Le projet Isis – Chapitre 12

West Point – 4° étage – 12h45

Jared était assis à une table d’une brasserie miteuse et mangeait tranquillement. Il réfléchissait à tout ce qu’il s’était passé depuis l’arrivée d’Acacia. Bien qu’ils aient maintenant un formidable pouvoir qui leur avait permis d’amasser une fortune importante, il avait l’impression que la bande commençait à se disloquer. D’abord Prisca qui devait séduire Bergen et qui devenait de plus en plus étrange, puis les disputes de Matt et Sabine à propos de leur parents, et enfin Lania qui leur avait menti sur ses origines. Il se demandait si Acacia n’avait pas apporté la discorde finalement. Il soupira et ses pensées prirent un autre tournant. « Tatiana Smith », murmura-t-il. Les évènements avaient été tellement nombreux ces derniers jours qu’il n’avait pas eu le temps de pousser plus en avant ses recherches. Cela dit, il ne savait pas par où continuer. Il ne possédait qu’un nom, inconnu dans les fichiers des citoyens, et aucune photo ni description physique. Il sentit soudain une présence face à lui. Il releva les yeux et vit un homme d’une cinquantaine d’années. Il avait les cheveux noirs en catogan et une barbe de deux ou trois jours. Il portait un costume défraîchi aux couleurs sombres. Jared fronça les sourcils et demanda d’un ton sec :

— Vous voulez quelque chose ?

— Excusez-moi, mais je vous ai entendu murmurer le nom de Tatiana Smith.

Jared le regarda plus attentivement, soudainement intéressé. Il fit quand même, l’air détaché :

— Et alors ?

— Vous la connaissez ?

— Et vous ?

— Je l’ai connu, oui.

— Alors vous m’intéressez. Asseyez-vous.

L’homme regarda autour de lui, hésitant. Jared répéta d’un ton autoritaire :

— Asseyez-vous.

L’homme obtempéra. Jared questionna :

— Que pouvez-vous m’apprendre sur elle ?

— Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. C’était une femme formidable. Elle était aussi belle qu’intelligente.

— Est-elle toujours en vie ?

— Je pense que oui. Mais vous savez, cela fait plus de 26 ans que je n’ai pas eu de nouvelles d’elle.

— Plus de 26 ans ? Vous avez bonne mémoire.

L’homme fit un sourire triste.

— Est-ce que vous sauriez par hasard où elle réside aujourd’hui ?

— Non.

— Vous ne m’êtes pas d’un grand secours.

— Pourquoi voulez-vous la retrouver ?

— Elle est liée à mon passé, et elle sait beaucoup de choses que j’ignore.

Jared replongea dans ses pensées. L’homme réfléchit quelques instants, pesant le pour et le contre. Il déclara soudain :

— La seule chose que je peux vous donner, c’est une photo d’elle.

Il prit son portefeuille et en sortit une vieille photo jaunie par le temps. Elle était abîmée aux coins. L’homme la tendit à Jared. Il s’en saisit. L’homme se leva alors.

— J’ai une faveur à vous demander, si jamais vous la retrouvez, dîtes-le moi. J’aimerais beaucoup la revoir.

— Où vous trouverai-je ?

— Je traîne tous les jours par ici.

Il le salua d’un mouvement de tête et sortit du restaurant. Jared reporta alors son attention sur la photo. Une jeune femme brune d’une vingtaine d’année lui souriait. Elle avait la peau mate et les yeux noisette. Son regard pétillait de joie de vivre. Jared se permit un sourire. Il avait retrouvé une piste.

…oooOOOooo…

Loft – 13h55

Lania était toujours réfugiée dans le bureau. Elle n’osait pas affronter le regard des autres pour le moment. Ils lui renvoyaient sa propre honte d’appartenir à la classe dîtes « aristocratique ». Elle s’était endormie sur un des fauteuils qui régnaient en ce lieu. Quand elle se réveilla, elle découvrit le regard perçant d’Acacia posé sur elle. Elle se tenait debout, les bras croisés, dans une attitude dominatrice. Lania se redressa, puis se leva. Avec tout son courage, elle plongea son regard dans celui d’Acacia. Cette dernière prit la parole :

— Tu me déçois beaucoup Lania.

Lania garda le silence. Décevoir Acacia n’était pas son souci premier. Elle s’inquiétait  bien plus de l’avis de ses amis. Acacia poursuivit :

— Tu me déçois pour une raison. Non pas pour tes origines, ça tu n’y peux rien ; mais pour ta résignation face au comportement des autres.

L’étonnement se peignit sur les traits de la jeune fille. Elle s’expliqua :

— Que voudrais-tu que je fasse ? Je comprends leur réaction.

— Ça oui, et tu l’acceptes sans rien faire. Tu acceptes que tous tes amis te tournent le dos et ne te respectent plus.

— Tu exagères là. Ils me respectent toujours.

— Tu crois ? sourit Acacia, ironique.

Lania sentit le doute s’emparer d’elle. Acacia avait raison. Elle ne voulait pas perdre tout ce qu’elle avait gagné depuis deux ans. Son bonheur et son bien-être étaient en jeu. Mais elle ne voyait pas du tout comment se sortir de ce mauvais pas. Elle demanda :

— Que dois-je faire ?

— Une seule chose nous prouvera, à eux comme à moi, que tu as coupé les ponts avec ton ancienne famille.

Elle laissa passer un silence, pesant. Lania bredouilla :

— Et quoi ?

— Tu dois supprimer tes parents.

Elle lui jeta un regard glacial pendant que Lania affichait un air effaré.

— Réfléchis, fit Acacia en sortant de la pièce.

Elle arriva dans le séjour où Enzo, Matt et Sabine regardaient la télévision. Un reportage sur les grands criminels de Mars était diffusé. Ils étaient passionnés par le sujet. Acacia s’approcha, curieuse devant leur attitude, et demanda :

— Qu’est-ce que vous regardez ?

— Un reportage sur Vidal Kirmin, le plus grand criminel de la fin du siècle dernier, répondit Enzo.

Acacia jeta un regard à l’écran et s’assit à son tour sur le canapé. Le journaliste du reportage interviewait Willy Clayson, le chef de la police, qui racontait l’histoire de Vidal.

— Cette sinistre affaire a commencé le 18 septembre 2197, comme tout le monde s’en souvient. Une bombe biochimique a explosé au parti conservateur. Le virus dégagé, se rapprochant du virus Ebola, a tué chaque personne présente dans un rayon de 100 mètres autour du point d’impact. Cet événement a créé un vent de panique sur la ville, sans oublier que les trois quarts des membres du parti Conservateur ont été supprimés. J’ai été chargé de l’enquête. Ça me fait mal de l’admettre, mais dans les premiers temps nous avons pas mal pataugé. Nous avons étudié les restes de la bombe. Sa fabrication était parfaite. Il était clair qu’elle avait été conçue par un expert. Nous nous sommes renseignés auprès de la santé publique et de la défense. Ils nous ont certifié qu’aucune souche du virus Ebola n’était présente sur Mars. Il est donc devenu évident que le virus avait été recréé de toutes pièces. Notre expert en devenait donc également un expert en chimie. À moins qu’ils n’aient été plusieurs pour concevoir cet attentat. Nous penchions plus pour cette théorie.

— Cette théorie s’est infirmée par la suite, n’est-ce pas ? questionna le journaliste.

— Effectivement. Un mois après le premier attentat, une deuxième bombe a explosé au sein de L’UDGE, l’Union des Dirigeants des Grandes Entreprises, lors d’une soirée de gala. Un virus encore plus meurtrier que le premier s’est échappé en un nuage de 200 mètres de longueur. Cette fois, un mot accompagnait la bombe. Il disait, je cite : « Mort à l’oppresseur ! Un juste retour des choses pour tous les peuples que vous décimez. »

— Il est donc devenu évident qu’il s’agissait de crimes politiques.

Clayson acquiesça.

— À partir de ce moment, nous avons donc mené une vaste campagne anti-terroriste. Nous nous sommes infiltrés dans plusieurs dizaines de groupes prorévolutionnaires et les avons démantelés. De nombreuses arrestations se sont produites. Nous étions convaincus que dans le lot devait se trouver nos terroristes. Nous n’avions aucun indice pour nous le certifier avec assurance, nous ne pouvions qu’espérer que ce soit le cas. Malheureusement, le 31 décembre 2197, lors de la soirée du nouvel an, une troisième bombe a tué les occupants de l’hôtel Lusitania, qui hébergeait de riches représentants terriens. Une grave crise politique s’en est suivie. Vous êtes trop jeune pour vous en souvenir, mais ce fut l’anarchie dans les rues de Mars. La ville était aux bords de la guerre civile. Des émeutes se créaient quasiment à chaque coin de rue, des batailles rangées contre les forces de l’ordre éclataient. Un climat de délation était présent dans chaque immeuble. Nous avons eu beaucoup de mal à rétablir l’ordre.

— D’autant plus que Vidal Kirmin continuait son œuvre.

— À cette époque, nous ignorions encore qui était à l’origine des attentats. Nous pouvons dire qu’il avait vraiment tout planifié. En créant ce climat de terreur et de rébellion, nous avions beaucoup moins de temps pour mener l’enquête. Et ses trois premiers attentats ne lui avaient pas suffi. Le 8 mai 2198, une énième bombe explosa à l’ambassade terrienne, laissant échapper un nouveau virus, malheureusement tout aussi meurtrier que les précédents. Il n’alla pas plus loin que les murs de l’ambassade mais fit tout de même une cinquantaine de morts.

— Cela n’a pas dû arranger l’ambiance dans la ville.

— Vous pouvez le dire. Dès le lendemain, de nouvelles émeutes et manifestations se sont créées dans toute la ville. De nombreux dirigeants et politiques fuyaient vers la Terre. Fort heureusement pour nous, l’un d’eux est resté : Franck Boulas. Il a usé de tout son charisme et son énergie pour reformer le gouvernement et redonner confiance aux citoyens. Les émeutes se sont peu à peu calmées et M. Boulas a été élu président le 10 octobre de cette même année.

— Et en ce qui concerne Vidal ?

— Le calme étant revenu dans les rues, nous avons pu nous consacrer pleinement à l’enquête. Mais nous n’avions pas plus d’éléments qu’auparavant. Ces, ou en l’occurrence, ce terroriste, était très prudent. Il s’était passé six mois depuis la dernière bombe, et la peur s’était atténuée. C’est le 15 novembre que nous avons eu du nouveau. Dans l’après-midi, nous avons eu un appel de la garde présidentielle qui avait repéré un van suspect stationné à quelques centaines de mètres du palais présidentiel. Nous l’avons discrètement mis sous surveillance. À 17 heures, un homme en bleu de travail tenant une caisse à outils en est sorti. Il s’est éloigné du palais présidentiel. Nous aurions pu croire qu’il était inoffensif, mais j’avais une intuition. Quand il a essayé de s’introduire dans les canalisations, j’ai tout de suite compris. J’ai donné l’assaut et nous l’avons arrêté sans problème. Cette facilité était déconcertante quand j’y repense. Nous l’avons tout de suite éloigné de sa caisse à outil et fouillé. Il possédait une bombe qui, nous ont dit les experts plus tard, aurait pu décimer la totalité du dernier étage. Nous avons mis cet homme, Vidal Kirmin, sous les verrous. La seule chose qu’il a voulu nous dire est qu’il travaillait seul. Nous l’avons livré à la justice.

Le reportage enchaînait avec une série d’image du dénommé Vidal. On le voyait sortir d’une voiture de police pour être dirigé vers le palais de justice. Il regardait de ses sombres yeux marron l’objectif de la caméra. La voix du commentateur reprit :

— À 26 ans, Vidal Kirmin est entré dans l’histoire comme le criminel le plus dangereux et recherché de l’histoire du 22° siècle. Il n’a montré aucun remord durant son procès soulevant à chaque séance des émeutes que les magistrats eurent du mal à étouffer. Il a été condamné à la réclusion à perpétuité, mais la terreur qu’il avait insufflée à la population survécut un long moment après son arrestation.

Le reportage finissait ainsi. Le générique défila. Enzo déclara :

— Ce mec était un pro, mais il s’est fait avoir comme un bleu. S’attaquer au palais présidentiel était bien trop ambitieux.

— Ce n’est pas ce que tu fais à ta manière ? lui fit remarquer Sabine.

— Je possède quelque chose qu’il n’avait pas.

Acacia fixait l’écran en réfléchissant.

— Tu as raison Enzo, cet homme était doué, affirma-t-elle. Nous allons le faire évader.

Trois regards ébahis se fixèrent sur elle.

— Et comment ? S’étonna Matt. Nous ignorons où il se trouve.

— Moi non.

…oooOOOooo…

Rues de North Point – 76° étage – 23h10

Le groupe des Absinthes Noires était réuni à bord du van. Acacia les avait rapidement briefés auparavant. Enzo se retourna vers Acacia qui était au volant :

— Pourquoi veux-tu le faire libérer ?

— Il nous sera d’un grand secours.

— Je ne comprends pas.

— Tu vas comprendre.

Elle s’arrêta devant une grande usine aux murs gris. Ses co-équipiers purent lire l’enseigne.

— Biogénic, murmura Prisca d’un ton amer.

Enzo fronça les sourcils. La voix de Nadia lui revint en mémoire. « Il suffit d’avoir les bonnes connaissances en génétique et nous avons un contact qui nous fournit toutes les données nécessaires. » Il comprit.

— Vidal Kirmin est le chimiste du projet Isis… assura-t-il.

— Je t’avais dit que tu comprendrais, fit Acacia en souriant.

— J’ai du mal à croire qu’il puisse s’associer à un projet pareil.

— Il n’a peut-être pas le choix, suggéra Prisca.

— En le faisant libérer, nous ralentirons considérablement le projet Isis, ajouta Sergueï.

Sabine les ramena au concret.

— Comment allons-nous nous y prendre exactement ? Cette usine est considérablement gardée.

— En prenant l’apparence de membres du personnel, tout simplement, fit Acacia.

— Évidemment ! Suis-je bête !

— C’est toi qui le dis ! lui lança Matt avec un léger coup de coude dans les côtes.

Sabine lui lança un regard noir. Sergueï relança la discussion :

— Comment se passe la circulation à l’intérieur ? Il nous faut des pass ?

— Non, il nous faudra passer plusieurs portes grâce à nos empreintes digitales, rien qui ne pose problème.

Il acquiesça. Acacia leur distribua à tous une photo. Elle croisa le regard soucieux de Lania. Cette dernière sentait toujours les regards méprisants de ses camarades sur elle, et les derniers mots qu’Acacia lui avait dits résonnaient toujours à ses oreilles. Elle prit la photo et se concentra sur elle. Il s’agissait d’une femme d’une trentaine d’années, les cheveux noirs relevés en un chignon. Lania prit peu à peu son apparence. Cette mission lui permettrait d’oublier ce qu’il s’était passé plus tôt dans la journée. C’était exactement ce qu’il lui fallait. À ses côtés, les autres membres du groupe faisaient de même. Acacia leur ordonna :

— Nous allons nous séparer en deux groupes. Nous nous présenterons à l’accueil dans un intervalle de 10 minutes. Jared, Prisca et Enzo, vous venez avec moi.

Ils approuvèrent et sortirent du van. Ils se dirigèrent vers le hall. Le gardien les accueillit d’un sourire et d’un hochement de tête. Le groupe répondit discrètement à son salut et se dirigèrent vers la grande porte blanche sécurisée qui menait vers les laboratoires. Acacia appuya sa main sur le système de détection. La reconnaissance se fit sans aucun problème. La diode verte du système s’éclaira et la porte s’ouvrit. Le groupe s’engouffra dans le couloir. La zone était déserte. Des néons bleus au sol et au plafond éclairaient l’espace d’une lueur surnaturelle. Prisca frissonna malgré elle. Elle détestait se trouver dans cet endroit. « Biogénic ». Cela lui faisait l’effet d’être dans l’antre du diable. Le groupe avança sur une cinquantaine de mètres. De chaque côté du corridor, des  laboratoires d’environ cinq m² se succédaient. Le blanc était la couleur dominante.

— Tu sais où tu vas ? murmura Enzo à l’intention d’Acacia.

— Parfaitement.

— Où les autres doivent-ils nous rejoindre ? s’enquit Prisca.

— Au bout de ce couloir. Ils nous trouveront.

— Et qu’y a-t-il au bout de ce couloir ?

— Une porte blindée menant au quartier ultra sécurisé de l’usine.

— Ah.

Le silence retomba sur la troupe. Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent devant la porte. Jared fronça les sourcils.

— Il y a des caméras de sécurité. Ça ne va pas paraître bizarre que nous attendions tous devant cette porte ?

Acacia secoua la tête amusée.

— Jared, tu crois vraiment que j’aurais oublié de trafiquer les caméras ?

Il se renfrogna. Ils attendirent une dizaine de minutes que le deuxième groupe ne les rejoigne.

— Et maintenant ? questionna Matt.

Acacia répondit :

— Nous entrons. Vous restez ici et faîtes le guet.

Sergueï acquiesça. Acacia répéta la même manœuvre que précédemment et le premier groupe passa la porte. Ils se retrouvèrent dans une petite salle fermée de 2 m² environ.

— Mais qu’est-ce que c’est que ce bazar ? s’angoissa Enzo.

— Un ascenseur, répondit calmement Acacia.

Enzo se mordit les lèvres, énervé de sa réaction. Acacia appuya sur le seul bouton du panneau de commande et l’ascenseur commença sa descente. Quelques secondes plus tard, il s’immobilisa. Les portes s’ouvrirent laissant sortir les quatre criminels. Ils s’engouffrèrent dans le couloir qui leur faisait face. Le même décor qu’à l’étage supérieur s’étendait devant leurs yeux, mais les laboratoires étaient tous fermés à double tour.

— C’est sûrement ici qu’ils développent le projet Isis, chuchota Enzo.

— Ce n’est pas notre plan, Enzo, le retint Acacia.

— Je ne faisais que constater.

Acacia savait parfaitement où elle allait et marchait d’un pas décidé, n’accordant aucun regard aux alentours. Ils débouchèrent à nouveau sur une porte sécurisée.

— Il y en a beaucoup des portes comme celle-ci ? demanda Jared pendant qu’Acacia l’ouvrait.

— C’est la dernière.

Le couloir dans lequel ils s’engagèrent était identique, à la différence près que les portes qu’il contenait étaient toutes sécurisées.

— Nous approchons, murmura Acacia.

Elle s’arrêta bientôt devant une porte. Elle présenta à nouveau sa main. Le déclic se fit et la porte s’ouvrit, laissant apparaître une cellule de détention aseptisé, toujours dans ce même ton blanc uniforme. Un homme d’une cinquantaine d’années se leva brusquement de sa banquette. Ses cheveux gris en bataille lui retombaient sur ses yeux d’un brun profond. Il repoussa sa mèche rapidement et lança d’un ton sec :

— Qu’est-ce que vous foutez là ? C’est ma pause. La grande prêtresse m’accorde encore mes nuits.

Prisca, Enzo et Jared observaient l’homme d’un regard où se mêlaient la surprise et l’admiration. Acacia sourit et s’avança d’un pas dans la pièce.

— Vidal Kirmin, je présume ?

— Vous le savez très bien, grogna-t-il en fronçant les sourcils.

Le sourire d’Acacia s’agrandit.

— Nous ne sommes pas ceux que nous semblons être. Nous sommes venus pour vous sortir de là.

Vidal partit d’un grand éclat de rire.

— Pour me libérer, vraiment ? Pourquoi vous ferais-je confiance ? Nous travaillons tous les jours ensemble et vous me méprisez chaque jour d’avantage. Je ne vois vraiment pas pourquoi vous voulez me « sortir de là » comme vous dîtes.

Acacia leva les yeux au ciel.

— Très bien, vous voulez une preuve, la voici.

Elle reprit rapidement son apparence. Vidal s’était rapproché, la stupeur écarquillant ses traits. Il bredouilla :

— Qui êtes-vous ?

— Je me nomme Acacia, et je suis…

— Une Xaklan, oui ça je l’ai vu. C’est un don prodigieux que vous possédez là, mademoiselle, vraiment intéressant ? Souffla-t-il en réfléchissant.

— Si vous nous suivez, peut-être vous l’offrirai-je un jour.

Il la fixa quelques instants, puis haussa les épaules.

— Après tout, je n’ai rien à perdre.

Acacia s’effaça pour le laisser sortir. Il sembla remarquer alors pour la première fois Prisca, Enzo et Jared. Enzo lui tendit aussitôt la main.

— Je suis enchanté de vous rencontrer, je suis Enzo Esposito.

— Quel enthousiasme, jeune homme ? Dit-il d’un ton sec.

Il lui serra tout de même la main. Prisca et Jared se présentèrent à leur tour.

— Je suppose que là aussi ce ne sont pas vos vraies apparences. Xaklans ou humains ?

— Humains ? répondit brièvement Prisca. On y va ? s’impatienta-t-elle à l’adresse d’Acacia. Les autres nous attendent.

Acacia acquiesça. Le groupe rebroussa alors chemin. Vidal déclara :

— Vous avez trafiquez les caméras, je suppose.

— Exact, fit Acacia. Le seul point qui nous posera problème est l’accueil. Le gardien pourra vous reconnaître.

— On pourrait le descendre, proposa Jared.

— Non, s’opposa aussitôt Vidal. Ce n’est qu’un pauvre bougre qui essaye simplement de gagner sa vie. Trouvons une autre solution.

Il jeta un coup d’œil à la Xaklan.

— Si vous me fournissiez ce don, je pourrais aisément passer.

— Je n’ai pas le moyen de vous le donner sur moi, déclara-t-elle.

Prisca, Enzo et Jared échangèrent un regard étonné. Vidal, qui n’avait pas vu cet échange, poursuivit.

— Ce serait pourtant la solution idéale. Vous avez une autre idée ?

— De fait. Prisca ira l’occuper pendant que nous passerons.

Prisca serra les dents. Elle commençait à en avoir plus que marre du rôle qu’Acacia lui donnait. Sa réaction l’étonnait. Avant Acacia, elle trouvait ça plus que normal et excitant, plus maintenant. Avant Acacia, avant Florent. Elle se contracta soudain, se demandant si l’inspecteur ne la changeait pas de façon irrémédiable.

Ils arrivèrent à l’ascenseur, et peu après retrouvaient leurs amis. Vidal offrit un regard étonné.

— Mais combien êtes-vous ?

— Huit, fit Sergueï. Enfin neuf dorénavant, continua-t-il en fixant Vidal. Voici Sabine et Matt Honey, Lania Miris, et je suis Sergueï Darine, chef de cette bande.

Vidal l’étudia, son regard allant d’Acacia à Sergueï.

— Si vous le dîtes. Que faisons-nous encore là ?

— Allons-y, fit Acacia. Au même rythme qu’à l’allée.

Ils obtempérèrent. Le premier groupe arriva devant la porte donnant sur le hall. Acacia se tourna vers Prisca :

— C’est à toi. On compte sur toi.

— Comme d’habitude, soupira Prisca.

Elle sortit. Les quatre restants attendirent quelques minutes.

— On peut lui faire confiance ? s’enquit Vidal.

— Ne vous en faîtes pas, Prisca est une séductrice née, sourit Enzo.

Acacia leva les yeux de sa montre.

— Ça doit être bon. Allons-y.

Elle saisit le bras de Vidal puis ouvrit la porte. Des éclats de rire leur parvinrent. Ils levèrent rapidement les yeux vers le comptoir. Prisca flirtait avec le gardien qui était écroulé de rire. De fait, il ne regardait absolument pas en leur direction. Acacia et Vidal, suivis de près par Enzo et Jared, s’engagèrent vers la sortie qu’ils franchirent sans aucun problème. Ils conduisirent leur évadé jusqu’au van. Ils s’y engouffrèrent et attendirent les autres.

Un quart d’heure plus tard, le groupe était au grand complet. Acacia s’installa au volant et le van repartit.

Soulagés de l’issue de leur mission, les Absinthes noires purent commencer à discuter sérieusement. Vidal commença :

— Qui que vous soyez, je vous remercie de m’avoir libéré de cet enfer.

— C’est rien, fit Sergueï. De fait, je crois qu’il serait temps que nous reprenions nos vraies apparences.

À ces mots, toute la bande obtempéra. Vidal les observa, stupéfait. Bien qu’il s’y attendît, le spectacle était étonnant, voire dérangeant.

— Je vous préfère nettement comme ça, déclara Vidal une fois la transformation terminée.

Ses interlocuteurs sourirent. Vidal reprit :

— Alors comment se porte Mars depuis 26 ans ?

— C’est de pire en pire, révéla Enzo d’un ton sombre.

— Je devrais être étonné, mais je ne le suis pas. Vous me sauvez d’une situation horrible, croyez-moi.

— Le projet Isis, fit Matt.

— Vous êtes au courant ? s’étonna-t-il.

Ils acquiescèrent.

— Comment avez-vous pu accepter de vous associer à un tel projet ? demanda Jared.

— Parce que vous croyez que j’ai choisi ?! Du jour au lendemain, j’ai été transféré à l’usine Biogénic. J’ai rencontré la grande prêtresse.

— La grande prêtresse ? s’étonna Enzo.

— Nadia Tylo. Elle m’a demandé mes services pour mettre au point son produit. C’était soit ça, soit la mort. Bien que ça fasse 26 ans que je suis en taule, je tiens à la vie.

— Je comprends, approuva Sergueï. Mais maintenant c’est fini. Vous êtes libre et le projet Isis est détruit.

— Vous êtes bien optimiste mon ami. Le projet Isis est quasiment abouti. Il continuera avec ou sans moi.

Les Absinthes noires échangèrent un regard ennuyé. Enzo décida :

— Alors nous continuerons à lutter.

— Hum hum, l’interrompit Acacia. Ce n’est pas l’ordre du jour, Enzo.

Il se contenta de jeter un regard sombre dans sa direction. Sergueï reprit :

— En attendant Vidal, Il va falloir vous cacher quelque temps. Vous êtes le bienvenu chez nous. Il reste de la place dans le bureau.

— Merci.

Ils arrivèrent devant le loft. Acacia les déposa tous et partit garer le van bien plus loin, sécurité oblige.

Une heure plus tard, Vidal avait pris ses quartiers dans le bureau. La pièce n’était pas bien grande, mais était bien plus chaleureuse que sa cellule. Il se laissa tomber sur un fauteuil et soupira. Libre ! Il était enfin libre ! Il avait du mal à y croire. Il pourrait enfin faire ce qui lui tenait à cœur depuis 26 ans. Il commençait à sombrer dans le sommeil quand il entendit des coups frappés à la porte. Se rappelant qu’il n’était plus en prison et qu’il pouvait lui-même ouvrir la porte, il se dirigea vers celle-ci et l’entrouvrit. Acacia se tenait sur le seuil. Elle sourit :

— Je peux vous parler ?

Il la laissa entrer.

— Je vous en prie.

— Alors comment vous sentez-vous ?

— Ça va, déclara-t-il en refermant la porte. Que vouliez-vous me dire ?

— Il me semble que vous avez formulé le désir d’obtenir le don du changement d’apparence.

— Exact. Vous allez me le donner ?

— Pas pour le moment, sourit-elle.

Vidal resta un moment interdit puis demanda :

— Dois-je comprendre que vous voulez quelque chose en échange ?

— Oui, je veux le projet Isis.

Vidal la dévisagea, muet de stupéfaction. Contente de son effet, Acacia rajouta :

— C’est le seul moyen pour vous d’obtenir ce que vous voulez et d’être à jamais libre.

Il la regarda. Elle avait raison. Il sentait déjà sa volonté faiblir.

— Très bien. J’accepte.

À peine eut-il prononcé ses mots qu’il se détestait déjà. Le sourire d’Acacia s’agrandit.

— À la bonne heure. Vous travaillerez dans un labo secret dont je vous donnerais l’adresse. Et surtout, n’en soufflez pas un mot aux autres.

Elle lui lança un regard glacial pour s’assurer qu’il avait compris. Il acquiesça. Sur un dernier sourire victorieux, Acacia sortit.

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