Le projet Isis – Chapitre 19

78ème étage – terrasse du café « Zen eden »

Le coup de feu résonnait encore à ses oreilles alors qu’Amy se vidait de son sang dans ses bras.

— Appelez vite une ambulance ! s’entendit-il hurler au barman qui avait accouru.

Ce dernier acquiesça, le visage blême, et courut derrière son comptoir. Florent reporta son attention sur sa fiancée. Sa peau devenait de plus en plus livide, son regard semblait fuir toujours davantage.

— Tiens bon, Amy, tu vas t’en sortir. Mais il faut que tu restes consciente. Regarde-moi !

La voix de Bergen lui parvenait difficilement, les ondes sonores semblant avoir traversé des couches et des couches de coton avant de parvenir à son oreille. Elle essaya de se concentrer sur le sens de la vue et distingua les contours du visage de Florent. Seigneur ! Ce n’était pas lui qu’elle voulait voir avant d’y rester « Matt, aide-moi !» pensa-t-elle. Mais tout ce qui sortit de sa bouche fut quelques bulles de sang. Elle sentit ses sens lui échapper à nouveau.

Matt restait tétanisé. Il ne pouvait retirer son regard de l’image de Prisca gisant sur le sol. Il fallait agir. Mais quoi faire ? Prisca avait toujours l’apparence d’Amy, et Bergen était à ses côtés. Il ne pouvait aller la rejoindre, cela aurait été trop suspect. Pourtant, il en mourrait d’envie. Son cœur se brisait à l’idée qu’elle allait peut-être y rester. Il devait faire quelque chose. Oui, il devait retrouver le fils de pute qui lui avait tiré dessus et la venger. Il porta aussitôt son regard sur la provenance du tir. Il avait toujours eu une vue perçante, et cette fois-ci ne dérogea pas à l’habitude. Il aperçut une silhouette se retirer d’un mouvement vif, mais il eut le temps de remarquer que c’était un homme blond.

Matt tourna aussitôt les talons et courut dans sa direction. C’était sans doute utopique de croire qu’il pourrait l’arrêter ; il devait traverser le terre-plein et monter deux étages pour le rejoindre, mais il se devait d’essayer. Il força l’allure alors que son regard se durcissait. Quelqu’un devait payer pour cette matinée de merde. Il grimpa les escaliers quatre à quatre et arriva sur le balcon où le tueur avait dû se tenir, mais il n’y avait plus personne, et aucun moyen de savoir par où il était parti. Matt jura en s’arrêtant de courir. Il avait échoué. Il reporta son attention sur le terre-plein inférieur. L’ambulance était arrivée. Heureusement, car le chemisier de Prisca devenait de plus en plus rouge. Les ambulanciers installèrent la jeune femme sur un brancard. Florent ne lâchait plus sa main et monta avec elle dans le véhicule. C’était celui de l’hôpital Saint Dominique. Matt saurait où la chercher. Mais d’abord, il devait prévenir les autres.

 

…oooOOOooo…

 

La télé parlait dans le vide, ou presque. Enzo, assis à table, prenait son petit-déjeuner en regardant la télévision d’un air mauvais. Ses traits étaient fermés, il avait mal dormi. Il sentait que cette journée allait être merdique. Il fallait qu’il retourne au palais présidentiel, découvrir à tout prix pourquoi Lewis l’avait viré. Et il fallait qu’il s’occupe du projet Isis.

Le bruit de la porte de la salle de bain s’ouvrant le sortit de ses pensées. Il tourna la tête pour voir Jared, parfait dans son costume noir habituel. Il faudrait qu’il lui demande un jour comment il faisait pour être toujours tiré par quatre épingles.

— Bonjour ! le salua le jeune homme.

— … lut, répondit laconiquement Enzo en prenant une nouvelle tartine de pain.

— Ça n’a pas l’air d’aller.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Tu as ta tête des mauvais jours, déclara-t-il en s’asseyant à côté de lui.

— Je croyais que tu avais déjà déjeuné, se contenta de répondre Enzo.

— C’est le cas. Je te dérange ?

— Je n’aime pas tes questions.

— Toi qui d’habitude adores parler.

— Toi qui d’habitude adores te taire.

Après cette phrase, le silence s’installa. N’abandonnant nullement, Jared prit une pomme et commença à la découper méthodiquement. Enzo s’agaça vite de son manège. Et puis, c’était vrai, il aimait parler.

— C’est le projet Isis qui me préoccupe, révéla-t-il, ils ne vont pas tarder à le commercialiser.

— Le projet Isis, bien sûr… Et le fait que Prisca ait passé la nuit avec Matt n’est pour rien dans ton état ?

Enzo lui jeta un regard furibond.

— Conneries…

— Hier matin, continua Jared, elle était dans tes bras, hier soir dans ceux de Matt. Il y a de quoi être troublé.

— Et elle n’a jamais été dans les tiens, peut-être ?

Le jeune homme fit la moue.

— Si, mais là n’est pas la question.

Enzo fit un sourire amusé.

— Il y a combien de temps que tu es parmi nous, Jared ?

— Trois ans.

— Matt, Prisca et moi vivons ensemble depuis 17 ans. Ne prétends pas nous connaître.

Jared se renfrogna.

— Je voulais simplement aider.

— Tu voulais jouer les commères. Ce qui d’ailleurs est inhabituel venant de toi. Lania ne commencerait pas à déteindre sur toi ?

Son visage se ferma.

— Là, c’est toi qui dis des conneries.

Comme si elle avait entendu ces derniers mots, Lania sortit de sa chambre. Au lieu de son enjoué « salut » qu’elle leur aurait lancé quelques mois plus tôt, elle se contenta de s’asseoir en face d’eux.

— Bien dormi ? demanda Enzo, plus pour meubler la conversation que par réel intérêt.

— Mouais… De quoi vous parliez ?

— De rien de spécial, fit Enzo.

Mais Jared ne l’entendait pas de cette oreille.

— De Prisca. Je me demande qui d’Enzo ou de Matt elle va choisir.

Enzo lui lança un regard noir alors que Lania répondait.

— Aucun des deux, elle va épouser Bergen.

Enzo tourna un regard stupéfait vers elle.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Jared leva les yeux au ciel.

— Laisse tomber, elle cherche encore à faire son intéressante.

La jeune fille serra les dents. Elle en avait marre de ces soi-disant amis qui ne croyaient jamais rien de ce qu’elle disait. Tant pis pour eux, elle se tairait. Elle prit une pomme et croqua dedans. Le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvrit brutalement la fit sursauter. Du même élan que Jared et Enzo, elle se tourna vers elle pour découvrir Matt, visiblement sous le choc. Son regard était hagard, son corps tremblait. Puis la détermination alluma ses yeux alors qu’il s’approcha vivement d’eux. Lania ne put empêcher un mouvement de recul. Matt l’avait toujours effrayé.

— Où sont Sergueï et Acacia ? aboya-t-il.

— Acacia est dans le bureau et Sergueï n’est pas encore sorti de sa chambre, indiqua Enzo.

— Il faut vite aller les chercher ! cria-t-il en se précipitant vers les deux portes.

— Tu pourrais peut-être nous expliquer ce qu’il se passe ? s’enquit Enzo.

— Prisca s’est fait descendre ! fit Matt d’une voix affolée, alors qu’il frappait violemment à la porte de la chambre de Sergueï.

À ces mots, Enzo s’était aussitôt levé alors que tous les regards s’emplissaient d’incrédulité. Il courut à la suite de Matt.

— Tu peux répéter ? C’est une blague, c’est ça ?

Matt se retourna vers lui et plongea son regard noir dans le sien.

— J’ai l’air de blaguer ?

— Elle n’est pas morte, dis-moi ?

— Je n’en sais rien ! Une ambulance l’a emmenée, mais elle avait l’apparence d’Amy, je n’ai pas pu approcher.

— Explique-moi.

Matt soupira.

— J’allais rejoindre Prisca. Je savais qu’elle voulait dire à Bergen qu’elle allait l’épouser.

Il entendit la porte de Sergueï s’ouvrir et ce dernier écouter ses propos.

— Je voulais l’empêcher de faire ça mais elle a accepté avant que je n’aie pu faire quoique ce soit. C’est là qu’un tireur embusqué lui a tiré dessus.

— Tu as des informations sur son état ? l’interrompit Sergueï.

— Non, je sais simplement qu’elle a été conduite à l’hôpital Saint Dominique. Bergen est avec elle.

— Elle a réussi à conserver l’apparence d’Amy ?

— À bord de l’ambulance, elle l’avait toujours.

— On va la sortir de là, déclara Acacia derrière eux.

Ils se retournèrent tous vers elle.

— Pour une fois qu’on est tous d’accord, commenta Sergueï.

Matt observa plus longuement la Xaklan tout en essayant de maîtriser les tremblements qui l’agitaient encore. Il y parvint peu à peu et demanda :

— Vous avez un plan ?

— J’ai toujours un plan, Matt, fit-elle.

 

…oooOOOooo…

 

Florent était recourbé sur sa chaise, la tête dans ses mains. Son univers venait de s’écrouler. En une fraction de seconde, il avait connu un bonheur intense suivi d’un incompréhensible sentiment de terreur et d’impuissance. Pourquoi la vie vous offrait-elle de si beaux moments pour vous les reprendre juste après ? « Tout n’est pas perdu, se reprit-il, elle est encore en vie. ».

Amy était en salle d’opération depuis son arrivée aux Urgences, une heure plus tôt. Dans l’ambulance, elle avait perdu un ou deux litres de sang de plus. Florent n’avait pas besoin de l’avis des médecins pour comprendre que sa blessure était grave, et peut-être mortelle.

« Je vous en prie, Seigneur, ne me l’enlevez pas ! » se surprit-il à prier. Il n’était pas croyant, ni même agnostique. Son esprit rationnel et pratique lui interdisait de croire en une quelconque religion, ou philosophie mettant en œuvre une essence divine. On était seul face à ses propres choix et erreurs. Rien de mystique là-dedans.

Mais sa vie n’était plus la même depuis quelques mois. Elle avait changé. Il changeait. Tout s’était bousculé, en bien comme en mal, jusqu’à ce moment ultime.

Seul, dans une pièce blanche sans âme, dans le silence, dans le doute, à attendre et espérer la survie de sa nouvelle fiancée, son Amy.

 

…oooOOOooo…

 

Par la fenêtre, Lania observait Matt faire les cent pas à l’extérieur. Elle était face à un dilemme. Elle n’aimait pas cet homme violent qui n’avait jamais esquissé le moindre geste d’amitié vers elle. Mais elle savait quelque chose, quelque chose qui influencerait son jugement sur Prisca, quelque chose qu’il devait savoir. Autant elle détestait Matt, autant elle aimait beaucoup Prisca, qu’elle considérait comme son modèle. Elle cessa enfin de tortiller ses doigts dans tous les sens et se résolut à sortir.

— Matt ? Je peux te parler ? demanda-t-elle en rassemblant tout son courage.

Il répondit entre deux grognements

— Fais pas chier. J’ai pas le temps d’écouter une morveuse.

Elle soupira mais insista et prononça les seuls mots qui, elle le savait, capteraient son attention.

— C’est important, c’est à propos de Prisca.

Il s’arrêta net et plongea son regard dans le sien.

— Très bien, je t’écoute.

La jeune fille prit sa respiration et lâcha.

— Il ne faut pas lui en vouloir pour avoir accepté la demande de Bergen.

Il fit un sourire sarcastique.

— Comment sais-tu que je lui en veux ?

— Tu es un homme, expliqua-t-elle comme si c’était la chose la plus élémentaire du monde.

Il serra la mâchoire, elle avait raison.

— Et pourquoi je ne devrais pas lui en vouloir ? Elle a menti.

— Elle n’avait pas le choix.

— C’est-à-dire ?

Lania vérifia que personne ne les écoutait et s’approcha de Matt pour lui révéler.

— Cette nuit, j’ai eu une petite faim. Je suis allée dans la cuisine pour me préparer un casse-croûte.

— Tu crois que ça m’intéresse ?

— Écoute la suite. J’ai été discrète, personne ne m’avait vu entrer et personne ne savait que j’y étais. J’ai entendu des voix dans le séjour. Celle de Prisca, et celle d’Acacia. Elles s’énervaient, mais Acacia les obligeait à murmurer.

— Que disaient-elles ?

— Prisca disait qu’elle voulait abandonner la mission Bergen. Acacia lui a ordonné de continuer et d’épouser l’inspecteur. Prisca a refusé. Acacia l’a menacé de mort si elle ne le faisait pas.

— Putain de garce ! Je vais lui faire sa peau !… Dès que Prisca sera hors de danger.

Lania hésita :

— Tu crois que c’est elle qui lui a tiré dessus ?

— Je n’en sais rien, c’est une possibilité. Mais elle a l’air résolu à nous aider maintenant. Je devrais être prudent et ne pas la laisser approcher de Prisca. En tout cas, il nous faudra enquêter.

— Je peux commencer.

— Tu n’es pas à la hauteur.

— Je veux aider ! s’insurgea-t-elle.

— Très bien, soupira-t-il, fais ce que tu peux.

 

…oooOOOooo…

 

— Eh, Matt !

            Le jeune homme soupira tout en s’arrêtant devant la porte.

            — Qu’est-ce que tu veux encore, morveuse ?

            Prisca s’arrêta nette et fit la moue.

            — Je ne suis pas une morveuse.

            — Bien sûr que si, tu as à peine 15 ans.

            — 15 ans, peut-être mais je suis très développée pour mon âge, argua-t-elle en désignant sa poitrine.

            Il éclata de rire.

            — Tu parles ! Ce ne sont pas des seins que tu  as, mais des boules de chewing-gum.

            — Et tu n’aimes pas le chewing-gum ?

            Il s’approcha d’elle et plongea son regard dans le sien.

            — J’ai passé l’âge.

            Il tourna les talons avant de se sentir collé contre le mur. Pris de surprise, il ne put réagir avant de sentir la langue de Prisca dans sa bouche. Il la repoussa violemment, la faisant tomber au sol. Elle releva un regard blessé et hargneux vers lui.

            — Je t’ai dit que je n’étais pas intéressé. Fiche-moi la paix, la prochaine fois, je ne serais pas aussi sympa.

            Il sortit et claqua la porte derrière lui. Prisca se releva vivement et cria :

            — Tu le regretteras, Matt !

 

…oooOOOooo…

 

Prisca se réveilla brutalement, s’asseyant sous le coup de l’énergie qui battait ses veines. Elle tenta de retrouver son souffle en jetant des regards paniqués autour d’elle. Où était-elle ? Tout était blanc, était-ce le paradis ? Elle distingua un visage à ses côtés. Un homme, il parlait. Elle mit quelques secondes avant de comprendre ce qu’il disait.

— Prisca, calme-toi. C’est moi, Matt.

Elle le regarda sans réagir. Il poursuivit.

— Oui, ce n’est pas mon apparence, mais c’est bien moi. Tu te rappelles ce qu’il s’est passé ? Quelqu’un t’a tiré dessus. Tu as fait une hémorragie interne. Tu es à l’hôpital. On t’a injecté de l’adrénaline pour te réveiller. Sergueï, Enzo et Acacia sont avec moi. Nous devons te sortir d’ici. Tu me comprends ?

Elle acquiesça lentement, tout commençait à lui revenir. Bergen, la demande en mariage, le coup de feu. Elle ouvrit soudain des yeux affolés et tâta son visage.

— Oui, lui confirma Matt, tu as toujours l’apparence d’Amy.

Elle voulut parler. Ses cordes vocales lui obéirent avec réticence.

— Qu’est-ce que je dois faire ? demanda-t-elle d’une voix rauque.

— Rester en vie, répondit Sergueï en s’approchant.

Il lui retira sa perfusion en lui souriant.

— Je te la remettrai dès qu’on sera sorti d’ici.

— Vous avez un plan ?

— Oui, fit Matt. Est-ce que tu as assez de force pour changer deux fois d’apparence ?

— Je peux essayer.

Il la regarda avec douceur et lui caressa les cheveux. Puis, il se reprit et sortit une photo de sa poche. Prisca remarqua pour la première fois qu’il était vêtu d’une blouse blanche d’infirmier. Il lui tendit la photo.

— Si tu le peux, prend l’apparence de cette femme. C’est une fausse identité créée par Acacia. Cette femme doit sortir aujourd’hui de l’hôpital, les papiers sont déjà signés. On te sortira d’ici sur un fauteuil.

Elle acquiesça.

— Et pour Amy ?

— La question Amy est définitivement réglée, déclara Acacia.

Prisca releva les yeux vers elle et remarqua pour la première fois un brancard recouvert d’un drap. On distinguait une forme humaine en dessous. La Xaklan souleva le voile pour laisser apparaître le visage de la défunte. Prisca resta bouche bée quand elle découvrit le visage d’Amy.

— Vous l’avez tué ?

— Nous avons donné l’apparence d’Amy à cette femme morte ce matin, expliqua Enzo. Bergen n’y verra que du feu.

— Il ne va pas s’en remettre, jugea Prisca.

— Et ça te chagrine ? demanda Matt.

— Pas le moins du monde.

Il lui sourit avant d’ordonner.

— Change vite d’apparence avant que l’adrénaline ne fasse plus effet.

Elle acquiesça avant de se concentrer. Elle dut faire beaucoup plus d’effort que d’habitude pour parvenir à reprendre son apparence, puis en changer à nouveau. Mais elle y parvint tout de même, laissant la moitié de son énergie dans cette action. Matt repoussa alors les couvertures, et lui tendit sa main pour l’aider à se lever. Sergueï approcha un fauteuil roulant. Matt prit Prisca dans ses bras et la posa dans le fauteuil.

— Tiens bon, chuchota-t-il, on va bientôt te remettre la perf.

Elle acquiesça en souriant, se sentant déjà replonger dans la torpeur cotonneuse de l’inconscience. La voix de Sergueï la rappela à l’ordre.

— Essaie de rester éveillée jusqu’à l’aéromobile.

— D’accord.

Elle dut faire preuve d’une grande volonté pour lutter contre le sommeil. Pendant ce temps, Enzo et Acacia placèrent le corps d’Amy dans le lit, et lui branchèrent une autre perfusion. Tout devait paraître comme s’il ne s’était rien passé. Une fois que ce fut fait, ils sortirent de la chambre.

Prisca observait autour d’elle, s’efforçant de garder ses yeux ouverts. Ses amis, possédant tous bien sûr une apparence différente, l’entouraient, la protégeaient. Et heureusement, car elle aurait été incapable de faire un seul geste. Elle luttait tant qu’elle pouvait, mais ses paupières étaient de plus en plus lourdes, et la douleur menaçait dans son abdomen. Elle la sentait revenir, lentement, inexorablement. Elle retint avec peine un gémissement.

Leur troupe croisait médecins, infirmiers et autres patients, mais aucun ne semblaient s’inquiéter de leur présence. Ils arrivèrent bientôt à l’accueil. Ils s’apprêtaient à sortir quand ils croisèrent l’inspecteur Florent Bergen. Matt se raidit instantanément, tâchant de ne pas le fixer. Rien ne pouvait les trahir. Il devait résister à l’envie plus que lancinante de se jeter sur lui pour lui faire sa peau. Il devait continuer son chemin, pour Prisca. De toute façon, Bergen était déjà un homme détruit. Il ne restait que quelques minutes avant qu’il ne découvre le corps sans vie d’Amy. Matt esquissa un rictus en imaginant sa réaction.

Acacia lui fit signe d’accélérer quelque peu l’allure. Bergen ne leur avait même pas adressé un regard. Ils se retrouvèrent enfin à l’air libre.

Enzo précéda les autres sur le chemin de l’aéromobile. Bien qu’il essayât de la repousser, l’inquiétude s’emparait de lui. Elle avait un moment été chassé par le soulagement de découvrir Prisca vivante. Elle regagnait du chemin depuis qu’il la voyait si pâle. Chaque seconde qui s’écoulait la rendait plus blême. Il arriva au van qu’il ouvrit d’une main tremblotante. Il s’écarta pour laisser passer ses amis et ses yeux s’agrandirent d’angoisse.

Dans son fauteuil, Prisca avait replongé dans l’inconscience. Sur sa chemise d’hôpital, une légère tâche rouge se répandait. Il releva les yeux vers Matt pour y lire une crainte intense. Le miroir de son propre regard sans doute.

Ils montèrent rapidement et refermèrent les portes. Acacia s’installa au volant et s’engagea aussitôt dans la circulation. À l’arrière, les trois hommes tentaient maladroitement d’installer plus confortablement leur amie.

Sergueï examina son abdomen et fit la grimace.

— La plaie s’est rouverte.

— Comment tu peux dire ça en étant si calme ? explosa Matt. Putain, elle pisse le sang !

— On n’aurait pas dû la sortir de l’hôpital, regretta Enzo. Elle vient de subir une importante chirurgie.

— Tu avais une meilleure idée? gronda Matt en se relevant face à lui.

Les deux hommes se défièrent en silence, prêt à se jeter l’un sur l’autre. La voix autoritaire d’Acacia résonna :

— Calmez-vous ! Vidal pourra la soigner. Plus vous vous exciterez, moins vite je serai au loft.

 

…oooOOOooo…

 

Ils entrèrent en trombe dans le loft. Matt tenait Prisca, toujours inconsciente, dans ses bras. Sergueï appuyait une compresse déjà gorgée de sang sur la plaie de la jeune femme. Enzo se sentait inutile à courir derrière eux sans rien pouvoir faire. Ceux qui étaient restés au loft accoururent à leur arrivée et se figèrent en voyant l’état de Prisca. Sergueï avisa Vidal.

— Vidal ! On a besoin de votre aide. Il faut la réopérer.

L’homme prit aussitôt les choses en main, le médecin en lui refit surface.

— Allongez-la sur la table, doucement. Lania, va me chercher la trousse de premiers soins que j’ai installée dans la salle de bain, vite !

La jeune fille acquiesça et courut obéir. L’angoisse la faisait frissonner. Alors c’était ça qu’on ressentait quand quelqu’un qu’on appréciait frôlait la mort. C’était la première fois qu’elle éprouvait un tel émoi. Même la mort de Sabine ne l’avait tant touché. Et pour l’exécution de ses parents, c’était différent. Mais elle n’avait pas le temps de se concentrer sur ses émotions.

Elle ouvrit brusquement les portes de la pharmacie et s’empara de la valisette. Ils n’avaient jamais été autant équipés médicalement auparavant. C’était Vidal qui avait insisté, les traitant d’inconscients. Dans leur métier, on n’était jamais assez prudent, avait-il ajouté. Il avait eu raison.

Elle sortit de la salle de bain en vitesse et rejoignit la troupe. Vidal lui prit la trousse des mains, la posa à côté de la patiente et l’ouvrit. Comment faisait-il pour garder le contrôle ? s’interrogeait Lania. Prisca agonisait sur la table, le sang noyait la surface. Les Absinthes noires allaient-il perdre à nouveau un de leurs membres ?

Vidal déchira la chemise pour laisser apparaître la plaie béante. Lania réprima un haut le cœur. Elle n’avait jamais assisté à une opération auparavant, et priait pour ne pas avoir à recommencer. Elle pensait avoir le cœur mieux accroché ; ça ne lui ferait sûrement pas autant d’effet si c’était quelqu’un d’autre, quelqu’un avec qui elle n’avait aucune affinité. Matt, par exemple. Oui, si c’était lui, ça lui serait complètement égal. Elle porta son regard sur lui. Il semblait catastrophé, comme si le monde venait de s’écrouler sous ses pieds. Qu’il n’essaye pas de faire croire qu’il n’aimait pas Prisca après ça. Il tenait délicatement sa main, sans pouvoir détacher son regard d’elle. Il dut cependant s’éloigner quand Vidal le repoussa pour mieux approcher sa patiente.

— Poussez-vous donc un peu ! J’ai besoin de place. Sergueï ! Tenez-lui la tête et assurez-vous qu’elle ne se réveille pas. Voici le chloroforme. Jared, vous me passerez les outils dont j’ai besoin quand je vous le dirai. Compris ?

— Très clair.

— Je ne peux pas la recoudre comme ça. Je dois l’ouvrir pour voir d’où vient l’hémorragie et la réparer. On a 50% de chance de la ramener, n’ayez pas de faux espoirs.

Vidal s’empara d’un scalpel et commença à inciser l’abdomen de Prisca. C’en fut trop pour Lania. Elle plaqua la main sur sa bouche et courut vers le balcon, bousculant Enzo au passage.

Arrivée sur la rambarde, elle vomit tout son petit-déjeuner par-dessus bord, sans se soucier de savoir si un passant était en dessous. Une fois  son estomac calmé, elle prit de grandes respirations pour se calmer et se rafraîchir.

Personne ne l’avait suivi jusqu’ici ; ils étaient tous auprès de Prisca. C’était plus que normal, ça aurait dû être sa place à elle aussi, mais elle se sentait mieux dehors. À l’intérieur, elle n’était d’aucune aide.

Elle se mit à songer. Les évènements se précipitaient. La mort de Sabine, les casses à répétition, et maintenant Prisca… Tout virait au drame. Elle n’aimait pas ça. Elle avait l’impression de perdre le contrôle de sa vie. C’était le cas, comprit-elle, depuis le jour où elle avait tué ses parents. Elle s’était laissée tomber, s’abandonnant dans l’alcool et dans les bras de beaux inconnus. Elle ne pourrait pas s’en sortir comme ça. Et elle avait envie de s’en sortir. Ce qui arrivait à Prisca était comme un électrochoc. Elle ne pouvait pas continuer comme ça. Elle devait changer le cours des choses, retrouver sa fierté perdue, et prouver à tous qu’elle n’était pas qu’une petite fille superficielle et écervelée.

Elle espérait sincèrement que Vidal allait sauver Prisca. Ce serait plus facile avec elle. Elle était son mentor, elle ne voulait pas qu’elle disparaisse. C’était sans doute une raison un peu égoïste de vouloir qu’elle reste en vie, mais peu importe.

Acacia, c’était le point noir le plus important. C’était elle qui les manipulait depuis le début. Elle était restée étonnamment discrète en revenant de l’hôpital, se tenant dans l’ombre, loin de l’affolement général. La jeune fille trouvait ça louche. Pour elle, Acacia était responsable. Elle ne voyait pas d’autres explications. Il fallait qu’elle trouve des preuves, qu’elle la démasque. Ce serait son nouveau but à présent.

 

…oooOOOooo…

 

Vidal se lavait les mains, teintant l’eau qui coulait de rouge sang. L’opération ne s’était pas trop mal passée finalement. Prisca devrait survivre. Il poussa un long soupir.

Il devait bien reconnaître qu’il avait été terrifié. Il n’avait pas effectué d’opération depuis plus de 20 ans, et la jeune femme était dans un état désespéré. Il avait chassé ses doutes avec courage pour se consacrer à la patiente et avait eu le plaisir d’enrayer l’hémorragie sans qu’elle y reste. Sergueï et Jared avaient été de bons assistants, obéissant à ses ordres sans discuter. Enzo et Matt l’avait agacé à rester derrière lui sans rien dire, à se jeter des regards assassins. Ces deux-là n’avaient pas lâché leur amie d’une semelle, c’en était presque risible.

Tant bien que mal, il avait recousu la plaie et pansé la jeune femme. Il l’avait ensuite conduit dans sa chambre, suivi de près par Matt et Enzo, toujours eux. Il l’avait installée confortablement puis s’était éloigné. Les deux hommes s’étaient précipités au chevet de l’inconsciente. Vidal en avait profité pour s’éclipser et aller se débarbouiller.

Il éteignit le robinet et s’essuya les mains consciencieusement. Il devait retourner aux nouvelles désormais. Il reprit le chemin de la chambre de Prisca et se figea à l’entrée.

Matt tenait avec inquiétude la main de Prisca ; Enzo faisait de même de l’autre côté du lit. Ils ne la laisseraient donc pas en paix ? Vidal les observa un long moment avant de déclarer.

— J’ai fait de mon mieux. Elle devrait s’en sortir. Mais cette jeune femme a besoin de beaucoup de repos.

Les deux hommes comprirent l’insinuation. Enzo sentit le regard noir de Matt sur lui et céda. Il embrassa la main de son amie avant de sortir de la pièce à contrecœur. Ça le rendait fou de ne pas pouvoir être là davantage pour elle, de la serrer contre lui. Qu’est-ce qu’il lui arrivait, bon sang ? Il savait qu’il tenait à elle, c’était sa plus chère amie, depuis toujours. Mais ces derniers temps, c’était juste sexuel entre eux. C’était ce qu’ils avaient décidés d’un commun accord à leur rupture, et ça ne l’avait pas dérangé jusque-là… Il ne voulait pas qu’elle meure. Et cette putain d’inactivité forcée allait le tuer, songea-t-il avant de replonger dans ses souvenirs.

 

…oooOOOooo…

 

            Enzo entra dans sa chambre d’un pas las. La soirée n’avait pas été à la hauteur de ses attentes. Il avait déjà 20 ans et vivait toujours une vie minable. Certes, il était logé par Sergueï, mais ça ne lui suffisait pas, pas vraiment.

            Il alluma la lumière et eut la surprise de découvrir la jeune Prisca assise sur son lit.

            — Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il d’une voix égale.

            Elle haussa les épaules.

            — J’ai envie de compagnie.

            Il fit un rictus amusé.

            — De compagnie ?

            — De sexe.

            Il éclata de rire.

            — Au moins, tu n’y vas pas par quatre chemins. C’est rare à ton âge.

            Elle fronça les sourcils, soucieuse. Il l’observa attentivement. Il n’y avait pas longtemps qu’elle était arrivée au loft, que Sergueï l’avait accueilli, et Enzo ne l’avait encore considéré que professionnellement. Elle était plutôt mure pour ses 15 ans, bien développée, de jolies formes…Elle était tout sauf une enfant innocente et naïve.

            — Je t’en prie, ne me repousse pas.

            Ça sonnait comme une supplication, même si elle ne l’aurait jamais reconnu. Après tout, il fallait bien quelques avantages à vivre chez Sergueï. Il alla s’asseoir à ses côtés.

            — Je n’en ai pas l’intention.

            Il eut le temps d’apercevoir un reflet d’angoisse dans ses yeux avant qu’elle ne se jette sur lui pour l’embrasser sauvagement. Il lui rendit son baiser avant de la repousser légèrement.

            — Eh, doucement, on ne t’a jamais dit que c’était meilleur quand on prenait son temps ?

            Elle fit une moue boudeuse.

            — Si tu ne veux pas, dis-le-moi directement.

            Il sourit d’un air coquin.

            — Ce n’est pas ce que j’ai dit.

            Il fit glisser sensuellement sa main dans le bas de son dos, rencontrant sa peau nue. Elle frissonna. Il effleura sa nuque de ses lèvres, respirant son parfum.

            — C’est mieux comme ça, non ?

            Il perçut le gémissement de plaisir et d’attente qu’elle tentait de réprimer.

            — Laisse-toi aller. Tu es là pour ça, n’est-ce pas ?

            Sa voix était à peine un murmure quand elle laissa échapper :

            — Oui.

            Il l’installa sur ses genoux, plus près de lui. Il sentait son cœur palpiter à toute vitesse sous sa poitrine dressée. Ses lèvres rencontrèrent les siennes, retrouvant le goût fruité de sa bouche. La jeune fille devait être accro aux chewing-gums pour avoir un tel parfum. Il resserra son emprise autour d’elle, remontant ses mains sous son tee-shirt, dégrafant son soutien-gorge. Il allait retirer son joli bustier quand elle se rétracta et s’éloigna agilement.

            — Non, attends.

            Il grogna.

            — Qu’est-ce qu’il te prend, tu as changé d’avis ?

            Elle se mordit les lèvres et hésita avant de répondre.

            — Non…

            Il poussa un nouveau grognement. Il détestait les adolescentes et leurs perpétuels revirements.

            — Alors quoi ?

            Elle baissa les yeux ; il crut presque la voir rougir.

            — Je… je suis encore vierge.

            Il avait perçu avec peine sa réponse qu’elle avait soufflée à voix basse. Il resta stupéfait quelques instants.

            — Toi, tu es encore vierge ?

            — Oh, je t’en prie, ne fais pas de remarques ! Je sais que c’est nul, mais je veux apprendre. Je serai une bonne élève.

            Il retint avec peine un rire et reprit doucement ses lèvres.

            — N’aie pas peur, tu t’es choisi le meilleur des professeurs.

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