Le projet Isis – Chapitre 14

1 mois plus tard – Loft des Absinthes noires

Jared et Vidal étaient assis chacun d’un côté du canapé, perdus dans leurs pensées. Le silence emplissait la pièce. Seul le tic-tac régulier de l’horloge murale marquait l’espace. Vidal jeta son regard sombre sur l’écran digital et soupira d’agacement. Il avait toujours détesté ces bruits secs, qui à ses oreilles sonnaient comme une sentence.

Un mois, cela faisait un mois qu’il était libre. Mais quelle liberté ! Il ne pouvait guère monter au-delà du cinquième étage, de peur d’être reconnu et arrêté. De toutes manières, Acacia lui en laissait peu l’occasion. Il se disait souvent qu’il avait quitté sa prison pour une autre.

Acacia lui avait trouvé une planque, qui s’apparentait plus à un laboratoire, à une dizaine de kilomètres, toujours au deuxième étage. Bien évidemment, ils n’en avaient pas fait part aux autres.

Il passait quasiment toutes ses journées sur le projet Isis, retardant tant qu’il le pouvait ses recherches. Mais Acacia n’était pas facile à duper. Il avait eu beau arguer qu’il devait tout reprendre depuis le début, elle acceptait difficilement tout délai.

Les autres membres du groupe s’étaient étonnés des absences de Vidal. Acacia leur avait répliqué qu’ils ne l’avaient pas libéré pour surveiller ses allées et venues.

Le soir, une fois sa journée de travail terminée, il avait eu tout le loisir d’apprendre à connaître ses nouveaux colocataires. Il s’entendait avec eux sans toutefois vouloir tisser des liens amicaux. Il comptait bien les quitter dès qu’Acacia le laisserait tranquille. D’autres projets l’appelaient. C’était bien là tout son dilemme : le seul moyen pour lui d’être définitivement libre était de terminer le projet Isis, et cela le répugnait.

Les pensées de Jared n’étaient pas plus joyeuses. Son enquête au sujet de Tatiana Smith avait quelque peu avancée après sa discussion avec l’inconnu, puis s’était lamentablement écroulée.

La photo de Tatiana en main, il avait effectué de nouvelles recherches. Il avait sauté de joie quand il l’avait trouvé. Sur l’écran, le visage de Tatiana Smith, avec 20 ans de plus, lui souriait. Il avait regardé le nom inscrit : Melle Katia Taures. Ainsi donc, elle avait changé d’identité. Pourquoi ? Il espérait bien qu’elle lui fournirait des réponses. Il avait noté son adresse sur un bout de papier, puis s’était mis en route, en changeant d’apparence bien entendu.

L’appartement se situait au 46ème étage, dans le quartier de South Point. La porte donnait directement sur la passerelle. Jared s’était approché, son cœur cognant fort dans sa poitrine, et avait frappé.

Peu après, Un jeune homme d’une quinzaine d’années lui avait ouvert. Son regard pétillant de gaieté l’avait dévisagé avec curiosité.

— Bonjour. Vous désirez ?

— Bonjour, je cherche Melle Katia Taures.

— Ma tante n’est pas ici.

— Et quand doit-elle rentrer ?

— Peut-être pour de prochaines vacances.

— Vacances ?

— Oui, cela fait cinq ans qu’elle s’est installée sur Terre. Vous n’êtes pas au courant ? avait-il demandé avec suspicion.

Jared avait caché avec peine sa déception.

— Je suis une ancienne connaissance. Je n’avais pas eu de nouvelles depuis longtemps. Je voulais simplement savoir si elle se portait bien.

— C’est le cas.

— Dîtes-moi, si jamais elle revient sur Mars, vous pourrez me joindre ? s’était-il enquit en lui tendant une carte avec son numéro de portable.

Le jeune homme s’en était saisi et l’avait étudié.

— J’y réfléchirai.

— Merci. Bonne journée.

Jared avait tourné les talons et s’était éloigné d’un pas vif.

Jared poussa un soupir rageur. Pourquoi dès qu’il tenait une piste sérieuse, elle s’enterrait dans le sable presque aussitôt ? Il n’avait pas eu de nouvelles du jeune garçon depuis trois semaines, et se demandait bien s’il en aurait un jour. Dès qu’il avait un moment de libre, Jared allait flâner aux alentours de l’appartement, changeant à chaque fois d’apparence. Mais rien, il ne trouvait jamais rien.

La voix d’Enzo interrompit soudain les songes des deux hommes.

— J’ai l’impression de voir un miroir, leur lança-t-il. Quel sérieux !

Jared et Vidal relevèrent un regard contrarié vers lui. Enzo, accompagné de Matt, s’assit dans le canapé aux côtés de Vidal.

— Vous n’êtes vraiment pas causant ! continua Enzo.

— Et vous vous l’êtes trop, jeune homme, répliqua Vidal.

— J’ai déjà entendu ce genre de réflexions quelques part, dit-il en jetant un coup d’œil à Jared.

À ce moment-là, ils entendirent la porte du loft s’ouvrir. Ils se retournèrent pour voir Prisca entrer. Cette dernière s’approcha.

— Où étais-tu ? lui demanda Enzo.

Elle haussa les épaules. Il la regarda plus attentivement, tout comme Matt. Le teint de Prisca avait pali depuis quelques temps, et des cernes étaient apparus sous ses yeux. Elle ne parlait plus que par monosyllabes.

— Et si tu venais t’asseoir avec nous dans le canapé. Un peu de repos te ferait du bien, lui proposa Enzo.

— Je ne peux pas. J’ai rendez-vous avec Florent dans une heure.

— Encore avec cet inspecteur, tu passes de plus en plus de temps avec lui, se plaignit Matt d’un ton amer.

— C’est le plan, déclara simplement Prisca. Sur ce, excusez-moi, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la salle de bain.

Elle claqua la porte derrière elle. Vidal observa :

— Votre amie change.

— Beaucoup trop, approuva Enzo.

— Tu penses que c’est son cauchemar ? demanda Matt en jetant un coup d’œil à Enzo.

— Il y a sûrement autre chose. On est en train de la perdre.

Jared et Matt le regardèrent avec inquiétude.

— Tu penses qu’elle pourrait nous trahir ? demanda Jared.

— Nous trahir, non, je ne pense pas. Mais elle pourrait partir.

…oooOOOooo…

Sous la douche, Prisca essayait de remettre de l’ordre dans ses pensées. Son malaise n’avait fait que grandir depuis un mois. Sa relation avec Bergen lui faisait prendre conscience du vide de son existence. Jusque-là, elle avait cru vivre pleinement. Elle était libre de faire ce qu’elle voulait, avec qui elle voulait, et elle en profitait. Elle réalisait maintenant, que toute sa vie, elle n’avait été porté que par une chose : la vengeance. Cet aveuglement lui avait fait occulter tous les autres éléments essentiels de la vie, tout ce que lui avait appris sa mère durant sa petite enfance.

Cette prise de conscience la conduisait à sa perte, elle le savait. Tout comme elle savait qu’elle n’était pas faite pour l’ennui d’une vie bien rangée. Mais comment trouver un juste milieu ? Des larmes coulèrent, se mêlant à l’eau terne de la douche.

Depuis un mois et sa crise chez Florent, elle prenait moins de distance avec lui. Elle laissait les vies et sentiments d’Amy et Prisca se mélanger. Elle savait que c’était dangereux, mais elle ne pouvait plus lutter. L’amour de Florent faisait peu à peu tomber ses barrières. Oh, elle savait très bien que c’était Amy qu’il aimait, et non elle. Elle ne l’aimait pas non plus d’ailleurs. Mais ce semblant d’amour la rassurait.

Elle sentit soudain qu’on l’observait. Elle ouvrit brusquement les yeux et sursauta quand elle vit Matt dans l’entrée de la salle de bain. Elle n’eut ni le réflexe ni le désir de se dissimuler à ses yeux, mais un énervement la gagna.

— Qu’est-ce que tu fous ici ? On ne peut pas être tranquille dans ce foutu loft !

— Je te rappelle que ce foutu loft est ta maison.

Elle haussa les épaules.

— Tu pourrais peut-être sortir ?

Au lieu d’obéir, Matt avança de quelques pas.

— Tu lui trouves quoi de spécial à Bergen ?

— Rien. Pourquoi ?

— Je me pose des questions. Tout le monde a remarqué ton changement d’attitude. Tu ne serais pas en train de retourner ta veste ?

Elle lui jeta un regard furieux.

— Je ne croyais pas que tu pourrais penser ça de moi.

Matt la dévorait des yeux. Le désir avait envahi tout son corps dès qu’il était entré dans la pièce. Il le réfrénait tant qu’il le pouvait. Ce n’était pas le moment. Il savait qu’elle allait mal et que de toutes manières elle le repousserait. Mais il ne pouvait pas lutter plus longtemps. Il entra sous la douche, laissant l’eau tremper ses vêtements et les coller contre son corps. Il glissa son visage dans la nuque de Prisca, respirant son parfum. À son grand étonnement, elle n’esquissa aucun geste pour se dégager. Il se redressa et plongea son regard dans le sien. Il remarqua qu’elle avait pleuré. Le doute et la détresse se lisaient dans ses yeux. Elle murmura :

— Aide-moi, je t’en prie.

— Dis-moi comment.

— Comme ça, révéla-t-elle en plaquant ses lèvres contre les siennes.

D’abord surpris, Matt laissa vite place à sa passion. Il posa ses mains sur ses hanches et l’attira plus près de lui. Elle commença à déboutonner sa chemise.

— Prisca…

Elle lui mordilla l’oreille tout en lui caressant le torse. Il la plaqua contre le mur et reprit possession de sa bouche.

Une voix les ramena à la réalité.

— Prisca, tu vas être en retard ! criait Acacia depuis la salle de séjour.

Matt lâcha un grognement agacé, puis continua à couvrir la nuque de Prisca de baisers.

— Prisca ! Ne m’oblige pas à venir te chercher ! continua la Xaklan.

Prisca soupira puis se dégagea de l’étreinte de Matt. Il la retint.

— Tu n’es pas obligée de lui obéir. Après tout, Bergen peut bien attendre une heure.

— Non, elle a raison. Je dois y aller, dit-elle en sortant de la douche.

Elle prit une serviette et commença à se sécher. Matt sortit à son tour et l’observa amèrement.

— On dirait presque que tu es heureuse de le rejoindre.

— Pas vraiment, révéla-t-elle en se rhabillant. Mais nous deux, c’est une mauvaise idée.

— Ce n’est pas ce que tu avais l’air de penser il y a quelques secondes.

— Je ne pensais pas du tout il y a quelques secondes.

Matt l’attrapa par le bras.

— Pourquoi ? Explique-moi pourquoi avec moi ce serait plus une mauvaise idée qu’avec un autre.

Elle plongea son regard dans le sien et hésita. Elle décida d’être sincère.

— Tu me plais, Matt. Je sais que si je te cédais je pourrais facilement tomber amoureuse de toi. Et tu n’es pas prêt à t’engager, ni à aimer. Je ne veux pas souffrir inutilement.

Elle se libéra et sortit, laissant un Matt perplexe au milieu de la pièce.

…oooOOOooo…

Enzo regardait la télé sans lui porter réellement d’intérêt. Seuls lui et Vidal était présent dans la pièce. Jared s’était éclipsé peu après le départ de Prisca et d’Acacia. Matt n’était pas ressorti de la salle de bain. Enzo regarda sa montre. Il avait rendez-vous avec Nadia Tylo et Jim Wagner dans deux heures soit à 20 heures. Il laissa retomber son bras d’un air las. Ce dernier mois avait été intense. Il s’était totalement investi dans la société Biogénic, voulant en apprendre davantage, et pourquoi pas saborder le projet de l’intérieur. Vidal avait eu raison. Sa disparition n’avait pas empêché la société de développer leur plan. L’échéance avait seulement été retardée.

En plus de son engagement dans le projet, il avait dû suivre le rythme soutenu des nouvelles missions qu’Acacia imposait au groupe. Les casses s’étaient enchaînés, instaurant un climat de peur dans la société martienne. Les policiers étaient à cran et les contrôles augmentaient dans la rue de la mégapole. Les Absinthes noires se contentaient d’en rire. Avec leur pouvoir, ils ne risquaient rien. Enzo se tourna soudainement vers Vidal. Il lui déclara :

— Je vais peut-être avoir besoin de votre aide.

— Pour quoi faire ?

— Au sujet du projet Isis.

Vidal lui jeta un regard noir.

— Ne me parlez plus de cette histoire.

— Je vous en parlerai tant qu’il existera. Je ne laisserai pas tomber.

— Pourquoi prenez-vous ce projet pour une affaire personnelle ?

— Ce n’est pas seulement une affaire personnelle. Je ne peux pas laisser des milliers de gens se faire assassiner sans rien faire.

— Réagiriez-vous de la même manière si les victimes sélectionnées n’étaient pas des prisonniers ?

Enzo resta sans voix. La réflexion creusa son front pendant qu’il se tassait dans le canapé. Il finit par admettre.

— Peut-être pas, mais ce n’est pas le cas.

Vidal l’observa à la dérobée. Si seulement il savait qu’il n’avait pas qu’un seul ennemi à vaincre et qu’Acacia était bien plus dangereuse. Il soupira.

— Que voulez-vous savoir ?

— Existe-t-il un moyen de détourner le projet ?

— De quelle manière ?

— Je ne sais pas, un élément chimique discret qui annulerait les effets sans que personne ne s’en rende compte…

— C’est possible, mais la grande prêtresse n’est pas stupide, elle va faire des essais, et elle se rendra compte que quelque chose ne fonctionne pas.

Enzo soupira.

— Pouvez-vous au moins y réfléchir ?

Vidal acquiesça.

…oooOOOooo…

Amy était assise sur le bord du bassin de la piscine municipale d’East Point. Une monopalme aux pieds, elle était perdue dans ses songes. Bergen était en retard comme d’habitude, mais elle ne lui en tenait plus rigueur. Elle pensait à Matt. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait agi comme ça. Une pulsion, sans doute, un moyen de s’ancrer à la réalité, pour éviter de s’échouer. Elle soupira. Le pire, c’était qu’elle lui avait dit. Elle se demandait comment elle allait pouvoir affronter son regard après ça.

Elle vit Florent s’asseoir à côté d’elle et lui poser un tendre baiser sur les lèvres.

— Bonsoir, ma belle sirène. Tu as l’air pensif.

— Bonsoir. J’ai eu une journée assommante au travail.

— Rien de grave ?

— Seulement des clients énervants.

Il fit un sourire désolé.

— L’agressivité est de plus en plus présente.

Elle acquiesça. Il lui caressa la joue.

— Je te trouve de plus en plus soucieuse.

— C’est juste mon travail qui m’ennuie, inventa Prisca.

— Tu n’as pas songé à changer de métier ?

— Pour faire quoi ?

— Je ne sais pas. Championne de natation ?

Elle laissa échapper un petit rire. Florent sourit.

— Je préfère ça. Tu es sûre que personne ne t’embête ?

— Non. Pourquoi dis-tu ça ?

Il laissa un silence passer avant de révéler.

— J’ai toujours peur que ces criminels ne s’en prennent à toi de nouveau.

— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas le cas. Et puis, tu es là pour me protéger.

Ils se sourirent. Florent lui avoua :

— Je t’admire. Tu as su surmonter cette épreuve avec beaucoup de courage.

— C’est uniquement grâce à toi.

Il se pencha vers elle pour l’embrasser.

— Je t’aime, lui murmura-t-elle.

Il plongea son regard dans le sien.

— Tu sais que c’est la première fois depuis un mois que tu me le dis ?

— Excuse-moi de ne pas l’avoir fait plus tôt.

— Je ne t’en veux pas, dit-il avant de l’embrasser à nouveau.

Ils entendirent soudain un toussotement sévère derrière eux. Ils se séparèrent pour découvrir un maître-nageur baraqué qui les fixait d’un œil contrarié.

— Vous êtes dans un lieu public ici.

Florent s’éloigna de Prisca.

— Excusez-nous.

L’homme leur jeta un regard suspicieux puis s’éloigna. Prisca se glissa à l’intérieur du bassin.

— Tu me rejoins ? demanda-t-elle à Florent.

— Commence, j’ai besoin d’un peu plus de temps pour m’habituer à la température de l’eau.

Elle haussa les épaules puis démarra ses longueurs.

…oooOOOooo…

Parc « Pureté zen » – East Point – 64ème étage

Sabine, assise sur un banc, regardait passer les gens : couples d’amoureux, parents promenant leur enfant en poussette. Son teint livide contrastait avec la claire obscurité ambiante. Le couple au landau passa devant elle. Elle retint une larme en se revoyant petite avec ses parents. Leur amour avait été sincère, pourquoi en avait-elle douté ? Pourquoi les avait-elle quittés pour suivre ce frère si ambigu ? D’accord, elle avait la même philosophie de vie que lui, mais était-ce une raison suffisante ?

Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas Jared arriver et s’asseoir à ses côtés. Sa présence la ramena sur Mars. Elle lui jeta un regard étonné.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je viens te voir. Je ne te dérange pas ?

— Non.

— Ça me surprend de te trouver ici. Je t’imaginais davantage devant un ordinateur.

— J’avais besoin de prendre l’air.

Il acquiesça.

— Tu sembles absente ces derniers temps.

Sabine se leva sans répondre. Jared crut qu’elle allait partir mais elle déclara :

— J’ai besoin de marcher, tu m’accompagnes ?

— Oui.

Il se leva à son tour. Tous deux commencèrent à se promener dans le parc. La jeune femme finit par avouer :

— J’aime ce parc.

Jared regarda autour de lui. Il n’y avait rien d’exceptionnel, mis à part un espace dégagé, quelques sentiers piétonniers agrémentés de bancs et entourant des arbustes chétifs. Sabine reprit.

— Oh, ce n’est pas un endroit plus élégant qu’un autre, c’est juste qu’il est chargé de souvenirs.

— Je comprends.

— Sans vouloir te faire de la peine, non, tu ne comprends pas. Tu es orphelin de naissance. Tu n’as jamais connu tes parents, ni tous les moments de joie qui vont avec.

— Merci, tu sais trouver les mots pour réconforter.

— Ne m’en veux pas.

— Tu es excusée, mais ce n’est pas parce que je suis orphelin, et tueur à gage qui plus est, que je suis insensible.

Elle lui fit un petit sourire.

— Je sais tout cela.

Ils arrivèrent aux pieds d’une rambarde surplombant le vide des rues. Ils s’y accoudèrent. Un silence s’installa. Sabine murmura après un bon moment :

— Ils me manquent énormément, plus que je ne l’aurais cru. J’ai peut-être fait une erreur en cherchant à les revoir.

— Ce n’était pas une erreur. Tu t’en serais voulu toute ta vie si tu ne les avais pas revus avant leur mort.

Elle ne répondit pas. Sa mâchoire se contracta légèrement et son regard s’assombrit. Elle changea de sujet.

— Les recherches au sujet de ta mère ont avancé ?

— Malheureusement non, soupira-t-il, je patine dans la semoule, mais j’ose espérer que ça va s’arranger.

— Tu trouveras, j’ai confiance en toi.

Il lui sourit et posa sa main sur la sienne.

— Si je suis aussi capable, c’est grâce à toi.

Elle lui rendit son sourire, avant que la mélancolie ne s’empare à nouveau de ses traits. Il la consola :

— Pour toi aussi ça s’arrangera. Il faut que tu te donnes le temps d’oublier.

— Peut-être… Je ne sais pas trop quoi faire, confessa-t-elle.

— Va au rythme qui te convient, agis selon ce qui est le mieux pour toi.

Elle acquiesça, puis le couple reporta son regard sur la rangée d’immeubles face à eux.

…oooOOOooo…

De son côté, Enzo, en apparence de Nicolas, entrait dans les locaux de Biogénic. Le gardien lui fit un signe de tête quand il le reconnut. Enzo lui répondit de la même façon et se dirigea vers la porte sécurisée qui menait au sein des installations de l’usine. Une autorisation lui avait été fournie pour accéder à certaine salle du complexe. Cependant, cette fois-ci, il n’eut pas le temps d’ouvrir la porte, car cette dernière s’ouvrit de l’intérieur laissant apparaître Jim Wagner. Ce dernier se contenta de jauger Nicolas et de déclarer d’un ton neutre.

— Vous êtes en retard.

— Veuillez m’excuser. Cela dit vous n’allez pas chipoter pour quelques minutes.

Jim se contenta de lui adresser un regard méprisant avant de se retourner.

— Suivez-moi. Nos invités de ce soir n’aiment pas attendre.

— Invités ? s’étonna Enzo en rattrapant le secrétaire dans les couloirs.

— Le programme de ce soir sera légèrement différent des autres soirs, Monsieur Carey, sourit-il machiavéliquement.

Enzo ne put empêcher un frisson de lui parcourir l’échine. Jim fit mine de ne rien remarquer. Le reste du parcours se fit dans un silence profond. Enzo observait son compagnon à la dérobée. Il ne sentait vraiment pas ce type. Quelque chose lui disait qu’il était bien plus qu’un simple secrétaire. Ils arrivèrent peu après dans une salle d’une quinzaine de mètres carrés, dont le mur droit était recouvert d’une vitre sans teint. À l’intérieur, Nadia, entourée d’une dizaine de personnes toutes élégamment habillées, savourait une coupe de champagne. Jim fit signe à Enzo d’entrer et referma la porte derrière lui. Nadia lui sourit.

— Nicolas ! Nous n’attendions plus que vous. Désirez-vous un rafraîchissement ?

Il acquiesça tout en faisant remarquer :

— Vous ne m’aviez pas parlé de cette réunion.

— Voyons Nicolas, nous avons tous nos petits secrets, dit-elle en plongeant son regard profond dans le sien.

Il déglutit difficilement. Était-il possible qu’elle soit au courant de son identité ? Il repoussa cette éventualité. C’était impossible.

Nadia reprit.

— Maintenant que nous sommes au complet, nous allons pouvoir commencer.

Elle se saisit d’un téléphone portable et composa un numéro. Elle déclara simplement avant de raccrocher :

— Amenez-le.

Puis elle se tourna vers ses invités.

— Si vous voulez bien vous approcher de la glace, le spectacle va commencer.

Intrigué, Enzo fit comme ses compagnons et avança. Il découvrit une salle d’à peine cinq mètres carrés, que seules deux chaises et une machine meublaient. Un technicien prenait soin d’une femme âgée qui était assise sur une des chaises. Un tube qui s’apparentait à une perfusion entrait dans ses veines au niveau du coude. Enzo blêmit. Il commençait à comprendre ce à quoi il allait assister. Il n’avait qu’une envie, c’était de fuir. Mais il savait que c’était impossible. La grande prêtresse l’observait et son départ aurait été interprété comme un désaveu, ceux à quoi il se refusait pour le moment.

Ses doutes se confirmèrent lorsque entra dans la salle un homme d’une trentaine d’années, les pieds et les mains fermement ligotés. Son bourreau le dirigea vers l’autre chaise et l’y assit de force. Il attacha ses mains aux barreaux du siège pour éviter toute tentative de fuite. Le regard d’Enzo se fixa sur l’homme qu’il savait condamné. Il pouvait s’y identifier sans peine. Le prisonnier, endurci par ses années de vie difficile et de crimes ne pouvait cependant s’empêcher de trembler face à ce qui l’attendait. Et pourtant, il ne voulait s’avouer vaincu et fixait le technicien et le garde d’un air orgueilleux. Après s’être assuré du bien-être de la vieille femme, le technicien piqua sans ménagement les veines du condamné pour y fixer le tube. L’homme se retint de crier.

Après avoir reçu l’accord de Nadia, le garde fit signe au technicien de commencer. Il appuya alors sur l’interrupteur de l’étrange machine reliant le prisonnier et la vieille femme. Cette technologie s’apparentait aux appareils de dialyse présents dans les hôpitaux. De nombreux tubes aspiraient le sang pour le filtrer et le réintroduire dans le corps du patient. Sauf qu’ici, l’utilité était radicalement différente. Un liquide composé de nanocytes programmés pour récupérer l’énergie d’un être vivant passait dans le sang de l’homme. Ce dernier commença à convulser sous la souffrance intérieure que lui infligeaient ces robots. Pendant ce temps, les premiers nanocytes revenaient dans la machine avec leur précieuse marchandise, pour être reprogrammée, puis passer dans le sang de la femme, afin de lui apporter ce regain d’énergie. Après quelques minutes de ce régime, la tête du prisonnier s’affaissa tandis qu’il rendait son dernier souffle. Le technicien s’approcha de lui et contrôla son pouls. Il ne sentit rien. Il se tourna vers le miroir et déclara.

— C’est terminé.

Enzo serrait les dents pour éviter d’hurler ce qu’il pensait à tout ce joli monde. Son regard se posa sur la vieille femme. Elle paraissait maintenant vingt ans de moins. Elle tourna son visage vers le miroir et se contempla, visiblement satisfaite. Ne pouvant plus supporter ce spectacle, Enzo se retourna, serrant les poings. Il rencontra le regard scrutateur de Wagner. La voix d’un des membres du comité s’éleva.

— Et bien, Nadia, vous ne nous aviez pas menti, ce produit est phénoménal. Nous allons gagner des sommes incroyables avec ça, s’extasia-t-il.

— Vous savez bien que vous pouvez me faire confiance.

— C’est exact.

Enzo n’y tenait plus, il était temps qu’il mette fin à cette mascarade. Il toussota :

— Nadia, je pourrais vous parler, en privé ?

— Si vous voulez, accepta-t-elle en lui désignant la porte d’entrée.

Enzo sortit, Nadia sur ses talons.

Elle referma la porte derrière elle.

— Que souhaitez-vous me dire ?

— Pourquoi ne pas m’avoir dit que le projet avait abouti ? hurla-t-il.

— Calmez-vous. Nous l’avons achevé hier seulement. Notre réunion étant déjà prévue, pourquoi vous aurais-je prévenu tout de suite ? J’aime les effets de surprise.

— Ce n’est pas les règles que nous avions fixées. Le président réclame la plus grande transparence. Je vais être obligé de le prévenir.

— Mais faîtes.

— Très bien, vous l’aurez voulu, menaça Enzo en tournant les talons.

Il prit le chemin de la sortie d’un pas rapide. Nadia resta à le fixer d’un air sombre pendant quelques instants. Jim la rejoignit.

— Un problème ? demanda-t-il.

— Cet Enzo commence à devenir de plus en plus gênant.

— Tu veux que je le supprime ?

— Non, sourit-elle, il peut encore être utile. Dès que le projet Isis sera commercialisé, nous mènerons notre enquête pour récupérer la technologie des Absinthes noires.

Il sourit sardoniquement et l’attrapa par la taille.

— Tu es machiavélique.

— C’est comme ça que tu m’aimes.

Il acquiesça avant de l’embrasser.

…oooOOOooo…

Florent regardait Amy dormir. Il aimait l’observer à son insu, s’imprégnant de la perfection de ses traits. Son amour pour elle n’avait fait que grandir en un mois. Il n’en revenait pas de la chance qu’il avait eu de la rencontrer. Il aimait ce mélange de sensibilité et de force qui faisait son caractère. Elle lui permettait d’accepter quelque peu sa déception.

Depuis un mois, son enquête stagnait. Il n’avait trouvé aucune piste sérieuse, ni aucune preuve qui puisse relier les différents grands braquages qui se produisaient. Pourtant, il restait persuadé que tout était lié. Il devait reprendre les choses en main, ne plus se contenter seulement d’attendre que ces criminels ne commettent un impair.

Auprès de lui, Amy commença à s’agiter en poussant des gémissements plaintifs. Il se pencha vers elle et lui caressa la joue pour tenter de la rassurer.

— Amy ? murmura-t-il. Calme-toi.

Elle ouvrit les yeux brusquement, lui révélant l’angoisse qui l’habitait. Il lui sourit avec bienveillance.

— Détends-toi. C’est terminé.

Elle soupira.

— Grâce à Dieu, oui.

— De quoi rêvais-tu ?

Elle garda le silence.

— Te confier te soulagerait, cela détruirait tes angoisses.

Elle soupira.

— Je rêvais de la mort de ma mère.

— Tu ne m’as jamais dit que ta mère était morte.

— C’est encore douloureux.

— Comment est-ce arrivé ?

— Elle a été assassinée quand j’avais neuf ans.

Il la regarda d’un air horrifié. Elle continua à se confier.

— Elle m’avait caché dans un placard pour me protéger, mais j’ai tout vu. Elle a été poignardée.

Il garda le silence avant de demander :

— L’assassin a été arrêté ?

— Non, souffla-t-elle.

Des larmes perlaient à ses yeux. Il la prit tendrement dans ses bras et la serra contre lui.

— Je suis désolé.

Elle enfouit son visage dans le creux de son cou et laissa libre court à ses larmes.

— C’est affreux, geignit-elle entre deux sanglots, je sais que je pourrais reconnaître les assassins, mais à chaque fois leur visage est flou dans mes rêves.

— Peut-être la mémoire te reviendra-t-elle un jour ?

Elle ne répondit pas. Il continua à la bercer tendrement.

Prisca n’arrivait pas à se calmer, les vannes étaient ouvertes. Il fallait qu’elle mette fin à cette mission avant de tout faire rater. Par sa faiblesse, elle venait d’enfreindre une règle élémentaire : elle avait révélé à Florent un élément de son passé. Cette situation la rendait folle. Dès demain, elle en parlerait à Acacia. Après tout, Lania se ferait une joie de reprendre le rôle d’Amy. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?

…oooOOOooo…

Lania était accoudée au comptoir du bar du Cyclope, commandant un énième verre de vodka. Sur la piste à côté, une foule de danseurs s’agitait. Mais Lania n’avait pas le cœur à danser. Sa joie de vivre avait disparu depuis un mois, depuis qu’elle avait supprimé ses parents. Elle se détestait d’avoir obéi à Acacia, d’autant qu’après ça, ses compagnons ne l’avaient pas davantage accueilli à bras ouvert. Elle avala d’une traite son verre avant d’en réclamer un autre. L’alcool lui permettait de soulager sa conscience. L’alcool et le sexe. Elle ne vivait plus que pour ça ces derniers temps. Pour ça et les missions d’Acacia.

Sergueï fit un pas à l’intérieur de la discothèque. Dieu qu’il détestait ce genre d’endroit ! Il fit une moue agacée tout en explorant la salle du regard. Il trouva enfin celle qu’il cherchait. Elle était déjà ivre, il ne pourrait donc pas avoir la discussion intelligible qu’il espérait. Il se dirigea tout de même vers Lania. Une femme fortement maquillée et au décolleté plongeant lui barra soudain la route.

— Tu as besoin de réconfort, chéri ?

Il la repoussa sans ménagement.

— Pas pour le moment.

Il continua son chemin et s’assit à côté de la jeune femme de 16 ans. Il lui arracha son verre des mains.

— Tu ne crois pas que tu as déjà trop bu ? lui reprocha-t-il avant d’avaler le verre d’un coup sec.

Elle lui jeta un regard furieux.

— De quoi tu te mêles ? Et ne compte pas pour moi pour te payer ce verre, ajouta-t-elle en faisant signe au barman de lui resservir la même chose.

Il l’étudia attentivement en fronçant les sourcils. Elle s’énerva :

— Pourquoi es-tu là ? On n’est pas en mission, je peux faire ce dont j’ai envie.

— Bien sûr, je ne peux pas t’en empêcher. Mais je trouve ton attitude absurde.

— Absurde ? s’esclaffa-t-elle. Et en quoi ?

— Te saouler ne les ramènera pas. Et ça n’effacera pas ta culpabilité.

Lania éclata d’un rire amer.

— Culpabilité, hein ? Qui es-tu pour prétendre savoir ce que je ressens ?

— Quelqu’un qui est passé par le même chemin que toi.

— Ne me dis pas que tu as jamais éprouvé du remord d’avoir tué tes parents ? s’étonna-t-elle.

Il détourna les yeux et fixa le comptoir.

— Étrangement, ça m’est arrivé. Rarement, cependant. J’ai mieux à faire. Tout comme tu as mieux à faire.

— Ah oui ? bredouilla-t-elle. Et quoi ? Toute la bande me déteste et me tolère tout juste lors des missions.

— Tu te trompes. Ils commencent à accepter.

Elle lui jeta un regard surpris.

— Et toi ?

— J’ai accepté. Ce que je n’admets pas c’est que tu te détruises. Tu vaux mieux que ça.

Elle lui jeta un coup d’œil flatté. L’alcool lui tournait la tête, tout comme les compliments de Sergueï. Elle se colla contre lui et rapprocha ses lèvres des siennes.

— Je vaux mieux, tu crois ?

Il plissa les narines sous son haleine chargée d’alcool. Il la repoussa avec douceur.

— Ce n’était pas une invitation au sexe. Je n’ai pas cette image de toi.

Elle le regarda d’un air vexé et se rassit sur sa chaise en croisant les bras.

— Ne le prends pas mal, tu as déjà bien assez d’hommes à ta disposition.

Elle haussa les épaules.

— Tu devrais rentrer, déclara-t-il en se levant.

Elle se contenta d’avaler un verre de plus. Sergueï soupira puis sortit du bar.

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