Le projet Isis – Chapitre 15

Florent prenait tranquillement son petit-déjeuner tout en lisant son journal. Amy dormait toujours dans la chambre à côté. Il soupira en découvrant les nouvelles qui faisaient la une. Comme tous les jours, ce n’étaient que crimes et hold-up. Le journal osait titrer : « Mais que fait la police ? ». Elle s’y emploie la police ! s’énerva-t-il. Les journalistes pensaient toujours que tout était si simple. Mais les criminels étaient nombreux et les policiers insuffisants. Surtout face à des lascars comme ceux qu’il pourchassait.

Il soupira à nouveau puis avala une gorgée de café. Il tourna les pages pour arriver directement aux dernières, celles qui relataient les films à sortir, l’horoscope, la météo et les petites annonces. Son regard se fixa soudain sur un encart publicitaire.

« Besoin d’aide pour avancer ? Besoin d’une écoute pour résoudre vos problèmes ? Un médium spécialiste vous rendrait la vie plus facile et vous permettrait de mieux appréhender le futur. Les réponses sont ici. Prenez votre vie en main ! Contacter Madame Lila Lee au 555 9487 ou rejoignez directement son cabinet au 57ème étage – East Point – 51ème rue – numéro 233″

Il ne pouvait détacher son attention de l’annonce. Une voyante, cela pourrait être la solution. Il secoua la tête violemment pour chasser cette idée de son esprit. C’était idiot. En quoi un élément irrationnel pourrait l’aider dans son enquête ? Mais cette idée s’installait confortablement dans son cerveau. Finalement, Il se décida. Qu’avait-il à perdre ? Il se leva, prit sa veste et sortit de l’appartement.

Une demi-heure plus tard, il se garait à proximité du cabinet de voyance de Madame Lila Lee. Il arrêta le moteur et hésita avant de sortir de voiture. Son front se barra d’une ride de réflexion pendant qu’il crispait ses mains sur le volant. Il se demandait quoi faire, sa part de rationalité en lui, lui intimant de faire demi-tour. Il serait plus utile sur le terrain, plutôt que d’aller voir une voyante qui ne ferait que lui mentir. D’un autre côté, il ne possédait aucune autre piste. Il se décida à agir et sortit de son aéromobile. Il s’approcha lentement du cabinet, le doute tiraillant encore son esprit. Fatalement, il se retrouva devant la porte d’entrée. Il expira profondément et sonna. Il entendit du bruit à l’intérieur. Peu de temps après, une femme d’une quarantaine d’années lui ouvrit. Elle portait un foulard en crochet sur ses cheveux châtains. Des lunettes aux fines montures étaient posées sur son nez, qu’une chaîne en perle brune rattachait à son cou.

— Bonjour, le salua-t-elle d’une voix enjouée. Je peux vous aider ?

— Je l’espère. Vous êtes Mme Lila Lee ?

Il retint avec peine un sourire. Ce nom était vraiment ridicule. Tout comme le cliché de la voyante bohème qu’il avait sous les yeux.

— C’est moi, en effet.

— J’aimerais m’entretenir avec vous.

— Entrez, répondit-elle en s’effaçant.

Florent pénétra dans la pièce. Elle était relativement petite et considérablement sombre. Seules deux lampes de chevet jetaient une lumière glauque sur la salle. Il ne put réprimer un frisson.

— Si vous voulez bien me suivre, proposa Lila en le dépassant.

Il acquiesça d’un mouvement de tête et la suivit dans une autre pièce, légèrement plus grande et beaucoup mieux éclairée. Un guéridon était posé au milieu de la salle, entouré de deux fauteuils se faisant face. Sur les murs, des peintures en trompe l’œil représentaient des paysages terriens. Florent soupira de bien-être. Par un heureux miracle, on se sentait bien dans cette pièce. La lumière paraissait presque naturelle.

La voyante lui fit signe de s’asseoir. Il obtempéra pendant qu’elle s’asseyait en face de lui. Un silence s’installa. Florent se tordait les doigts tout en cherchant ses mots. Lila l’interrompit.

— Vous n’avez pas l’habitude de consulter des médiums. Je me trompe ?

— Vous êtes voyante, non, ironisa l’inspecteur.

Elle fit un sourire amusé.

— Vous avez besoin d’aide pour une enquête ? supposa-t-elle.

Il releva un regard surpris vers elle.

— Comment…

— Je vous ai reconnu inspecteur Bergen. Même sans être voyant, quelqu’un lisant la presse peut vous identifier.

— Très bien, se renfrogna Florent.

— Et si vous m’expliquiez votre problème ?

— Ne pouvez-vous pas le lire ?

Elle soupira.

— Écoutez inspecteur, je ne peux pas vous aider si vous ne me faîtes pas confiance. Je pourrais lire toute votre vie mais cela demanderait un effort considérable. Si vous me disiez sur quoi me focaliser, on avancerait.

Florent se laissa convaincre. Reléguant ses doutes aux confins de son cerveau, il expliqua :

— Je travaille actuellement sur une enquête complexe. Vous avez sans aucun doute entendu parler du braquage de la Banque Rouge et de ceux qui ont suivi.

Elle acquiesça.

— Bien que tout semble indiquer qu’ils ont été commis par des personnes différentes, je reste persuadé du contraire, mais je n’ai rien de sérieux. Je cherche une piste. Pouvez-vous m’aider ?

La voyante resta à le fixer un long moment, réfléchissant à ce que venait de lui dire son interlocuteur. Cependant, son regard était vague. Florent ne dit rien, ne voulant pas interrompre sa concentration. Elle déclara d’une voix neutre.

— Votre intuition est la bonne, inspecteur.

Il se redressa sur sa chaise, heureux qu’elle confirme ses doutes. Il la pressa :

— Qui sont-ils ?

Elle plissa les paupières, comme si elle ressentait une souffrance.

— C’est difficile à dire, leurs visages sont flous, tout se mélange, ils sont nombreux… Je vois… oui, je vois une Xaklan, son regard est sombre.

Lila se mit les mains sur les tempes pour se soulager et ferma les yeux.

— Dîtes-m’ en plus, insista Florent.

La voyante poussa un gémissement et ouvrit soudainement les yeux. Elle sembla revenir à la réalité. Elle libéra son front de l’étau de ses mains.

— Alors ? s’impatienta Florent.

— Je suis désolée, la vision est terminée.

— Vous ne pouvez rien m’apprendre de plus ? s’énerva l’inspecteur.

— Je ne peux pas vous dire qui ils sont. Mais je peux vous dire où trouver une piste.

…oooOOOooo…

Prisca poussa la porte du loft d’un geste décidé. Il fallait qu’elle reprenne sa vie en main, au lieu de s’apitoyer sur son sort. Et pour cela, il fallait qu’elle cesse ce jeu avec Bergen. Elle avisa Sergueï dans un coin de la pièce. Elle lui demanda :

— Acacia est dans le coin ?

— Dans le bureau, précisa-t-il.

Prisca s’y dirigea d’un pas vigoureux. Sergueï la rappela :

— Ce que tu as à lui dire ne me concerne pas ?

— De toute façon, c’est elle qui prendra la décision.

Il la regarda d’un air contrarié.

— Tu l’as peut-être oublié, mais je suis encore le chef de ce groupe.

— Tu te mens à toi-même, Sergueï.

La fureur s’empara alors du russe. En quelques enjambées, il rejoignit la jeune femme et la giflait. Prisca encaissa puis releva un regard fier vers lui.

— Tu me dois toujours le respect et l’obéissance.

Ils s’affrontèrent du regard pendant quelques secondes, puis Prisca céda.

— Très bien… Je voulais lui demander d’arrêter la mission avec Bergen.

Il fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Elle crispa la mâchoire.

— J’ai mes raisons.

— On ne peut pas arrêter la mission. Ton infiltration auprès de lui est la seule chose qui lui permette de ne pas nous retrouver trop vite.

— Je sais, mais Lania pourrait très bien reprendre le rôle d’Amy, objecta-t-elle.

Sergueï ne répondit pas, prenant le temps de réfléchir. Il finit par déclarer :

— Après tout pourquoi pas, ça lui changerait les idées.

— Il en est hors de question ! résonna la voix d’Acacia derrière eux.

Ils se retournèrent d’un même mouvement vers le bureau. La Xaklan était sur le pas de la porte et les observait. Elle les rejoignit et s’expliqua.

— Tu ne peux pas arrêter, Prisca.

— Mais Lania… tenta-t-elle.

— Lania ne connaît pas Bergen comme tu as appris à le connaître. Elle n’a pas vécu ce que tu as vécu avec lui. Il pourrait très facilement la confondre. Et tu le sais très bien.

Un silence s’installa. Sergueï finit par soupirer et déclarer.

— Elle a raison, Prisca.

Prisca réprima avec peine son agacement, puis n’y tint plus. Elle s’éloigna d’un pas furieux vers sa chambre et claqua la porte derrière elle.

…oooOOOooo…

Florent se gara le long de la rambarde défoncée de l’étage zéro. C’était bien l’une des premières fois qu’il touchait le sol ferme. Il sortit de voiture et observa le paysage autour de lui. Quelques centaines de mètres plus loin, les hauts immeubles commençaient, ainsi que le bruit de la circulation. Ici tout était beaucoup plus calme. Il fronça les sourcils, se demandant pourquoi Lila lui avait donné l’adresse de ce terrain vague abandonné. Il décida de faire quelques pas. Il parcourut de long en large la surface mais ne trouva rien. Il jura en donnant un coup de pied dans une motte de terre rougeâtre. La voyante s’était bien jouée de lui. Il poussa un cri de douleur quand son pied rencontra une paroi en métal. La souffrance fit vite place à de l’étonnement. Il se pencha pour observer ce qu’il venait de toucher. Un morceau de métal sortait légèrement de terre. Florent commença à creuser. Au bout de quelques minutes, il put sortir l’objet du sol. Il fronça les sourcils. Ce qu’il tenait dans ses mains n’était autre qu’une télécommande. Il réfléchit quelques instants, se demandant à quoi elle pouvait servir. Elle était constituée de deux uniques boutons. Oubliant les règles de sécurité élémentaire, Florent pressa l’un des boutons. La curiosité était la plus forte. Il entendit alors un vrombissement venant des profondeurs. L’angoisse s’empara de lui. Il s’éloigna de quelques mètres de la provenance du son, puis attendit. Quelques secondes plus tard, un petit astronef d’une place sortit du sol. L’inspecteur ouvrit des yeux effarés. Qu’est-ce que faisait ce vaisseau ici ? Il était manifestement Xaklan, bien qu’il soit totalement différent de ceux que Florent avait été amené à voir jusque-là. Lila ne l’avait pas trompée finalement. Il s’approcha du vaisseau.

…oooOOOooo…

Matt courait comme un dératé le long des passerelles de plein air du 63ème étage, bousculant les piétons au passage. Peu lui importait à l’heure actuelle. Il avait à peine pris le temps d’enfiler une veste quand il avait su, et encore moins celui de changer d’apparence. Cela lui était égal, sa sœur était en danger. Il avait reçu l’appel d’une de ses anciennes connaissances, un petit bookmaker d’East Point. Il avait aperçu Sabine sur une balustrade, prête à se jeter dans le vide. Il monta quatre à quatre les marches d’un escalator pour arriver sur la plate-forme du 64ème étage. Il continua sa course sous les regards effarés des promeneurs du parc et des citoyens assis tranquillement sur les bancs. Il s’arrêta net quand il arriva au bord de la plate-forme. Cette dernière décrivait un arc de cercle sur le vide impressionnant de la cité. En contrebas, la circulation était dense.

Comme on le lui avait dit, Sabine avait franchi la balustrade et se tenait au-dessus du vide. Matt fut à moitié soulagé de voir qu’il était arrivé à temps pour l’empêcher de faire ce geste. Il s’approcha doucement.

— Sabine… Sabine ?

Elle retourna son visage vers lui. Ses yeux étaient hagards.

— Matt ?

Il esquissa un pas de plus.

— Ne t’approche pas ! le prévint-elle. Je n’hésiterai pas à sauter.

— Tu ne penses pas ce que tu dis, dit-il en s’arrêtant.

— On parie ?

Il la fixa d’un air angoissé.

— Ton jeu ne m’amuse pas. S’il te plait, rejoins-moi, on pourra discuter.

Elle n’obéit pas et se contenta de reporter son regard vers l’horizon. Matt réprima un juron.

— Sabine, quoiqu’il t’arrive, on peut trouver une solution.

— Qu’en sais-tu ?

— Je sais que rien n’est impossible, mais je t’en prie, reviens, tu me fais peur.

Elle sourit ironiquement.

— Ah oui ? Et de quoi as-tu peur ? De me perdre ? Ne sois pas ridicule, tu n’as jamais aimé personne. Ni moi, ni les parents.

Il resta sans voix un moment, avant de murmurer un faible

— Tu te trompes…

Un silence s’installa. Les larmes commencèrent à mouiller les joues de Sabine. Elle finit par souffler d’un ton amer :

— Je me suis trompée sur toute la ligne, je n’aurais jamais dû les quitter. Tu les as tués… ajouta-t-elle avant de sauter dans le vide.

Matt poussa un hurlement en se précipitant vers elle pour la rattraper, mais il était trop tard. La seule chose qu’il put faire fut de voir le corps de sa sœur tomber à une vitesse fulgurante vers le sol, quelques centaines de mètres plus bas. Le nuage de pollution la dissimula à ses yeux.

— Sabine ! cria-t-il pendant que des larmes de tristesse, de fureur et de frustration s’échappaient de ses yeux.

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