Le projet Isis – Chapitre 16

Jim faisait son jogging dans l’imitation de parc public du 64ème étage. Une foulée après l’autre, se concentrer sur l’effort et oublier le décor étouffant qui l’entourait. C’était la façon dont il vivait depuis trente ans. Bien qu’il menât une vie confortable, son salaire étant assuré par Nadia, il n’échappait pas à la règle : Il détestait cette planète. Il l’exécrait d’autant plus depuis son voyage sur Terre deux ans auparavant. Ce séjour lui avait rappelé cruellement les différences qui existaient entre les deux planètes. Elles étaient aux antipodes. La vie sur Terre était sereine, simple. Là-bas, on pouvait enfin respirer à pleins poumons, voir de vrais arbres, boire de l’eau pure. Mais le plus frappant était sans doute la joie de vivre. Les enfants riaient et couraient dans les champs, les adultes se saluaient joyeusement dans les rues.

La vie sur Mars était cruelle, sans illusion. Un constant nuage de dioxyde gris, que seule la lumière des néons omniprésents traversait, entourait les passants. Aucun chant d’oiseau ne ravissait l’oreille, ni aucun rire d’enfant. Seuls les sirènes de police et les vrombissements de moteur vous vrillaient les tympans.

De retour sur Mars, Jim avait cessé de se voiler la face. Sa planète avait besoin d’un renouveau, d’une solution pour que la paix et un certain bonheur reviennent. Comme tout le monde, il savait que le principal problème sur Mars était la surpopulation. C’était la difficulté de chaque société. Deux siècles auparavant, la vie sur Terre était un fléau pour cette même cause. Puis l’émigration sur Mars s’était produite, et la tendance s’était inversée. Tout prouvait qu’une baisse considérable de la population ramenait l’ordre et la tranquillité dans une cité. Il ne restait qu’à trouver un moyen.

Et sur cette réflexion, sa patronne Nadia lui avait confié un projet qui lui tenait à cœur : le projet Isis. Jim avait tout de suite adhéré à cette idée. Il n’était pas un enfant de chœur, il avait toujours été prêt à faire des concessions pour obtenir ce qu’il voulait, à laisser sa conscience de côté. Ce projet désengorgerait la planète, et si en plus il permettait de s’enrichir… Mars était une jungle, la morale n’avait pas sa place ici.

Il jeta un coup d’œil à sa montre. 7h45. Il allait être en retard s’il n’accélérait pas. Il augmenta l’allure et prit la direction de l’escalator le plus proche. Pris dans ses réflexions, il remarqua à peine l’homme brun de son âge avachi sur un banc, semblant porter toute la misère du monde sur ses épaules.

Matt était perdu dans ses pensées. La scène du suicide de sa sœur défilait encore et encore devant ses yeux. Il n’aurait jamais cru ressentir un tel vide, une telle souffrance… une telle culpabilité. Sabine était… avait toujours été la seule personne  à laquelle il avait tenu. Ses dernières paroles l’avaient blessé, tout comme son geste. Il ne comprenait pas ce qui avait pu la pousser à sauter. Sabine avait toujours été équilibrée, plus que lui en tout cas. Il était vrai qu’elle avait tendance à se replier sur elle-même, mais elle n’avait jamais eu d’idées suicidaires, jusqu’à la veille.

Matt releva les yeux vers l’extrémité du parc et croisa la rambarde de laquelle Sabine avait sauté. La brume brouilla la vue en même temps que de lointains souvenirs revenaient à lui.

20 ans plus tôt

Matt donna rageusement un coup de pied dans une canette qui traînait sur le sol de la plate-forme du 53ème étage. Il la suivit du regard alors qu’elle tombait dans l’abîme de la rue. Il sourit railleusement quand elle frappa de plein fouet le toit d’une aéromobile. Surpris, le conducteur fit un écart et manqua de peu de percuter le véhicule face à lui. Après cet incident, la circulation reprit son cours normal. Matt s’éloigna de la rambarde en soupirant. Il n’y aurait pas d’accident cette fois, dommage. Il croisa le regard offusqué d’un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux grisonnants. Ce dernier passa devant lui en lâchant :

— Petit inconscient ! Réalises-tu ce que tu aurais pu provoquer ?

— Va te faire foutre ! rétorqua Matt en prenant le chemin de son immeuble.

À 14 ans, on accepte mal toute remarque, tout comme on se fout de tout. Il entra dans le hall de l’immeuble. Un réflexe conditionné lui fit courber les épaules. Il détestait cet endroit. Cela avait beau être l’appartement où il vivait depuis sa naissance, il y étouffait.

Il abaissa à contre cœur la poignée de la porte d’entrée, et pénétra dans l’appartement. Aussitôt son père se rua sur lui et l’attrapa par le col de la chemise.

— Espèce de petit salopard ! Est-ce que c’est comme ça qu’on t’a éduqué ?

Matt ne répondit pas, se contentant d’afficher un air suffisant. Cela ne fit que décupler la fureur de son père.

— Ça ne va pas se passer comme ça, cette fois.

Matt sourit.

— Et qu’est-ce que tu vas faire ? Me frapper ? Tu n’es qu’un trouillard tout juste bon à aligner des chiffres, ajouta-t-il d’un ton méprisant.

La gifle partit sans qu’il ne la vit venir. Il se massa la joue et releva un regard révolté sur l’homme face à lui.

— Je suis ton père, je te jure que tu vas finir par m’obéir.

Une voix féminine s’éleva derrière eux.

— Maxime, calme-toi.

Matt porta son regard au deuxième plan, et vit sa mère. Elle tenait dans ses bras Sabine, sa petite sœur de deux ans. Celle-ci suçait son pouce et les regardait d’un air apeuré. Matt lui fit un petit sourire pour la rassurer. Sa petite sœur, c’était son rayon de soleil. Les gens ne comprenaient pas son attitude, ses parents encore moins. « Tu es destructeur, voleur. Tu n’iras pas loin dans la vie si tu continues comme ça » lui répétaient-ils à longueur de journée. Et pourtant, il y avait une raison à ses agissements. Il détestait cette planète. Tout ce qu’il voyait autour de lui était sombre, défectueux, inégal. Tout ne méritait qu’à être détruit. Et il devait bien l’admettre, il aimait ce pouvoir qu’il possédait sur la vie des gens, rien qu’un moment. Il se sentait enfin vivre dans ce monde imparfait.

Sabine était différente à ses yeux. Elle était le seul élément positif qu’il voyait dans sa vie, et paradoxalement, il s’était pris d’affection pour elle. Il sentait qu’elle était faite du même feu que lui, et que, quand elle serait un peu plus grande, elle le comprendrait.

La voix de son père le ramena à la réalité.

— Me calmer ! Nom de Dieu Sonia, il a complètement détruit la boucherie Martin !

— Calme-toi, lui intima sa femme d’un ton plus dur. Tu fais peur à la petite, ajouta-t-elle en désignant du regard Sabine qui commençait à pleurnicher.

Maxime acquiesça d’un léger hochement de tête. Matt, lui, fit remarquer :

— D’autant plus que tu m’accuses sans preuve.

— Je t’ai vu mettre le feu, Matt.

— Tu me suis maintenant ?

— Tu es encore mineur. Mais enfin, je pourrais savoir ce qu’il t’a pris ?

— J’avais envie d’un barbecue.

Son père se retint de peu de le frapper à nouveau.

— Tu ne peux pas continuer sur cette voie-là, Matt. Il est temps que je prenne les choses en main.

— Et qu’est-ce que tu vas faire ? Me dénoncer aux flics ?

— Je devrais sûrement, mais j’ai trouvé une autre idée.

Matt garda le silence, attendant la suite avec angoisse. Il n’aimait pas la tournure que prenaient les évènements. Son père poursuivit :

— Je t’ai inscrit dans le camp de redressement militaire de North Point. Là-bas, tu apprendras la discipline.

Matt s’emporta :

— Hors de question que j’aille dans ce trou à rats !

— Je ne te donne pas le choix.

— Je préfèrerais encore crever.

— Matt, si tu ne vas pas dans ce camp, tu peux faire tes bagages et foutre le camp d’ici.

L’ultimatum résonna dans la pièce. Le temps sembla comme s’arrêter pendant que les deux hommes s’affrontaient du regard. Matt plissa les paupières et déclara d’un ton sombre.

— Je n’ai pas besoin de bagage. Rien ne me retient ici.

Il recula d’un pas et observa sa petite sœur qui maintenant pleurait à chaudes larmes. Sa mère essayait tant bien que mal de la calmer. Sabine bredouilla entre deux sanglots :

— Matt pas partir…

Mais il avait pris sa décision. Il ouvrit la porte et la claqua derrière lui. Il entendit les pleurs de sa sœur et les cris de ses parents. Mais tout ça était derrière lui à présent, au propre comme au figuré.

14 ans plus tard, sa sœur avait repris contact avec lui. Elle étouffait chez ses parents et voulait connaître ce frère dont on ne parlait qu’à mi mots à la maison. Il avait d’abord été surpris, puis angoissé. Il vivait sans attache depuis trop longtemps. Mais peu à peu, ils s’étaient apprivoisés et appréciés. Sabine avait fini par le rejoindre, lui et les Absinthes noires.

Ces six dernières années avec sa sœur étaient passées vite, trop vite. Il regrettait maintenant de ne pas avoir passé plus de temps avec elle, de n’avoir pas remarqué son changement ce dernier mois. Il aurait dû la protéger, c’était son rôle. Il soupira.

La perte de sa sœur le plongeait dans un torrent de souffrance. À quoi l’amour servait-il au fond ? Il n’aimait pas aimer, non, vraiment pas.

Il sentit soudain une main sur son épaule. Il releva les yeux et croisa le regard à la fois amical et hésitant de Prisca. Il fit un léger hochement de tête et reposa ses yeux sur l’horizon. Prisca s’assit à ses côtés. Un silence pesant s’installa. Matt finit par grogner :

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je ne sais pas… Voir si tu voulais… discuter, hésita-t-elle.

— Je n’ai rien à dire à personne, et encore moins à toi, lui rétorqua-t-il d’un ton agressif.

Elle serra la mâchoire et accepta le coup sans rien dire. Elle n’avait pas envie de faire un éclat. Elle était bien trop lasse pour ça, comme il l’était sans doute.

Le silence retomba sur le couple. Matt se détourna légèrement de Prisca et fixa le banc en face de lui. Il entendait la respiration tendue de la jeune femme à ses côtés, et faisait tout pour l’oublier. Il lui en voulait, un peu. Au fond, c’était sa faute s’il n’avait pas remarqué que Sabine allait si mal. Il était trop obnubilé par elle. Elle était si obsédante, fascinante, troublante. Il sentit son parfum arriver jusqu’à ses narines et son bas ventre se raidir. Si elle restait trop longtemps ici, il allait craquer; et ça, il ne le voulait pas. Il fut soulagé de la voir se lever.

— Si tu changes d’avis, tu sais où me trouver.

Elle s’éloigna. Quand elle eut disparu de sa vision, il expira profondément.

…oooOOOooo…

Sergueï entra dans le bureau. Le loft était calme pour une fois, comme il ne l’avait pas été depuis longtemps. Il vérifia d’un rapide regard que personne ne se trouvait dans la pièce, puis se dirigea rapidement vers le secrétaire. Il ouvrit le tiroir du bas et s’assura une nouvelle fois que personne ne l’observait. Rassuré, il fit pivoter un double fond et en sortit deux objets. Le premier était une carte postale d’un paysage terrestre, représentant une isba de la province pétersbourgeoise. L’adresse était inscrite au dos. Le deuxième était une simple clef en bronze, ciselée à l’ancienne. Le russe la caressa lentement en réfléchissant. Il était plus que temps qu’ils se rendent sur Terre. Ils en avaient les moyens maintenant. Pourquoi rester plus longtemps sur cette fichue planète ?

Il se reprit et rangea ses trésors dans leur cachette. Quand il se releva pour sortir, il découvrit acacia sur le pas de la porte. Elle le fixait avec cet air confiant qu’il abhorrait. Il devait rester calme, il n’était pas sûr qu’elle ait vu quoi que ce soit.

— Je peux t’aider ?

— Je te cherchais. Nous devons parler de la disparition de Sabine.

— Et que veux-tu me dire ?

— Je veux m’assurer que tu ne comptes pas la remplacer.

— Je n’en ai pas l’intention. Jared pourra assurer la partie informatique. De toute façon, j’ai d’autres plans.

— Lesquels ?

— Nous rentrons sur Terre.

La Xaklan se figea et son visage se ferma.

— Hors de question.

— Quitter Mars pour la Terre a toujours été notre but.

— Pas le mien.

— Mais tu n’es pas obligé de venir. Ça me ferait très plaisir que tu restes ici.

Elle fronça les sourcils.

— Personne ne quittera mars sans mon autorisation.

— C’est une menace ?

— Exactement. Et tu sais très bien que je ne les dis jamais en l’air. À moins que tu ne veuilles une autre démonstration de mes capacités ?

Il ne répondit pas, elle avait raison, même si ça l’écœurait de l’admettre. Elle fit un sourire victorieux auquel il répondit en serrant les dents et les poings.

— Je te laisse réfléchir à tout ça.

Elle tourna les talons et sortit.

…oooOOOooo…

— Vous m’avez fait demandé, Inspecteur ?

Florent détourna son attention du vaisseau xaklan pour se retourner vers l’officier xaklan qui venait d’apparaître.

— En effet, Swist.

— Vous savez qu’habituellement je travaille au laboratoire.

— C’est ici que j’ai besoin de vous

— Certains de mes collègues sont davantage formés pour travailler sur le terrain.

— Ils ne sont pas Xaklans, argua Florent en désignant le vaisseau derrière lui.

L’officier l’étudia plus attentivement et s’approcha. Il sortit un gant en plastique de sa poche et l’enfila. Il caressa la surface de l’appareil.

— C’est un vaisseau de la planète mère des Xaklans. Jusqu’ici, je n’en avais vu que dans les bouquins. Comment l’avez-vous découvert ?

Florent se pinça les lèvres. Il ne pouvait pas avouer ses sources au risque de passer pour un fou.

— Par hasard, je me baladais, et mon pied a buté sur la télécommande du vaisseau. La curiosité a fait le reste.

Swist ne releva pas, bien qu’étonné que l’inspecteur se soit promené dans un endroit pareil. Il était son supérieur, mieux valait ne rien dire. Bergen continua :

— J’aimerais vous montrer l’intérieur, suivez-moi.

Il obtempéra. À l’intérieur de l’engin, un nombre incroyable d’ordinateurs émettaient de légers bips.

— Comme vous le voyez, commenta Florent, j’ai trouvé le bouton on, mais je ne sais pas interpréter toutes ces informations.

— Je vois. Vous voulez que je m’en charge, c’est ça ?

— Quelle perspicacité ! Je suis persuadé que ce vaisseau a un lien avec les hold-up qui secouent la société actuellement. Je veux toutes les données qu’il contient, et ce le plus vite possible. Faîtes-vous aider de toute l’équipe que vous désirez, vous dirigerez ces recherches.

Swist ouvrit des yeux écarquillés.

— C’est un honneur, monsieur.

— Profitez de cette chance pour nous étonner. Prévenez-moi dès que vous aurez du nouveau.

…oooOOOooo…

Jared était sorti sur le balcon. Ses yeux fixaient le contrebas sans faire attention à ce qu’ils voyaient. Il n’était toujours pas revenu de sa surprise et de sa tristesse. Sabine avait sauté. Il n’avait pas réussi à la réconforter. Il se demandait même s’il ne l’avait pas encore plus poussé vers le vide en lui parlant. Et maintenant, il devait supporter l’absence de celle dont il s’était toujours senti le plus proche dans le groupe.

Il sentit soudain une présence derrière lui. Grâce à son odorat, il reconnut le parfum de Lania. Il fit une légère grimace. La jeune fille avait encore beaucoup à apprendre. Elle savait ne laisser aucune trace visuelle, mais il n’en était pas de même au sujet de l’olfactif. Il se décida à prendre la parole.

— Tu es ici pour me parler ?

Lania prit son courage à deux mains et avança jusqu’à son niveau.

— Effectivement.

Il se retourna vers elle, attendant la suite.

— J’ai rencontré quelqu’un qui veut te voir, expliqua-t-elle.

Il songea tout de suite à Tatiana Smith. Son regard s’alluma d’espoir.

— Qui est-ce ?

— Un homme, s’exclama-t-elle comme s’il s’agissait d’une évidence.

Il baissa les épaules, déçu, et accordant déjà beaucoup moins d’importance à la jeune femme.

— Un homme… Il y en a plein sur Mars. Qu’a-t-il de particulier celui-là ?

— Mis à part que c’est un super coup, il a dit avoir une affaire juteuse à te proposer.

— Comment me connaît-il ? Tu lui as parlé de moi ?

— Non, il te connaissait d’avant. De réputation sans doute, tu es connu dans le milieu des tueurs à gage.

Il accepta le compliment sans émoi.

— Comment est-il ? Tu connais son nom ? Qui dois-je abattre ?

— Eh doucement avec tes questions ! Il te répondra lui-même. Il nous attend dans le café Aquatis, à South Point.

— Maintenant ? Dans ce quartier de grenouilles ?

Grenouilles, ce n’était plus le terme pour désigner les Français, les nationalités terriennes n’ayant plus cours sur Mars. Il s’agissait maintenant d’un qualificatif, toujours péjoratif, pour désigner les Xaklans.

— Oui, tu acceptes de m’accompagner ?

— Très bien, mais il va nous falloir une bonne heure pour nous y rendre.

— Je ne pense pas, non, réfuta-t-elle en souriant malicieusement.

— Tu as un raccourci à me proposer ?

— J’ai mieux que ça.

Elle sortit un objet cylindrique de sa poche. Sa couleur gris métallisé luisait sous les néons. Jared fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Dernière innovation terrienne, un téléporteur.

— Un téléporteur ? Ils ont enfin réussi à en fabriquer un ?

— Oui.

— Comment tu te l’es procuré ?

— Il me l’a prêté. On y va ?

— Donc il est terrien.

— Il vient de la Terre, oui, s’impatienta Lania, on y va, oui ou merde ?

— Qu’est-ce que je dois faire ? accepta-t-il.

— Donne-moi la main.

Il allait s’exécuter quand une hésitation le fit reculer.

— Attends une seconde. Tu es certaine que nos corps ne vont pas exploser ou un truc du genre ?

— Oui, il n’y a aucun danger. Je m’en suis déjà servi pour venir. Il te suffit de penser à l’endroit où tu veux être et la machine t’y emmène. C’est simple, même pour moi.

Jared se laissa convaincre et mit sa main dans la sienne. Elle lui jeta un coup d’œil et se concentra sur la salle principale du bar Aquatis. Quelques secondes plus tard, ils s’y matérialisaient. Jared regarda autour de lui, ébahi.

— Je veux le même, déclara-t-il à Lania.

Elle sourit, puis se dirigea vers le fond de la salle.

— Suis-moi.

Il mit ses pas derrière les siens. Autour de lui, des Xaklans se retrouvaient entre amis. Quelques humains se trouvaient parmi eux, mais peu. Les liens que les deux races avaient tissés sur Terre s’étaient distendus sur Mars, et il était plutôt rare de les voir fréquenter les mêmes lieux. Des androïdes servaient les clients, d’autres étaient clients eux-mêmes.  Les robots avaient très peu profité de leur liberté durement gagnée quelques décennies plus tôt. Ils avaient tellement l’habitude du travail qu’ils n’avaient su rester oisifs. Mais ils étaient dorénavant leur propre patron, et pouvaient mener leur vie comme ils le désiraient.

Lania avança vers la table du coin droit, près de la vitrine. Jared leva les yeux et se figea quand il découvrit l’homme qui lui faisait face. Ce dernier afficha un sourire discret, faisant plisser ses rides. Loin de le défigurer, ces dernières lui donnaient du caractère. Ses cheveux avaient grisonné, mais il n’était pas chauve, c’était déjà ça. Son regard brun foncé était toujours aussi sérieux et pragmatique. Lania arriva à ses côtés, se pencha vers lui pour l’embrasser fougueusement. Il mit rapidement fin à ce baiser et fit signe à Jared de s’asseoir face à lui.

Il s’exécuta pendant que la jeune femme s’installait aux côtés de son amant d’une nuit.

— Bonjour, le salua Jared, ça faisait longtemps.

— Huit ans, répondit l’homme.

Le regard de Lania passait de l’un à l’autre, étonné.

— Vous vous connaissez ?

— C’est Danny, mon père adoptif, expliqua Jared.

Lania regarda son compagnon d’un œil nouveau. Si elle était gênée, elle n’en laissait rien paraître. Jared la fixa quelques instants, avant de reporter son regard sur son père.

— Qu’est-ce qui t’amène ici ?

— J’ai un contrat.

— Et tu as besoin de moi ? Je croyais que tu avais dit préférer travailler en solo ?

— Ça fait huit ans que j’ai quitté Mars, je ne suis plus au fait de tout ce qu’il s’y passe, contrairement à toi.

Le jeune homme contracta la mâchoire. Ce moment, il l’avait longtemps imaginé quand Danny l’avait laissé tomber pour la Terre. Et pourtant, il ne lui apportait maintenant aucune satisfaction.

— Sur qui porte ton engagement ? se renseigna-t-il.

— Un Xaklan d’une quarantaine d’années. Il ne devrait pas tarder d’ailleurs.

Jared se mit de côté sur la banquette pour pouvoir à la fois observer ses comparses et la porte d’entrée. Il continua la discussion :

— Pourquoi n’es-tu pas venu me voir directement ?

— J’ai rencontré Lania avant, et j’ai préféré faire au plus direct. Je n’avais pas spécialement envie de rechercher ton adresse pendant des heures. Tu sais, moi, l’informatique…

Le fils fit un léger sourire, se rappelant toutes les fois où il avait dû faire des recherches pour son père. Il s’était formé sur le tas, puis Sabine lui avait appris les dernières ficelles. Son cœur se serra à la pensée de son amie.

Lania observait les deux hommes à ses côtés. Bien qu’ils n’aient aucun lien héréditaire, ils se ressemblaient énormément, même regard, et surtout même attitude. Elle se posait quelques questions dont la principale était : est-ce que Danny s’était servi d’elle pour joindre Jared ? Ça lui importait peu à vrai dire. Elle aussi s’était servie de lui, pour oublier. Elle mourait d’envie de boire un verre, mais n’osait interrompre les retrouvailles silencieuses du père et du fils. Ces hommes étaient de la rare race de ceux qui savent communiquer sans dire un mot.

La porte d’entrée s’ouvrit laissant entrer un couple. L’homme avait ses cheveux bleus coupés en brosse. Un piercing en or à l’arcade contrastait avec sa peau bleue azur. Un costume chic avec une cravate complétait son look. Sa compagne était radicalement différente, elle laissait ses longs cheveux verts d’eau flottés dans le vent. Une ample tunique et un jupon léger mettaient un point final à cette allure bohème.

— C’est lui, murmura Danny.

Jared les observa un moment, puis se rassit correctement. Il fixa attentivement son père avant de demander :

— Qui t’a engagé ?

— Secret professionnel, tu sais comment ça fonctionne.

— J’aime savoir pour qui je travaille.

— Ça veut dire que tu acceptes ?

Il acquiesça imperceptiblement. Son père sourit avant de répondre.

— Le nom du commanditaire, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’une grande entreprise se cache derrière tout ça. Ce Xaklan a quitté le groupe avec tous les secrets de la boîte. Il aurait déjà pris des contacts pour les vendre au plus offrant.

— Et les patrons veulent empêcher ça.

Danny haussa les épaules.

— Leurs motivations, c’est leur problème. Moi je fais ce pour quoi l’on me paye. Tu n’as pas changé d’avis ?

— Non, quand passe-t-on à l’action ?

— Demain.

…oooOOOooo…

Prisca était avachie sur le canapé du loft. Devant elle, la télé éteinte reflétait son image. Elle était rentrée de sa balade matinale dix minutes plus tôt et s’était écroulée. Elle n’avait plus envie de bouger, plus d’initiatives à prendre. Elle repensa à Sabine sans comprendre son geste. Prisca tenait à la vie, même si la sienne se désagrégeait de minutes en minutes.

Enzo sortit de sa chambre d’un pas décidé. Il venait d’avoir un plan pour le projet Isis et devait le mettre en place. Il s’arrêta quand il vit Prisca. Son amie avait les yeux dans le vague. Son teint livide tranchait avec le rouge profond du canapé. Il l’observa d’un air désolé puis s’avança pour se laisser tomber à ses côtés.

— Tu sais, c’est plus intéressant de regarder la télé quand elle est allumée.

Elle se contenta d’hausser les épaules. Il la fixa intensément, essayant de deviner ses pensées. Son attitude l’agaça rapidement.

— Qu’est-ce que tu veux Enzo ? s’énerva-t-elle.

— Toi.

— Il y a très longtemps que nous avons rompu.

— Je sais. De toutes manières, je n’ai aucune intention de reprendre une relation sérieuse avec toi. Nos relations sexuelles me suffisent, bien qu’elles se soient faites plus rare ce dernier mois…

Prisca lâcha un soupir agacé. Enzo reprit :

— C’est en tant qu’ami que je veux te parler.

— Si tu continues cette discussion plus loin, on va se croire dans un soap.

— J’essaye d’être sérieux, Prisca, dit-il d’un ton grave. Arrêtons de jouer les durs deux secondes. Depuis presque vingt ans qu’on se connaît, j’ai appris à t’apprécier, sur tous les plans. Je te connais plus que tous les autres membres du groupe. Je vois bien que quelque chose ne va pas. Et après ce qu’il vient de se passer avec Sabine…

— Je n’ai pas l’intention de me suicider. Si tu me connais si bien, tu devrais le savoir.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu te renfermes ces derniers temps, je ne sais même plus depuis quand je n’ai pas entendu ton rire. Bergen est en train de te détruire. Il faut que tu reprennes les choses en main avant qu’il ne soit trop tard.

— Tu crois que je n’en ai pas envie ? J’ai déjà essayé, si tu as une solution, je t’écoute !

— Change-toi les idées.

— Comme si c’était simple… Dis-moi comment si tu es si malin.

Il se rapprocha d’elle et enfouit sa tête contre sa nuque et respira profondément son parfum. Bien que le désir lui donnât la chair de poule, elle grogna :

— Je n’ai pas la tête à penser au sexe.

Il sourit et se dégagea pour plonger son regard dans le sien.

— Bien que ce soit une excellente idée, ce n’est pas à ça que je pensais dans l’absolu.

Elle fronça les sourcils, étonnée, et l’encouragea à poursuivre.

— J’ai un plan pour Biogénic. Je vais avoir besoin de toi.

Au nom de l’entreprise, Prisca s’était aussitôt redressée.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit tout de suite ?

— Je voulais être sûr d’avoir toute ton attention.

— Tu l’as maintenant. Que comptes-tu faire ?

— Le projet Isis est prêt, il est temps d’agir. Durant le mois, j’ai fait la connaissance de divers PDG du même secteur que Biogénic. Certains sont très intéressés par le projet Isis et sont prêts à mettre le prix pour acheter le brevet. C’est le cas notamment du trio de tête de Cellusix.

Il sortit trois photos de sa poche, une femme et deux hommes et lui tendit.

— J’aurais besoin que toi et Sergueï preniez l’apparence de deux de ses trois personnes.

Elle acquiesça puis lâcha.

— Je te laisse la femme ?

Il sourit.

— Je n’ai jamais aimé me travestir.

Ils échangèrent un regard complice. Enzo se leva.

— Tu sais où est Sergueï ?

— Dans le bureau.

— OK. Je vais le prévenir.

— Si jamais il refuse, on peut assurer tous les deux.

— On assure toujours tous les deux, rétorqua-t-il en lui adressant un clin d’œil.

…oooOOOooo…

Vidal était encore une fois confiné dans le labo qu’Acacia lui avait fourni. Il ne pourrait plus tarder la fin du projet encore longtemps. Acacia le pressait, venant l’observer tous les jours. Il ne pouvait se permettre de simuler, elle savait le mettre à jour comme personne n’avait jamais su. Pris d’un subit découragement, il s’assit sur la chaise derrière lui et soupira. Il avait l’impression que son existence échappait à tout contrôle, ou tout du moins au sien. Elle avait pris un virage à 180° le jour où il avait été coffré. Ce même jour où sa femme lui annonçait qu’elle était enceinte. Ça l’avait déstabilisé, c’était sans doute pour cette raison qu’il s’était laissé prendre.

Maintenant qu’il était libre, il fallait qu’il la retrouve, elle et son enfant. Il n’avait pas le droit aux visites pendant son emprisonnement. Peut-être avait-elle essayé de le voir ? Il n’en avait aucune idée.

Quand il fermait les yeux, il parvenait encore à la voir : ses cheveux blonds en bataille, son regard pétillant de malice. Et son rire, son rire si mélodieux dont les notes le poignardaient encore comme autant de coups de couteaux.

Le bruit d’une porte qu’on referme le sortit de ses rêveries. Il leva les yeux et découvrit Acacia, son maudit rictus sarcastique aux lèvres.

— C’est ainsi que tu travailles ?

— Les pauses sont un droit du travailleur depuis des siècles.

— Dans ce cas-là, appelle l’inspection du travail. Je suis certaine qu’ils seront ravis d’avoir de tes nouvelles.

Il ne répondit pas, se contentant de lui lancer un regard noir. Loin d’être impressionnée,  la Xaklan lui ordonna d’un ton ferme de se mettre au travail. À contrecœur, il se leva et reprit ses recherches. Acacia le surveillait en silence. Après quelques dizaines de minutes, Vidal laissa échapper sa curiosité.

— Puis-je au moins savoir à quoi ces nanos vont te servir ?

— Tu es plus heureux en ne le sachant pas.

— Je n’aime pas tes plans. Ce projet Isis est un cauchemar pour l’Humanité. Je n’aurais jamais dû y participer…

Elle s’esclaffa. Il lui lança un regard à la fois surpris et indigné. Elle s’expliqua :

— Ta fausse indignation est pathétique. Pour la compassion humaine, tu repasseras. Dois-je te rappeler que tu es le terroriste le plus dangereux et le plus recherché de cette planète ? Tes bombes biochimiques ont tué des milliers de personnes.

Il serra les dents.

—  C’était différent.

— Ah oui ? En quoi ?

— C’était une lutte politique. Ceux qui sont morts n’étaient que des patrons véreux qui exploitaient des milliers et des milliers de personnes dans leurs usines.

— Tes virus en ont touché d’autres, des citoyens innocents.

— C’était un mal nécessaire. De plus, mes bébés étaient programmés sur un périmètre précis et dans un temps donné. Je ne suis pas un boucher.

— Je ne le suis pas plus. Tu n’as rien à craindre de moi Vidal, tant que tu ne contraries pas mes plans.

Elle plongea son regard déterminé dans le sien pour s’assurer d’être comprise.

…oooOOOooo…

L’aérolimousine s’arrêta sur l’esplanade de Biogénic. Enzo, Prisca et Sergueï en sortirent, chacun ayant pris l’apparence de leur PDG. Ils firent quelques pas en direction du luxueux accueil en verre de l’entreprise.

— Vous vous rappelez le plan ? chuchota Enzo.

— Ne nous prend pas pour des idiots, rétorqua le chef.

Enzo fit un sourire sarcastique. Le trio passa la porte sereinement et se dirigea vers le standardiste. Enzo prit les choses en main.

— Bonjour. Nous sommes les dirigeants de Cellusix. Nous avons rendez-vous avec Mme Tylo.

— Veuillez patienter quelques instants.

Il pressa un bouton de son standard et joignit le bureau de la présidente. Après une rapide discussion, il coupa la communication.

— Mme Tylo va vous recevoir. Veuillez attendre ici que son secrétaire M. Wagner vienne vous chercher. Vous pouvez vous asseoir dans la salle d’attente à côté.

Le trio s’exécuta. Quelques minutes plus tard, Jim faisait son apparition avec son air détaché habituel.

— Messieurs dames, si vous voulez bien me suivre.

Ils se levèrent et Jim les guida parmi les nombreux couloirs, les surveillant du coin de l’œil.

Prisca, elle, observait autour d’elle avec attention. Elle avait plus de temps pour étudier les lieux que lors de leur virée nocturne. C’était essentiel si elle voulait un jour mettre sa vengeance en place. Ils arrivèrent bientôt devant le bureau de la présidente. Wagner frappa. Enzo serra les poings, il fallait que son plan fonctionne. La voix de Nadia retentit, ordonnant d’entrer. Jim ouvrit la porte et fit entrer les trois pseudo PDG. Prisca releva les yeux, et se figea quand elle croisa le regard de la femme en face d’elle. Ces cheveux roux, ces yeux sombres… Elle les avait déjà vus, elle en était sûre. Des images se superposèrent, des images qui avaient toujours été floues. Elles retrouvèrent leur netteté en un éclair. Nadia Tylo était l’assassin de sa mère. Prisca serra les dents et ne put empêcher son regard de se durcir. Cette salope paierait, elle s’en faisait la promesse.

Sous l’invite de Nadia, Enzo et Sergueï s’étaient assis. Ils jetèrent un regard légèrement étonné à Prisca quand ils virent qu’elle était toujours immobile. Elle se reprit et alla s’asseoir dans le troisième fauteuil. Jim servit à chacun un verre de whisky puis s’installa à son bureau, légèrement en retrait. Nadia prit la parole.

— C’est un honneur pour moi de recevoir votre visite. Mais vous êtes restés très discrets sur les buts de cette entrevue.

— C’est un rendez-vous d’affaires, expliqua Enzo. Nous avons été plus que satisfaits des résultats du projet Isis.

— C’est un produit formidable, confirma Nadia.

— Si formidable que nous sommes prêts à mettre le prix pour l’acquérir, fit Sergueï.

— Et bien, il ne va pas tarder à être commercialisé, vous pourrez alors l’acheter.

— Je crois que nous nous sommes mal compris, répliqua Enzo.

— Vraiment ? Alors expliquez-vous.

— Nous voulons le brevet du projet. Nous voulons être sûrs que seul Cellusix le développera.

Nadia éclata de rire. Ses invités serrèrent les dents.

— C’est une blague, n’est-ce pas ? Pourquoi voudrais-je me séparer d’une corne d’abondance telle que le projet Isis ? Sérieusement, pourquoi êtes-vous là ?

— Nous venons de vous le dire, répondit Enzo d’un ton froid et dissimulant avec peine un regard noir.

— Oh, dans ce cas-là, nous n’avons vraiment pas la même conception des affaires. Vous savez où est la sortie, ajouta-t-elle en désignant la porte.

Jim se leva et se plaça derrière Enzo, Prisca et Sergueï, attendant patiemment. Ils se levèrent et prirent le chemin de la sortie. Enzo se retourna soudain vers la dirigeante.

— Veuillez réfléchir davantage à cette offre.

— C’est tout vu, mon cher.

Il fronça les sourcils, mais se vit obligé de suivre Prisca et Sergueï hors du bureau.

Après avoir raccompagné le trio, Jim regagna le bureau de Nadia. Il la trouva songeuse, passant machinalement le doigt sur le rebord de son verre. Il s’assit en face d’elle et attendit qu’elle se décide à prendre la parole.

— Cet Enzo devient de plus en plus gênant, finit-elle par lâcher, mais il est vraiment à court d’idées pour tenter des plans aussi minables.

Il acquiesça, puis s’enquit :

— Qui l’accompagnait à ton avis ?

— Je ne sais pas qui était l’autre homme, Matt peut-être, ou Sergueï. Mais une chose est sûre, la femme que nous venons de rencontrer est Prisca.

— Comment peux-tu en être aussi certaine ?

— Malgré le changement d’apparence, elle possède le même regard que sa mère.

Le silence retomba alors que la dirigeante réfléchissait de nouveau. Son secrétaire finit par l’interrompre.

— Que comptes-tu faire ?

— Il est temps de mettre fin à cette situation.

…oooOOOooo…

Jared observait le bassin de la piscine municipale de South Point en contrebas. La large vitre du bar dans lequel il se trouvait offrait un large panorama sur les baigneurs.

Sa nouvelle cible pratiquait la natation, et adorait l’eau, comme tout bon Xaklan qui se respectait. Danny lui affirmait qu’Harold, c’était son prénom, était réglé comme du papier à musique. Tous les après-midi, à deux heures piles, il gagnait la piscine, nageait pendant deux heures, passait une demi-heure dans les vestiaires, et rentrait en passant par le quartier peu famé de « Frogeden ». Ce serait là qu’aurait lieu le job, le lendemain.

Jared préférait s’assurer que toutes ces informations étaient exactes, sa confiance en son père adoptif s’était amenuisée en huit ans. Il avait donc réservé son après-midi à cette filature, passe-temps qu’il aurait largement préféré pratiquer seul. Il sentit le parfum de la jeune fille avant même qu’elle ne dise un mot. Elle lui tendit un gobelet.

— Tiens, je t’ai pris une bière de soja. Ce n’est pas terrible, je sais, mais c’est tout ce qu’ils avaient dans ce repère de grenouilles.

— Merci, Lania, mais je bosse, là.

Elle fit une moue contrariée.

— Dis-moi, le propre d’un « espion », ce n’est pas de se fondre dans le décor ? Ça paraît quelque peu suspect là que tu ne consommes rien.

Il réprima un grognement contrarié, elle l’avait eu. Il se saisit du récipient d’un geste sec et avala quelques gorgées. Elle l’imita.

— Pourquoi est-ce que tu as tant tenu à m’accompagner, Lania ?

Elle haussa les épaules.

— Je n’avais rien à faire.

— Je ne suis pas baby-sitter. Et la compagnie de Danny t’aurait sûrement plus divertie.

Elle lui jeta un regard perplexe.

— Ça te gène que j’ai couché avec ton père ?

— Adoptif, père adoptif. Pas le moins du monde, il y a longtemps que j’ai cessé de me préoccuper de lui, et je n’ai jamais commencé avec toi.

La jeune fille contracta la mâchoire.

— Trop aimable.

— Ne me dis pas que ça te surprend.

— Non, j’ai l’habitude. Mais tu pourrais au moins me regarder quand tu me lances de tels compliments.

Il soupira d’exaspération. Il n’avait pas besoin d’une telle enfant gâtée pour mener sa mission à bien. Tout en continuant d’observer les nageurs, il prononça les mots qui, l’espérait-il, la ferait taire définitivement.

— Si tu n’aimes pas la vie que tu mènes, il ne fallait pas quitter ta famille, ton fric et la bonne société.

Elle lui lança un regard noir et énonça d’une voix sombre.

— Je n’ai jamais choisi d’avoir la famille que j’ai eue. Il faudrait que vous compreniez que si je l’ai quittée, c’est que je ne m’y sentais pas à ma place, pas à mon aise. Je voulais être libre. La seule famille que j’ai jamais choisie, ce sont les Absinthes noires, et pour rien au monde je ne la quitterai.

Elle se tut. Il ne réagit pas, mais ses mots faisaient peu à peu chemin dans son esprit.

…oooOOOooo…

Au volant de son aéromobile, Florent filait vers le terrain vague. Swist venait de le joindre, son équipe avait découvert quelque chose. L’inspecteur tapotait fébrilement sur le volant. Il ne s’était jamais senti aussi proche de la conclusion de son enquête. Cette histoire serait bientôt finie, il pourrait penser à autre chose. Il pourrait profiter de sa relation avec Amy, en profiter pleinement. Il sourit, elle lui manquait, mais il fallait qu’il se passe d’elle quelques jours, afin de boucler au plus tôt cette affaire.

Il se gara enfin sur le bas-côté et descendit en hâte pour courir vers l’appareil. Swist l’attendait, un large sourire aux lèvres.

— Alors ? s’empressa de demander Florent.

— Nous avons découvert quelque chose.

— Vous me l’avez déjà dit au téléphone. De quoi s’agit-il ?

— Nous avons trouvé, et cela n’a pas été facile, les données étaient dissimulées, il nous a fallu trouver un grand nombre de codes et de mots de passe…

— Venez-en au fait.

— Nous avons découvert l’équivalent d’un guide d’orientation. Le propriétaire de ce vaisseau avait apparemment un but précis.

Florent esquissa un sourire.

— Vous voulez dire que vous savez les lieux où il s’est rendu ?

— Le lieu plus précisément.

Bergen lui fit signe de continuer.

— Il s’agit d’une bijouterie, située à West Point, 40ème étage. Elle s’appelle « Joyaux et diamants ». J’ai fait quelques recherches, et il se trouve qu’elle a été cambriolée la veille du hold-up à la Banque Rouge.

Son interlocuteur le regarda d’un air intéressé.

— Vraiment ? Dîtes-moi, Swist, vous croyez aux coïncidences ?

— Non, je ne serai pas entré dans la police si c’était le cas.

— Moi non plus. Il va falloir que j’aille faire un tour à cette bijouterie. Donnez-moi l’adresse. Vous avez fait du bon boulot Swist.

— Merci. J’aimerais suivre ce cas, Inspecteur.

— C’est entendu.

…oooOOOooo…

Enzo avait une nouvelle fois revêtu l’identité de Nicolas et entra dans son bureau du palais présidentiel. Il se laissa tomber sur sa chaise et ouvrit les dossiers devant lui. Son plan avait encore échoué. Il commençait à ne plus avoir d’idées. Nadia était un adversaire redoutable. Mais il ne devait pas s’avouer vaincu. Il n’était pas seul. Prisca l’aiderait, il le savait. Elle était revenue de l’entrevue avec Nadia avec un air déterminé qu’il ne lui avait pas vu depuis longtemps. Il feuilleta d’un air distrait les comptes rendus devant lui. Peut-être qu’il pourrait convaincre le président d’arrêter le projet Isis. Il y avait peu d’espoir, mais il fallait tenter le coup.

Son téléphone sonna soudain. Il décrocha.

— Nicolas Carey.

— Nicolas, je veux vous voir immédiatement dans mon bureau, retentit la voix du président.

— Tout de suite, monsieur.

Enzo raccrocha et se mit en route. Quelques minutes plus tard, il frappait à la porte. La voix sèche de Jérôme lui intima d’entrer. Il obtempéra. Jérôme regardait l’horizon par la fenêtre.

— Asseyez-vous, ordonna-t-il du même ton sans appel.

Enzo fronça les sourcils, mais obéit encore une fois.

— Pourquoi vouliez-vous me voir, monsieur le président ?

— Vous m’avez déçu, Nicolas.

Enzo eut la bizarre impression que son interlocuteur avait légèrement insisté sur le prénom. C’était impossible, il devenait paranoïaque.

— Je ne comprends pas, monsieur.

Le président se retourna.

— Je ne veux plus jamais vous voir roder au palais. Vous êtes viré.

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