelure. Il posa un baiser sur sa nuque et lui murmura à l’oreille :

— Je t’aime Amy.

Prisca se raidit inconsciemment. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il lui avoue son amour aussi vite. Elle se sentit soudain coincée, comme si elle ne contrôlait plus rien. Elle se demandait quoi faire : lui dire qu’elle l’aimait aussi ? Ou garder le silence, précisément comme elle était en train de le faire. La sonnerie du téléphone mit fin à son dilemme. Le portable de Bergen sonnait. Celui-ci ragea.

— C’est pas vrai !

Il se redressa et attrapa son téléphone qu’il décrocha. Prisca n’écouta pas sa conversation. Elle était perdue dans ses pensées. C’était dingue de voir comment les deux petits mots de Florent l’avaient renversée. « Je t’aime ». Cette phrase se répétait et se répétait dans son esprit. Puis elle sentit la main de Florent sur son épaule. Il était déjà rhabillé.

— Amy ? Je suis désolé, il faut que j’y aille. Un incendie s’est déclaré à North Point.

— Un incendie ? Répéta Prisca. Et alors, tu n’es pas pompier.

— C’est un incendie d’origine criminelle.

— Très bien, soupira-t-elle.

— Je te rappelle demain.

Il l’embrassa tendrement, puis partit. Prisca regarda longuement la porte, puis se leva et s’habilla. Elle prit ses clés puis sortit de l’appartement. Elle se mit à errer dans les rues, regardant les voitures passer dans le vide. Elle se faufila dans la pénombre d’une porte cochère et reprit son apparence. Une fois dans sa peau, elle se sentit légèrement mieux. Elle regagna la rue et poursuivit son errance. Elle arriva bientôt à un pont qui traversait la rue. La circulation était intense malgré l’heure. Prisca avança et s’accouda à la rambarde regardant dans le vide.

« Je t’aime ». Ces deux mots résonnaient sans cesse. Elle ne s’expliquait pas ce malaise. Ce n’était pas dans son habitude. Elle resta un long moment ainsi à réfléchir, les deux mots se répétant inlassablement dans son esprit. Puis à la voix de Florent se rajouta une autre voix, féminine. Après quelques instants de stupeur, Prisca reconnut cette voix comme étant celle de sa mère. Elle se prit la tête dans la main droite. Tout lui revenait en mémoire. « Je t’aime » : C’étaient les derniers mots que sa mère lui avait murmurés, juste avant de mourir. La dernière fois que quelqu’un le lui avait dit.

Prisca releva les yeux sur l’horizon troublé par les fumées de la pollution. Un peu plus haut, des nuages s’amoncelaient, des pluies étaient à craindre. Prisca repensa à sa soirée, à Bergen, à la façon dont il l’avait laissé. Soudain, son regard s’éclaira. Elle s’écria :

— Quelle enflure !

Elle recula et se mit à courir pour rejoindre le loft.

…oooOOOooo…

Loft des Absinthes Noires

Matt était assis sur le canapé et fixait la télé éteinte d’un air sombre. Il passa une main dans ses cheveux en bataille puis regarda sa montre. Il relaissa tomber son poignet en soupirant et reprit l’occupation qui prenait tout son temps depuis une vingtaine de minutes : jouer avec son briquet. Il fit un léger sourire quand il entendit la porte d’entrée derrière lui s’ouvrir. Il se retourna lentement pour voir Prisca entrer, l’air énervé et les cheveux décoiffés. Il lui lança :

— Déjà là ? La nuit a été courte.

— Bergen a été appelé pour cause d’incendie. Mais tu dois déjà être au courant.

— Que veux-tu dire ?

— Je sais très bien que c’est toi qui es à l’origine de cet incendie.

Le sourire de Matt s’agrandit, mais devant l’air enragé de Prisca, il ajouta :

— Moi qui pensais que tu serais heureuse que ta soirée soit écourtée.

Prisca ne répondit pas et avança d’un pas furieux vers sa chambre. Quand elle fut arrivée devant sa porte, Matt la rappela :

— Si j’étais toi, je n’entrerai pas.

Elle se retourna vivement vers lui.

— Et pourquoi ?

— Lania y est. Et elle n’est pas seule.

— La petite salope ! Elle ne peut pas prendre sa chambre !

— Elle n’a pas de lit double, toi si.

Prisca le regarda longuement, des envies de meurtres en têtes. Puis elle poussa un long soupir et se laissa tomber dans le canapé, à côté de Matt. Un long silence s’installa. Matt finit par le rompre :

— Ça ne va pas ?

Au bout d’un moment, Prisca souffla :

— C’est Bergen, il m’épuise.

— Je t’ai dit de t’aménager quelques pauses, dit-il en se rapprochant.

— Matt, je n’ai vraiment pas besoin que tu en rajoutes. Arrête, je t’en prie.

Il la regarda attentivement puis s’éloigna à une distance respectueuse.

— Si tu insistes.

— Oui.

Elle se prit l’arête du nez entre le pouce et l’index et ferma les yeux en soupirant. Matt l’observait attentivement.

— Tu es sûre qu’il n’y a que Bergen ?

Prisca le regarda du coin de l’œil.

— Que veux-tu dire ?

— Je te connais. Tu n’es pas du genre à être contrariée par un homme. C’est donc autre chose qui t’épuise.

Ils se regardèrent longuement. Les traits de Prisca étaient fermés. Matt conclut :

— D’accord, tu ne veux pas en parler.

— C’est ma mère, l’interrompit Prisca.

Matt lui jeta un regard étonné.

— Je croyais qu’elle était morte.

Prisca leva les yeux au ciel.

— Elle l’est.

— Excuse-moi, je ne comprends pas.

— C’est rien, laisse tomber.

Le silence se réinstalla. Ils étaient chacun perdu dans leurs pensées. Matt fixait le mur. Il voulait en savoir plus mais il ne voulait pas pousser Prisca à bout. Celle-ci finit par murmurer.

— Je n’arrête pas de rêver de sa mort. Ce cauchemar ne me laisse aucun répit.

Matt fronça les sourcils et se retourna vers elle.

— Je pensais que ça t’était passé ?

— C’est revenu.

Des larmes commencèrent à couler le long de ses joues. Elle s’essuya rageusement les yeux et détourna le visage pour ne pas que Matt la voit. Mais c’était trop tard. Matt l’observait, étonné. Il ne s’attendait pas à la voir pleurer. Il resta interdit quelques instants, ne sachant que faire. Finalement, Il passa son bras autour des épaules de Prisca et l’attira vers lui, tendrement. Elle résista.

— Je n’ai pas besoin de ta pitié !

— Ce n’est pas de la pitié. Viens.

Elle continua à résister un moment puis se laissa aller. Les larmes coulaient sans qu’elle ne puisse les retenir. Ils restèrent ainsi un long moment, puis Prisca finit par s’endormir. Matt la regarda pendant quelques minutes, puis la coucha sur le canapé. Il se leva et passa une main sur son front. Il était en sueur. Il jeta un dernier regard à Prisca puis regagna sa chambre. Il s’assit sur son vieux fauteuil en cuir qui était installé dans un coin. Il était déchiré par endroit et quelques ressorts étaient visibles. Pour être honnête, il était bon à jeter, mais Matt y tenait, et toutes les tentatives de ses compagnons pour s’en débarrasser s’étaient conclues par un échec.

Matt se prit la tête dans ses mains. Il était bien trop énervé pour dormir. Des foules de pensées se bousculaient dans sa tête. Il songeait à Prisca et au moment où il l’avait tenu dans ses bras. Il s’était senti bien, heureux d’être avec elle et d’être là pour elle. Il secoua violemment la tête. Ce genre de sentiments était indigne de lui. Il ne pouvait pas les ressentir, c’était impossible. Son attirance pour Prisca était purement physique, se dit-il. Mais son cœur disait sourdement le contraire. Matt releva les yeux d’un air perdu. Il vit soudain son arme posée sur la table à côté de lui. Il la fixa pendant un instant et la prit dans ses mains.  Il l’étudia longuement, prit dans ses pensées. Soudain, il enleva le cran de sûreté et se précipita dans le séjour. Prisca était toujours endormie sur le canapé. Il pointa son arme sur elle. Il respirait difficilement et de grosses gouttes de sueurs coulaient sur son front. Il la tint en joue pendant quelques secondes qui lui semblèrent des heures. Soudain, il sembla se reprendre. Il ouvrit grand les yeux et regarda son arme et Prisca d’un air étonné. Il baissa son arme et se passa une main sur le front. Il murmura :

— Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ?

Il regagna sa chambre à reculons, observant Prisca qui dormait toujours.

…oooOOOooo…

Prisca était dans ses rêves. Ils se suivaient tous sans queue ni tête, puis semblèrent retrouver un brin de vraisemblance. Elle se retrouva assise dans un endroit exigu. Prisca soupira en reconnaissant le placard de ses cauchemars. Elle ne voulait pas se lever pour observer la scène entre les fentes des parois et elle resta contre le mur. Pour une fois dans ce rêve, elle semblait avoir un brin de volonté. Cela dit, elle entendait toujours.

Dixer s’était comme d’habitude rapproché de sa mère.

— Tu vas regretter d’avoir refusé de travailler pour moi.

Prisca s’attendait à entendre le coup de poignard et les cris de sa mère et serra les dents en se mettant les mains sur les oreilles. Mais les secondes passèrent sans qu’elle n’entendit rien. Elle se décontracta et retira ses mains pour mieux écouter. Toujours rien. Elle leva les yeux quand la porte du placard s’ouvrit. Un homme se tenait dans l’embrasure de la porte. Prisca cligna des yeux pour s’habituer à la lumière. Elle écarquilla les yeux de surprise quand elle reconnut Matt. Il lui tendit la main en lui souriant. Prisca la saisit et il l’aida à sortir. Ils se trouvèrent face à face. Il plongea son regard dans le sien.

— Tu n’as plus rien à craindre maintenant. Tout est fini.

Elle fit un sourire hésitant. Il s’approcha et lui murmura à l’oreille :

— Je t’aime.

Il la regarda à nouveau dans les yeux puis l’embrassa tendrement. Elle répondit sans hésiter à son baiser.

Prisca se réveilla en sursaut et s’assit sur le canapé. Elle regarda autour d’elle, l’air perdu. Tout était sombre et calme. Elle se rassit plus profondément, se décontracta et resongea à son rêve. Elle fronça les sourcils de perplexité. C’était bien la première fois qu’elle faisait un tel rêve ! C’était bien trop mièvre pour elle. Elle s’interrogea longuement sur sa signification. Elle n’en voyait qu’une : ce devait être un mixe de sa journée : Florent et sa mère qui lui disait « je t’aime », Matt qui la consolait… Oui c’était forcément ça. Plus sereine, elle se rendormit vers quatre heures du matin.

Elle se réveilla peu avant huit heures. Dans le séjour, Jared, Sabine et Matt prenait un copieux petit-déjeuner. Elle leur jeta un coup d’œil en se levant du canapé.

— La belle au bois dormant se réveille ? lui lança Jared en guise de bonjour.

— Belle au bois dormant, ce n’est pas le surnom qui lui convienne le mieux.

— Sabine a raison, conclut Prisca en s’asseyant à ses côtés. Il reste du café ?

Jared acquiesça en lui donnant la cafetière. En face de Prisca, Matt évitait son regard. Elle le fixa quelques instants, repensant à son rêve, puis secoua la tête et se concentra sur son bol. Jared releva les yeux vers elle.

— Comment ça se passe avec Bergen ?

Prisca serra les dents.

— Ne me parlez pas de lui dès le matin si vous voulez me garder de bonne humeur.

Jared et Sabine la regardèrent, étonnés. Matt releva enfin les yeux vers elle. Son regard était troublé. Jared continua :

— Excuse-moi, je ne pensais pas te vexer. Mais Bergen occupe une bonne part de nos vies maintenant, et vu que tout passe par toi…

Prisca le regarda d’un œil noir.

— Ne me regarde pas comme ça, tu aimes bien jouer avec lui, je me… Eh !

Il hurla quand Matt lui écrasa le pied sous la table. Il se retourna vivement vers lui :

— Ça ne va pas ? Qu’est-ce qu’il te prend ?

— C’était simplement pour que tu arrêtes de dire des conneries. Je préfère quand tu te tais.

Jared le regarda, interdit, puis jeta un coup d’œil à Prisca. Celle-ci étudiait Matt d’un air impassible. Aucun sentiment ne transparaissait dans son attitude. Jared se résigna.

— Très bien. Excuse-moi Prisca.

— Ce n’est rien.

Prisca jeta un regard en direction de sa chambre et demanda :

— Vous savez si elle est toujours là ?

— Elle est sortie il y a environ deux heures, expliqua Matt.

Prisca acquiesça.

— Elle ne perd rien pour attendre.

À peine cette phrase fut elle prononcée, que Lania ouvrit la porte d’entrée et lança un enjoué :

— Bonjour tout le monde !

Ils levèrent des yeux étonnés vers elle et répondirent à son salut avec plus ou moins de bonne humeur. Lania se dirigea vers eux et s’assit à côté de Prisca. Elle prit aussitôt une brioche et commença la discussion.

— Il fait un de ces temps dehors, la pluie n’arrête pas de tomber depuis minuit et demi paraît-il. Heureusement qu’il y a des parapets pour se protéger. Vous avez passé une bonne nuit ? Parce que moi oui. Vous savez si nous avons quelque chose de prévu aujourd’hui ?

Ses amis ne répondirent pas tout de suite. Matt, Sabine et Jared fixaient Prisca, attendant avec impatience la suite. Prisca jouait avec son bol, faisant glisser son pouce sur le rebord. Elle déclara, sans lever les yeux de son bol :

— Je ne sais pas si nous avons quelque chose de prévu, mais toi oui.

— Ah oui ?

— Oui, dit-elle en relevant les yeux. Tu vas me laver tous les draps de mon lit et tout ce qui pourrait indiquer ta présence de cette nuit.

Devant l’air indigné de Lania, elle rajouta :

— Et ne t’avise plus jamais d’occuper ma chambre sans permission. C’est clair ?

— Très clair, dit-elle d’une voix résignée mais agressive.

— Très bien. Alors, il était comment ?

Lania la regarda, surprise devant son changement de conversation, puis sourit.

— Un super coup, tu devrais l’essayer.

— C’est peut-être déjà fait.

Acacia et Sergueï arrivèrent à leur tour.

— Bon appétit ! lança Sergueï.

— Nous allons faire une réunion, ajouta tout de suite Acacia. Tout le monde est là ?

— Enzo non, fit Matt. De toute façon, il est un peu tôt pour faire une réunion.

— La fortune sourit à ceux qui se lèvent tôt.

— C’est ça…

— Vous savez où il est ? les coupa Sergueï.

— Aucune idée, je ne l’ai pas revu depuis hier matin, répondit Jared.

La porte d’entrée s’ouvrit alors sur Enzo. Il était complètement trempé et hésita un instant avant d’entrer. Ses amis se levèrent de surprise en voyant son allure et son regard hagard. Il referma tout de même la porte derrière lui puis se retourna vers ses compagnons. Sergueï demanda :

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

Enzo releva les yeux vers eux et sembla revenir à la réalité. Il toussota et déclara d’une voix rauque :

— On a un problème. Un gros problème.

Ses amis le regardèrent avec inquiétude.

— Lequel ? demanda Acacia.

Enzo se rapprocha quelque peu. Une flaque se créait là où il passait.

— J’ai eu une réunion secrète hier avec le président et la présidente de Biogénic.

À ce nom, Prisca se raidit et observa plus attentivement Enzo.

— J’ai eu vent d’un projet immonde. Le projet « Isis » qu’ils l’appellent. Ils veulent créer un rajeunisseur, une sorte de fontaine de jouvence, avec l’énergie vitale des prisonniers.

Ses amis le regardèrent avec stupéfaction, Lania et Sabine avaient porté leur main à leur bouche. Sabine murmura :

— Tu plaisantes ? Ils ne peuvent pas faire ça…

— J’ai réagi comme toi, mais hélas si. Ils ont déjà commencé les recherches et veulent commencer les expériences d’ici deux semaines. Il faut à tout prix faire quelque chose.

Il croisa le regard de Prisca. La haine brûlait en elle. Elle feula :

— Les gens de Biogénic sont des ordures. Je te l’ai déjà dit.

— Tu m’aideras ?

— Bien sûr, rien que pour le plaisir de me venger.

Enzo poussa un léger soupir rassuré.

— On est bien tous d’accord ? On ne peut pas laisser faire ça.

Après un moment d’hésitation, Sergueï acquiesça. Acacia les interrompit.

— Tu ne crois pas que tu exagères Enzo ?

Il tourna son regard vers elle.

— Je t’assure que non. Ils sont prêts à tout pour réussir.

— Je ne pense pas que ce soit si important que cela, ce projet sera sûrement abandonné d’ici peu quand ils y réfléchiront mieux.

— Alors, tu ne veux rien faire ? s’exclama Enzo.

Tous les regards convergèrent vers Acacia.

— J’ai d’autres choses de prévues. Je ne veux pas me mettre un fardeau de plus sur les bras.

— Mais il faut réagir pourtant, fit Sergueï.

— Pourquoi, tu as peur de te faire coffrer et de subir le projet ? En admettant qu’il soit mené à terme, bien entendu.

Il ne répondit pas, se contentant de lui adresser son regard le plus meurtrier. Elle reprit :

— Quelqu’un d’autre se chargera de faire couler ce projet, des personnes qui aiment se sacrifier. En attendant, ce soir nous avons un casse.

— Ce soir ? Notre dernier était avant-hier, s’étonna Matt.

— Il faut être ambitieux dans la vie Matt.

Il lui jeta un regard noir.

— Et qu’allons-nous cambrioler ? s’enquit Lania.

— La bijouterie « Or et joyaux » dans East Point, au 53° étage.

— Je suppose que je dois rester avec Bergen, soupira Prisca.

— Non, cette fois, tu viens avec nous, ordonna Sergueï, ainsi que tous les autres.

Ils acquiescèrent. Acacia reprit :

— Nous partirons à 22 heures.

Elle se détourna et commença à partir. Enzo murmura :

— Alors, nous n’allons rien faire…

Acacia lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Le casse, Enzo, le casse.

Elle rentra dans son bureau. Puis tous vaquèrent à leurs occupations. Prisca s’approcha d’Enzo qui était toujours immobile, le regard rivé au sol.

— Ça va ?

Il releva un regard triste vers elle et la serra brusquement contre lui, la prenant dans ses bras. Surprise, elle se laissa faire puis referma ses bras autour de lui. Contre le mur, Matt assistait à la scène d’un air jaloux. Il détourna le regard et s’aperçut que sa sœur était sortie sur le balcon. Il alla la rejoindre.

— Salut.

Elle leva les yeux vers lui.

— Salut.

Elle reposa son regard sur la rue. La pluie avait cessé. Matt prit la parole.

— Tu arrives à y croire, toi ?

— À quoi ?

— Au projet « Isis », dit-il en insistant sur le nom.

— Ah ! Oui, dit-elle en semblant revenir à son sujet. Eh bien, c’est tellement horrible que ça doit être vrai.

— Sûrement.

Un silence s’installa. Matt observa sa sœur. Elle fixait les pavés du sol quelques mètres plus bas. Elle faisait une tête gênée et contrariée. Matt s’inquiéta :

— Tu as un problème ?

— Non, répondit-elle avec empressement.

— Je vois bien que si. Tu es ma sœur, je te connais.

Elle lui lança un regard gêné, puis murmura :

— C’est juste que East Point, le 53° étage, la bijouterie « Or et joyaux »…

Matt comprit et serra les dents.

— Tu penses aux parents, c’est ça ?

Elle acquiesça d’un léger hochement de tête. Il continua :

— Dans ce cas-là, je ne vois pas où est le problème.

— Si jamais ça tournait mal, si jamais ils se baladaient dans les parages, ils pourraient être blessés.

— Et alors ?

Il observa sa sœur. Celle-ci regardait le bout de ses chaussures. La gêne inondait son visage. Matt fronça les sourcils. Il comprit soudain. La fureur envahit son regard.

— Tu les as revus, c’est ça ?

Sabine releva un regard surpris vers lui.

— Comment as-tu su ?

— Alors c’est vrai ?! Mais tu es folle ? Qu’est-ce qu’il t’a pris ?

— J’avais envie de les revoir, Matt, expliqua-t-elle en gardant son calme. Je me suis créé une nouvelle identité pour les approcher. Ils ne savent pas que c’est moi.

— Encore heureux ! Et alors ? Ils sont toujours aussi idiots ?

— Arrête Matt. Ils ne sont pas comme tu dis.

— Quoi ?! Tu te rends compte de ce qu’il se passe ? Ils sont en train de te ramener vers eux ! Tu as envie de retrouver ta vie de plouc d’avant ?!

— Non ! bien sûr que non.

— Alors tu devrais arrêter de les voir.

— Je n’en n’ai pas envie. Et je suis assez grande pour faire ce que je veux.

Matt la regarda d’un air agressif.

— Sabine, si tu les revois ne serait-ce qu’une seule fois, je les tue.

Elle le regarda d’un air ulcéré. Il se retourna alors et rentra à l’intérieur du loft.

…oooOOOooo…

21h50 – East Point

La bande des Absinthes noires au complet était réunie à l’arrière du van. Celui-ci était stationné au 53ème étage. Acacia leur avait montré quelle apparence prendre, et tous maintenant étaient transformés. Acacia leur sourit et leur expliqua :

— Bien. Vous allez bientôt prendre d’assaut la bijouterie. À cette heure-ci elle est fermée bien sûr, mais son propriétaire vit juste au-dessus. Je vais couper toutes les alarmes pour nous permettre de tout prendre sans être repéré. Le stock s’étends su 10 m², et la perle du lot est un diamant  de 24 carats.

Elle prit un sac à ses côtés et en sortit des masques de carnaval.

— Vous mettrez ça pour vous couvrir le visage.

— C’est une farce ? fit Prisca en prenant un des masques.

— D’une certaine manière, oui, vis-à-vis de la police bien sûr.

Le groupe la regarda puis haussa les épaules. Ils commençaient à s’habituer à ses excentricités. Chacun mit un des masques. Acacia leur donna le départ et tout le monde sortit de la voiture prudemment. Ils se dirigèrent vers la bijouterie.

Dans la rue, une aéromobile banalisée faisait sa patrouille. Le chauffeur ne prenait pas vraiment son job à cœur et ne se concentrait pas trop sur les alentours. Il se tourna vers son passager pour entamer la discussion.

— Alors Inspecteur, comment vous êtes-vous retrouver à faire une patrouille de nuit ?

Florent Bergen se retourna vers le chauffeur et lui jeta un regard quelque peu dédaigneux. Il détestait les policiers qui faisaient mal leur job. Il répondit tout de même.

— Par choix. Je recherche toute piste pour mon enquête.

— Et vous pensez vraiment en trouvez ici ?

— Qui sait ? Ces voleurs finiront bien par se manifester à nouveau.

Le chauffeur haussa les épaules. Bergen reporta son regard vers la rue. Il distingua soudain des silhouettes près d’une bijouterie. Elles étaient un peu moins d’une dizaine, habillée de noir. Leur tête avait une forme bizarre. En les étudiant plus attentivement, il se rendit compte qu’il s’agissait de plumes. Il fit un léger sourire victorieux et ordonna à son co-équipier :

— Arrêtez-vous doucement et appelez des renforts. Dîtes-leur de venir sans bruit.

Le chauffeur se gara en demandant :

— Que se passe-t-il ?

— Nous avons trouvé nos hommes, déclara-t-il en sortant de voiture.

Il sortit son arme.

— Vous n’allez pas agir tout seul ? s’effara le chauffeur.

— Non, mais je ne veux pas les perdre de vue. Dîtes leur de se dépêcher.

Il s’éloigna de la voiture et se dirigea avec précaution vers la bijouterie.

À l’intérieur, les Absinthes noires avaient déjà commencé leurs méfaits, remplissant les nombreux sacs qu’ils avaient emportés. Prisca sourit en murmurant :

— Ça fait du bien un peu d’action.

— Heureux de t’avoir parmi nous, répondit Sergueï à ses côtés.

Ils avancèrent vers le fond de la bijouterie, pour finir leur casse. Ils travaillaient en silence. Quelques minutes passèrent. Soudain, ils entendirent une voix.

— Police ! Jetez vos armes et allongez-vous au sol !

D’un même mouvement, le groupe se retourna vers l’entrée. Bergen et cinq autres policiers les tenaient en joue. Cinq autres hommes étaient visibles à l’extérieur. Les Absinthes Noires échangèrent un regard catastrophé mais se ressaisir vite. Enzo, Sergueï, Jared, Matt et Prisca ouvrirent le feu sur eux. Ces derniers répondirent aussitôt. Les Absinthes noires se dissimulaient derrière les étals de bijoux, leurs adversaires comme ils le pouvaient derrière des renfoncements du mur. Matt visait Bergen sans vergogne. La voix de Florent couvrit la fusillade.

— Rendez-vous, vous ne pouvez pas sortir !

Mais la fusillade continua. Acacia se pencha vers ses compagnons.

— Il y a une sortie à l’arrière. Suivez-moi.

Elle se dirigea vers l’arrière-boutique, le dos courbé. Sabine et Jared la suivirent, puis Prisca, Enzo, Lania et Sergueï. Matt tira une dernière fois en direction de Bergen, puis courut à la suite de ses amis.

La fusillade terminée, Florent se mit à les pourchasser. Il demanda à ses collègues :

— Il existe une autre sortie ?

— Je ne crois pas.

— Vous ne croyez pas ?! répéta Florent d’un air effaré. Il n’y a plus qu’à espérer que ce n’est pas le cas. Nous avons au moins évité que le propriétaire descende pendant notre intervention.

Ils arrivèrent devant une porte donnant sur la rue. Elle était ouverte. À quelques mètres, il aperçut les fuyards. Il s’énerva :

— Pas d’autres sorties, hein ?

Il se mit à courir à toute vitesse pour les rattraper. Ses collègues firent de même, mais furent vite devancer par Florent. Il commençait à perdre espoir. Il ne se remettrait jamais d’avoir laissé passer une chance pareille. Il se rapprochait de plus en plus de la dernière personne de la bande. Cette dernière s’était fait distancer. Florent augmenta le rythme et arriva bientôt à sa hauteur. Il se jeta sur elle et la plaqua au sol. Un cri de rage et de douleur lui répondit. C’était une voix féminine. Il sortit ses menottes et les passa au poignet de sa prisonnière en déclarant.

— Vous êtes en état d’arrestation. Tout ce que vous pourrez dire pourra être retenu contre vous en justice. Vous avez le droit à un avocat. Si vous n’avez pas les moyens, un vous en sera commis d’office.

Puis il rajouta :

— Et franchement, je plains ce pauvre gars.

Il retourna sa prisonnière et lui retira son masque. Il découvrit une jeune femme blonde d’une vingtaine d’années. Ses yeux bleus gris le fixaient d’un regard haineux. Florent sourit victorieusement.

— Ravi de faire votre connaissance, je suppose que vous n’êtes pas fichée.

À quelques centaines de mètres de là, les Absinthes noires se retrouvèrent sur une petite place. Les alentours étaient calmes. Ils s’arrêtèrent pour reprendre leur souffle. Enzo murmura :

— Vous pensez qu’on les a semés ?

— Je pense, oui, fit Jared.

Soudain, Sergueï s’écria :

— Où est Lania ?

Ils regardèrent autour d’eux, mais ne virent aucune trace de leur amie. Ils attendirent quelque peu, l’angoisse commençant à monter. Puis Acacia déclara :

— Elle s’est fait prendre.

Sergueï se mit alors à courir vers la bijouterie en criant :

— Alors, il faut retourner la chercher !

Acacia l’arrêta :

— Nous ne pouvons plus rien faire ce soir. Si nous y retournons, nous nous ferons prendre également.

— Tu veux la laisser aux mains des flics ?!

— Pour l’instant oui, mais nous agirons dès demain. Nous trouverons une solution plus subtile.

— Je n’aime pas attendre.

— Cette fois, nous n’avons pas le choix.

…oooOOOooo…

South Point –  32° étage – 1 heure plus tard

Acacia avait retrouvé son apparence bleutée et était accoudée au comptoir d’un bar miteux, mais animé par toute une foule de clients.

Ici, la population était très diverse, mais on croisait surtout des Xaklans et des androïdes. South Point était leur quartier par excellence.

Les Xaklans, bien que physiquement différent des humains, étaient très semblables sur le point spirituel. Ils avaient les mêmes agissements, le même fond que les humains. Chez eux aussi, les bons côtoyaient les méchants. Cela dit, tout n’était pas blanc ou noir, et de larges gammes de gris se dégradaient.

Les Xaklans étaient originaires d’une lointaine planète Xaklania, où les seuls éléments étaient l’eau et l’air. D’ailleurs les Xaklans étaient amphibiens, ils pouvaient respirés à la fois sous et hors de l’eau. Des millions d’années d’évolution leur avait permis de se développer et de développer leurs capacités cérébrales. Là aussi, tous n’étaient pas dotés des mêmes dispositions.

La population commençant à se développer, de nombreux groupes avaient quitté leur planète quatre siècles plus tôt pour rechercher d’autres planètes où vivre. En se présentant en ami et non en colonisateur, ils s’étaient gagné la sympathie de nombreuses autres planètes.

Ils étaient arrivés sur terre 150 ans plus tôt. Les terriens s’étaient tout d’abord méfier de cette race extraterrestre, la première qu’ils rencontraient, mais devant leur bonne volonté, ils les acceptèrent. Leur localisation n’avait posé aucun problème, car ils s’étaient établis dans les profondeurs des mers.

Quand les terriens avaient commencé à coloniser Mars, certains Xaklans, malgré l’absence d’eau de cette planète, avaient voulu se mêler aux colonisateurs.

Depuis, comme la plupart de leurs compatriotes martiens, ils avaient déchantés. Mais eux aussi manquant de moyens, ils s’étaient vu cantonner à demeurer sur Mars.

Acacia n’était pas de ceux-là. Elle, venait de la planète mère. Elle se considérait comme une pure de son peuple, qui n’avait pas été altérée par les cultures des autres peuples.

Elle jeta un regard autour d’elle. Xaklans et androïdes discutaient. Elle s’attarda plus longuement sur les androïdes, qu’elle méprisait. Elle ne les considérait pas comme des êtres égaux. Ce n’était que des machines, dotées de vie artificielle, il est vrai, mais des machines tout de même. Ils étaient anciennement esclaves des hommes, mais avait gagné leur liberté au fur et à mesure que l’ouverture des hommes grandissait. Ils étaient dorénavant esclaves de leur pauvreté et certains mourraient pour cause de manque d’argent, qui ne leur avait pas permis de se payer une recharge électronique vitale.

Acacia soupira de mépris. Il était temps de mettre fin à cet état des choses. Et elle s’y employait.

…oooOOOooo…

Commissariat d’East Point

Florent observait la jeune femme qu’il venait d’arrêter à travers la vitre teintée. Comme il s’y attendait, elle n’apparaissait dans aucun des fichiers de citoyens. Mais il la tenait, et avec elle, il tenait un fil qui mènerait à la conclusion de son enquête. La curiosité brûlait son être. Il se dirigea vers la salle d’interrogatoire et entra en prenant bien soin de refermer derrière lui. Sa prisonnière était menottée à la chaise. Elle le regarda d’un air haineux pendant qu’il allait s’asseoir en face d’elle. Il l’observa longuement en silence puis finit par dire :

— Alors comment vous appelez-vous ?

Elle ne répondit pas.

— Vous devez bien avoir un prénom ? Je ne vais pas vous appeler Anonyme pendant tout l’interrogatoire ?

Elle fit un sourire narquois.

— Vous avez le sens de l’humour dîtes-moi.

Le regard de Florent se durcit.

— Je le perds très vite.

La prisonnière se raidit.

— Alors dîtes-moi : Qui êtes-vous et pourquoi n’êtes-vous pas fichée ?

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