Le projet Isis – Chapitre 13

110° étage

Lania regardait au loin les hautes flammes crépiter et manger les murs et fondations de la somptueuse demeure qui pendant 14 ans avait été sa maison. Une larme coula sur sa joue.

Dans la journée, elle s’était infiltrée dans le manoir en prenant l’apparence de la cuisinière qu’elle avait auparavant enfermée et ligotée chez elle.

Tout avait été très simple. C’était son rôle de préparer le dîner. Elle avait très facilement inséré un puissant somnifère dans la nourriture destinée à ses parents. Gagné par le sommeil, ils étaient aussitôt allés se coucher.

Lania avait à un moment hésité. Elle n’avait pas envie de faire ça, mais Acacia le lui avait affirmé, c’était le seul moyen de regagner la confiance de ses amis.

Elle s’était alors dirigée vers l’immense débarras et en avait sorti deux bidons remplis d’essence. Elle avait répandu le liquide un peu partout dans la demeure, jusqu’à la porte secondaire, l’entrée de service comme l’avait toujours appelé ses parents.  Elle avait alors sorti une allumette qu’elle avait craquée en un crépitement sur le bord de la boîte. Les yeux brillants, elle avait jeté l’allumette. Aussitôt, des flammes immenses étaient montées. Lania avait couru se mettre à l’abri.

De son observatoire, elle contemplait le spectacle. La chaleur de l’incendie l’atteignait même à cette distance. Elle avait du mal à croire qu’elle était à l’origine d’un tel événement. Elle serra les points pendant que les larmes de honte et de colère roulaient sur ses joues. C’était la première fois qu’elle tuait, jusque-là, elle s’était contentée d’observer. Elle ne s’était jamais demandé si elle en serait capable. La réponse venait de lui être fournie : elle l’était. Mais à quel prix ? Elle se sentait totalement perdue devant les derniers évènements. Une part en elle refusait ce qui se produisait. Et cette part grandissait de minutes en minutes. La chaleur s’intensifiait. Le regard de Lania se perdit dans les flammes. Elle ne comprenait pas comment Matt pouvait se réjouir de créer de tels drames. Elle tourna les talons pendant que les camions de pompier arrivaient, sirènes hurlantes. Helena de Mareaudeau, 16 ans, venait de renier son enfance à jamais.

…oooOOOooo…

72° étage – Appartement de Florent Bergen.

Florent alluma la dernière bougie du chandelier qu’il avait posé au centre de la table. Il avait mis le couvert dans un ensemble parfait : verres de cristal, assiettes en porcelaine finement peintes de motifs floraux, serviettes rouges profonds. Il voulait que tout soit parfait pour accueillir Amy. C’était la première fois qu’elle venait chez lui, et il voulait lui faire bonne impression. La sonnerie retentit.  Il se précipita dans l’entrée, mais prit tout de même le temps de s’observer dans le miroir avant d’ouvrir. Il portait une chemise bleu nuit en soie sur un pantalon noir. Il sourit, content de son reflet, et ouvrit la porte. Il resta bouche bée en découvrant Amy sur le pas de la porte. Elle avait les cheveux relevés en un chignon, mais une des mèches était relâchée et lui retombait dans la nuque. Elle portait la même robe noire que le jour de leur rencontre.

— Tu es sublime ! finit-il par murmurer.

Elle lui sourit.

— Merci. Toi aussi.

Comme il restait à l’admirer, elle continua :

— Tu me laisses entrer ou on passe la soirée ici ?

Il sembla revenir à la réalité.

— Euh… Entre, bien sûr.

Il s’effaça pour la laisser passer, puis referma la porte. Amy avança de quelques pas tout en observant autour d’elle.

— Alors c’est ici que tu vis, constata-t-elle.

— Oui. Ça te plait ?

Elle se retourna vers lui et lui offrit son plus beau sourire.

— C’est très coquet.

— Merci du compliment. Et pourtant, je n’ai guère le temps de m’occuper de mon intérieur.

Elle émit un rire discret.

— Tes enquêtes te prennent tout ton temps, n’est-ce pas ?

Le regard de Bergen s’attrista quelque peu. Il s’approcha d’Amy et prit son menton dans sa main tendrement. Il plongea ses yeux dans les siens.

— Je changerais pour toi Amy. Je veux être avec toi.

Elle sourit.

— Ce n’était pas un reproche.

Elle l’embrassa amoureusement. Florent répondit à son baiser sans hésitation puis se dégagea lentement. Il lui proposa :

— Tu veux boire quelque chose ?

— Volontiers.

— Qu’est-ce que je te sers ?

— Je ne sais pas. Surprend-moi !

Il la regarda d’un air interdit, puis son visage s’éclaira d’un sourire malicieux.

— Très bien. Je vais préparer ça. Installe-toi, ajouta-t-il en désignant le canapé.

Elle obtempéra. Florent alluma la chaîne hi-fi, puis se dirigea vers la cuisine.

Dès qu’il fut hors de vue, Prisca se permit un léger soupir. Elle observa attentivement l’appartement. Coquet, certes, mais plutôt sobre : murs écrus, mobilier minimal. Bergen ne vivait vraiment que pour son métier.

Autour d’elle, les notes d’une douce mélodie s’élevèrent. Prisca gémit quand les paroles commencèrent. Une chanson d’amour, il ne manquait plus que ça ! Les mots s’enchaînèrent, dégoulinants de naïveté.

Florent revint de la cuisine, portant deux verres à cocktail. Il en tendit un à Prisca. Elle regarda le liquide bleu vert d’un air suspicieux.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

— Une surprise. Ne t’inquiète pas, je ne cherche pas à t’empoisonner.

— Encore heureux, répondit-elle avec un sourire sarcastique.

Il s’assit à ses côtés et posa affectueusement sa main sur son genou. Prisca goûta le cocktail avec méfiance. Elle dut reconnaître que c’était délicieux. Assez léger, à vrai dire parfait pour ce genre de soirée. Florent l’interrogea du regard.

— Alors ?

— Je devrais survivre.

— Merveilleux, murmura-t-il en la couvant du regard.

Prisca et Florent écoutèrent le reste de la chanson en silence. Prisca toussota pour réprimer un gémissement d’ennui. Cette chanson commençait à l’agacer au plus haut point. Elle détestait ce genre de chansons. Un tel amour n’existait que dans les contes de fée. Florent haussa un sourcil.

— La musique ne te dérange pas ?

— Non, mentit-elle. Mais à vrai dire, ce n’est pas trop mon genre de musique.

— J’admets que c’est ancien, mais c’est une belle chanson.

Prisca approuva légèrement, puis hasarda:

— Tu ne trouves pas les paroles un peu… mièvres ?

Il soupira et posa son verre sur la table de salon. Prisca se pinça la lèvre inférieure, se demandant si elle ne venait pas de faire une bévue monumentale. Florent avoua :

— Il est vrai qu’il est difficile de croire à de tels sentiments dans le monde dans lequel nous vivons. Je trouvais ça idiot, avant de te rencontrer.

Il plongea son regard dans le sien. Elle y lut un amour intense. Elle sut alors qu’elle le tenait implacablement. Elle sourit affectueusement, puis lui caressa la joue avant de l’embrasser. Le disque continuait et se termina sur ces quelques mots.

 » Come what may
I will love you until my dying day »

Prisca sentit soudain un malaise fulgurant. Elle se dégagea quelque peu brusquement. Florent s’étonna.

— Ça ne va pas ?

— Si, si.

Elle fit une moue désolée.

— J’ai besoin de me rafraîchir un peu.

Une ride d’inquiétude se creusa sur le front de l’inspecteur.

— La salle de bain est juste sur la gauche, indiqua-t-il en lui désignant une porte.

— Merci.

Elle se leva et se dirigea vers la salle. Elle referma la porte et s’adossa contre elle en soupirant profondément. Pourquoi ? Mais pourquoi ressentait-elle ce trouble ? Il fallait qu’elle se reprenne en main, au risque de tout faire rater.

Elle s’approcha du lavabo et ouvrit le robinet. Elle se passa de l’eau sur le visage pour tenter de reprendre ses esprits. Florent était dangereux. Il la changeait. Elle devenait sensible, trop sensible.   Quelques semaines plus tôt, elle n’aurait jamais été troublée par une stupide chanson d’amour. Elle s’essuya rageusement le visage et s’observa dans le miroir. Elle commençait à détester cette apparence. Ces cheveux blonds filasses, ces yeux bruns fiévreux…       La musique lui parvenait toujours à travers la porte. La chanson venait de changer. Et encore une fois, les paroles lui semblèrent coller trop bien à sa situation. Une femme perdue cherchant à s’enfuir de sa misère sentimentale et humaine.

Une larme coula sur sa joue. Elle jeta hargneusement la serviette mauve au sol. Où allait-elle si une simple chanson l’amenait à pleurer ? Si une simple chanson et un stupide inspecteur l’amenaient à relativiser sa vie ? À ressentir un vide immense, vide qu’elle n’avait plus ressenti depuis la mort de sa mère ?

Elle se prit la tête dans ses mains et serra de toutes ses forces. Il fallait qu’elle fasse sortir ces maudites pensées de son crâne. Elle entendit soudain des coups doucement frappés à la porte. Elle se redressa vivement, comme si elle venait d’être prise en faute. La voix préoccupée de Florent lui parvint :

— Amy ? Amy, tu te sens bien ?

Elle répondit d’une voix lasse.

— Oui, oui. C’est juste un peu de fatigue… De fatigue, répéta-t-elle pour elle-même en se fixant dans le miroir.

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