Le réveil – Chapitre 5

« Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton règne vienne… »

L’eau, tout autour de sa tête. Il ne pouvait plus penser, plus réfléchir. Seuls se répétaient ces mots, comme une litanie.

« Que ta volonté soit faite  sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. »

L’eau obstruait ses yeux, ses oreilles, ses narines. Elle exigeait l’entrée de sa bouche, telle un bélier répétant ses coups sur un pont-levis du Moyen Âge. Il ne respirait pas. Il ne voulait pas lutter et se débattre. Il ne voulait pas donner ce plaisir à ses bourreaux. Et puis, soudain, la délivrance. Triste délivrance.

Jean suffoqua, recracha le liquide qui avait réussi à s’infiltrer dans son système respiratoire. Un SS à chaque bras le maintenait fermement, toujours à portée de l’infâme bassine d’eau croupie. Face à lui, Schmidt l’observait d’un œil à la fois sadique et cruel.

— Alors, monseigneur Benisti, dit-il d’un ton moqueur, la révélation ne vous est toujours pas apparue ?

Jean ne prononça pas un mot. Il ne devait pas parler. Il n’avait rien à lui dire. Et sa bouche serait bien plus utile pour laisser sortir cet infect liquide.

— Vous n’avez toujours pas retrouvez l’usage de la parole ? C’est très fâcheux pour vous. Pour être franc, je ne me lasse pas de vous voir plonger tête la première dans cette crasse, mais le compteur tourne, et mes collègues de Germania perdent facilement patience. Alors, dites-moi tout. Où se terrent ces vermines de Manuelles évadées ?

Le prêtre s’entêta. Ne pas prononcer un son, surtout pas un indice qui les mettrait sur la piste de Marianne. De toute façon, il n’était plus en état de réfléchir, son cerveau s’était mis en veille, mais toujours ces mots…

— Ne me ferez-vous donc pas l’honneur d’entendre votre si joli timbre de voix ? railla le bourreau.

C’était tentant, les mots voulaient s’échapper, trouver leur identité propre, comme un ultime pied de nez aux Nazs. Jean toussota, retrouvant difficilement l’utilisation de ses cordes vocales, puis marmonna, lentement mais avec détermination.

— « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

La fureur enflamma le regard du chef des SS. Toujours ces mêmes bondieuseries ! Il ne les supportait plus. Il devait cependant reconnaître que ce maudit prêtre était plus résistant qu’il ne l’avait cru. Cela faisait presque une semaine complète qu’il subissait ces séances de tortures régulières, sans jamais prononcer un mot, mise à part tout son répertoire de prières. Comme si ça allait l’aider ! Schmidt en avait déjà brisé des plus coriaces. Tout n’était qu’une question de temps, et il en avait à revendre. Il fit signe à ses deux hommes de main de reprendre et se délecta de l’expression d’horreur de Benisti alors que son visage replongeait dans la bassine.

L’eau était de retour. Toujours plus pressante, plus intransigeante. Elle voulait envahir ce nouveau territoire. Elle voulait la victoire; elle ferait tout pour l’avoir. Les seules armes de Jean étaient sa force, et toujours ces mots…

« Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal. »

 

…oooOOOooo…

 

Je digérais tranquillement sur le banc accolé à la façade de la ferme. J’aurais préféré une longue promenade dans la campagne, mais c’était bien trop dangereux.

Les jours passaient lentement au centre, malgré la quantité de choses que nous avions à apprendre. Cela faisait à peine deux semaines que j’étais là, et ça me paraissait des mois.

Je réfléchissais énormément, je n’avais que ça à faire. Réfléchir à cette nouvelle réalité ; à la vie de Benoît, Terry et des autres ; à mon futur ; aux Manuels. Surtout aux Manuels : à leurs conditions de vie, au centre, à leur travail. J’aurais aimé m’en rappeler. M’en rappeler pour pouvoir y retourner sans me faire prendre, pour pouvoir retrouver ceux que j’aimais et les faire sortir de là. Mais je devais admettre que j’étais incapable de trouver le chemin pour m’y rendre.

Et pourtant, je devais le faire. Pour savoir. Savoir s’il y avait encore un espoir. Bon, OK, c’était dangereux, voire suicidaire, mais je savais que j’en étais capable.

On avait eu plusieurs cours d’autodéfense dans la semaine. Jessie et moi avions essentiellement appris le combat au corps à corps et au bâton. Le maniement des armes à feu avait été évoqué, mais peu pratiqué en raison du bruit qu’il provoquait.

Je sentis soudain une présence auprès de moi et levai les yeux pour découvrir Terry.

— Bonjour Marianne, me salua-t-il sereinement.

— Bonjour Terry, répondis-je du même ton pour aussitôt replonger dans mes pensées.

Le britannique s’assit à mes côtés. Un long silence s’installa avant qu’il ne finisse par déclarer.

— « Trente secondes de réflexion, une seconde de lucidité, et on découvre que vivre est épouvantable. Alors, il s’agit de nourrir quelques illusions, afin que l’âme ne se dessèche pas. » C’est de Somcynsky.

Je relevai un regard surpris vers lui. Je ne connaissais ni la citation, ni son auteur, et à vrai dire, je ne voyais pas pourquoi Terry me disait ça. Quand je le lui demandai, il indiqua simplement.

— Vous semblez très pensive.

Je haussai les épaules et détournai les yeux.

— Je suis prof.

— Pensive et secrète. Quel mélange détonnant !

Je lui jetai un coup d’œil agacé. Soupçonnait-il quelque chose ? J’avais besoin d’aide pour le plan risqué que je mettais en place, mais je n’étais pas sûre que Terry soit la personne la plus adéquate. Il m’en aurait plutôt empêché. Quant à la réaction de Benoît, n’en parlons même pas.

— Vous n’êtes pas très bavarde, continua-t-il.

— Vous non plus à ce que j’ai pu observer.

Il ne releva pas.

— Vous renfermer sur vous-même ne vous aidera pas à vous accoutumer à ce monde ni à y survivre.

— Je n’ai jamais eu l’habitude de parler pour ne rien dire, et je déteste me plaindre.

— Il faudra vous forcer. Parler de tout et de rien donne le change ici. Être taciturne est suspect. Souvenez-vous-en.

Je l’observai attentivement, essayant d’imaginer ce qu’avait pu être sa vie depuis qu’il était sorti de l’Illusion.

— Vous devez être champion pour avoir survécu si longtemps.

Loin de s’en formaliser, il répondit sincèrement :

— J’ai vite appris. Vous ne vous en sortez pas trop mal, vous aussi, même si vous avez beaucoup de progrès à faire, notamment en ce qui concerne de faire le deuil de votre ancienne vie.

Je me renfrognai. Il me devinait trop bien, mais je ne voulais rien entendre pour le moment. Je me devais de me renseigner, pour moi, et pour tous mes proches. Terry se leva.

— Ce pas, il n’y a que vous qui pouvez le faire. Je ne vous serai d’aucune utilité. Mais si jamais vous voulez me parler, vous savez où me trouver.

J’acquiesçai à peine. Ne voyant ma réponse, il insista :

— Marianne ?

— J’ai compris ! m’exclamai-je. Mais pour l’instant, vous n’êtes effectivement d’aucune utilité !

Je me reprochai aussitôt mes paroles, mais impossible de revenir en arrière. S’excuser n’aurait servi à rien. Bon sang ! Je devenais folle, je n’aurais jamais agi comme ça avant. Avant… mais tout avait changé, n’est-ce pas ?

Nullement vexé, Terry esquissa un pas pour s’éloigner, mais fit remarquer avant de partir.

— « Personne n’est sujet à plus de fautes que ceux qui n’agissent que par réflexion. »

Je croisai les bras et me butai. Rien ne me ferait changer d’avis. Tout n’était qu’une question de temps.

 

…oooOOOooo…

 

L’arme blanche alla se figer dans le tronc de l’arbre, cinquante centimètres au-dessus de la cible, et par conséquent de son centre. Jessie fit une moue déçue, elle avait encore beaucoup de progrès à faire.

— Ce n’est pas encore ça, mais c’est déjà mieux qu’hier, commenta Benoît à ses côtés.

Elle s’était suffisamment améliorée en français pour comprendre sa phrase, et surtout remarquer le sarcasme dans ses propos. Loin de s’en formaliser, la jeune américaine plaisanta (Seigneur, elle arrivait même à plaisanter en français maintenant).

— Je suis sûre que d’ici peu, je pourrais rater ma cible de seulement quelques centimètres.

Il sourit. Il appréciait les personnes capables d’auto-dérision, il n’y avait rien à craindre avec elles.

— Ce sera déjà plus intéressant, mais il vaudrait mieux pour vous que vous ne la ratiez pas. On reprend ?

Elle acquiesça.

— Bien. Mettez-vous en position.

Jessie se remémora les cours précédents. Placer le buste face à la cible, décaler le pied droit à quarante-cinq degrés de l’axe du tir. Surtout être bien stable.

— N’hésitez pas à simuler plusieurs fois le geste du lancer pour trouver votre axe, conseilla l’homme. On s’entraîne, on peut se le permettre.

Elle s’exécuta et après quelques essais, s’estima bien placée.

— Comment voulez-vous prendre votre couteau ?

— Bien cuit et avec des herbes, de préférence.

Il plongea un regard amusé dans le sien. Interchanger l’ustensile avec le crustacé révélait une maîtrise du français plus importante qu’il ne l’aurait pensé… ou alors l’américaine était juste amatrice de fruits de mer.

— On en cuisine très peu dans le coin. Votre vocabulaire me surprend. Où avez-vous appris ce mot ?

— Une histoire que Terry m’a fait lire pour m’expliquer les ho… ho… homonymes, révéla-t-elle en butant sur le dernier mot.

— Bien, continuez comme ça. Et n’allez pas croire que je n’apprécie pas votre humour, mais vous n’aurez pas l’occasion de blaguer si les Nazs vous attaquent.

— Excusez-moi, se reprit-elle. La prise par la pointe est plus rapide, non ?

— Exact, dans les situations urgentes, elle est préférable. Cela dit, à votre niveau de précision, la prise marteau est sûrement plus appropriée.

— Vous avez peur que je me coupe ?

— J’ai vu depuis longtemps que vous êtes débrouillarde. Vous voulez qu’on essaye ?

— Oui.

— Bien.

Il s’approcha, lui prit le couteau des mains et le lui plaça correctement en expliquant.

— Votre couteau doit être placé entre le pouce et l’index. Surtout ne le touchez pas avec vos autres doigts, et gardez la lame à l’extérieur de votre paume. Lancer votre couteau à la verticale, c’est plus efficace, et attendez que je ne sois plus dans l’axe.

Il s’éloigna. La femme se concentra quelques instants sur sa cible, sur son couteau et son équilibre. Finalement, elle se lança. L’arme fusa dans les airs pour aller s’enfoncer quelques mètres plus loin, en haut de la cible.

Jessie esquissa un sourire victorieux et se tourna vers son professeur. Il hocha la tête d’un air approbateur.

— Avec de l’entraînement, j’ai bon espoir que d’ici quelques semaines, vous soyez imbattable au lancer de couteau.

— J’ai un bon professeur.

Il fit un sourire ironique.

— Me complimenter ne facilitera pas les prochains cours.

— I had to try, fit-elle sans se rappeler des mots français.

Elle jura silencieusement. Pourquoi les mots lui échappaient-ils parfois ?

Compréhensif, son hôte reprit.

— « Il fallait que j’essaye », je pense que c’est ce que vous vouliez dire.

Elle acquiesça.

— Ne vous en faîtes pas, une langue entière ne s’apprend pas en quelques jours, sans parler de deux. D’ailleurs, où en êtes-vous de l’allemand ?

— Ça va mieux, mais j’aime beaucoup moins apprendre cette langue.

— Je peux le concevoir, mais il le faut pourtant.

— Concevoir ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Dans ce cas précis, c’est comme comprendre.

— D’accord, je vois.

— En attendant, je crois qu’Edith nous a préparé un casse-croûte. Vous avez faim ?

— Oui.

— Allons-y, nous reprendrons nos leçons plus tard. On travaille mal le ventre creux.

Ils se dirigèrent vers la ferme, une centaine de mètres plus loin. Jessie détestait le silence. Elle entama la discussion.

— Il y a longtemps qu’Edith et vous êtes installés ici ?

— J’ai acheté cette ferme il y a treize ans et engagé Edith il y en a sept.

L’américaine lui adressa un coup d’œil surpris.

— Ce n’est pas votre femme ?

Il la dévisagea d’un air stupéfait, puis éclata de rire. Jessie fronça les sourcils, elle aurait bien aimé comprendre la cause de cette hilarité et la partager.

— Qui y a-t-il de si drôle ?

Il se reprit quelques peu pour expliquer.

— Non, ce n’est pas ma femme.

— L’idée semble vous amuser.

— C’est-à-dire, Edith aime les femmes, Jessie. C’est d’ailleurs ce qui lui a valu bien des problèmes avec les Nazs. Elle s’est réfugiée ici.

— Oh, ne trouva rien d’autre à dire la jeune femme en baissant les yeux.

Elle se sentait bête tout d’un coup, et la remarque de Benoît n’arrangea pas les choses.

— Je crois d’ailleurs que vous lui plaisez.

Elle manqua s’étouffer de stupeur et releva le regard. Celui du Français pétillait de malice.

— Oh, vous plaisantiez !

— Je ne sais pas, demandez à Edith.

 

…oooOOOooo…

 

Anthony aurait aimé pouvoir griffonner sur sa feuille de papier, mais les établissements scolaires étaient sous haute surveillance. Des caméras minuscules filmaient ce que chaque élève écrivait sur ses copies; des micros écoutaient ce qu’ils disaient.

L’adolescent détestait l’école. Il détestait faire semblant d’obéir à l’ordre établi. Il détestait devoir rester impassible quand leur professeur leur débitait des théories horribles comme l’éloge de la race aryenne et l’infériorité de toutes les autres, Manuels y compris. Oui, désormais, les Manuels étaient désignés comme une race.

Il serra ostensiblement les dents. Dans l’éducation actuelle, la pédagogie n’avait plus sa place. Les élèves n’avaient pas le droit de discuter, d’émettre une opinion. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était écouter, et retranscrire.

— Les Manuels sont des sous-hommes, enseignait le professeur, des animaux que nous avons réussi à domestiquer, parfaits pour les basses œuvres, et très endurants.

Anthony crispa la main sur son stylo. Encore heureux que Marianne n’entendait pas ça, pensait-il. Ça l’aurait encore plus détruite de voir à quel point les hommes peuvent être bêtes pour croire de telles inepties.

— La plupart d’entre eux vivent dans des centres ou des bases militaires surveillées avec beaucoup d’attention. Non pas qu’un quelconque Manuel pourrait s’échapper par ses propres moyens, mais un grand nombre de terroristes n’ont qu’une idée, entrer dans ces centres et prétendre réveiller les Manuels. Mes enfants, il est vital pour vous de comprendre que ces hommes sont des fous. Toutes ces histoires de puces et d’illusion sont des mythes. Les Manuels n’ont ni conscience, ni capacité à réfléchir par eux-mêmes. Il faut les voir comme une espèce entre le singe et l’Homme, plus près du singe, évidemment.

Il allait quitter l’école. Il ne supportait plus d’entendre ces stupidités tout le long de la journée. Son père serait contre, il fallait donner le change envers et contre tout. Pourtant, Anthony était certain que son absence passerait inaperçue. C’était décidé, il lui en parlerait le soir-même.

…oooOOOooo…

 

La patience d’Adolf arrivait à ses limites. Schmidt était un incompétent. Il lui avait laissé une semaine, ne voulant pas se mettre la corporation des SS à dos, mais le temps lui manquait. Les deux Manuels avaient pu parcourir des centaines de kilomètres pendant qu’il attendait qu’un con pédant veuille bien faire son boulot.

C’était fini. Les PMV avaient prérogative du grand chancelier pour prendre la main sur n’importe quelle affaire. Adolf n’en avait pas encore joué, préférant commencer à œuvrer en diplomate, mais l’urgence de la situation faisait revenir son impatiente violence au premier plan.

Il avisa la cause de sa colère à une vingtaine de pas devant lui. Schmidt donnait des ordres à un quelconque sous-fifre. Il s’avança à grand pas. Sa voix résonna :

— Schmidt !

Pressentant la fureur de son interlocuteur, le chef des SS congédia son secrétaire d’un geste de la main. Le dirigeant de PMV4 arriva à sa hauteur.

— Je pourrais savoir où vous en êtes de vos interrogatoires de Benisti ?

— Ça avance bien.

— Il vous a révélé quelque chose ?

— Non, mais il est à deux doigts de craquer.

Adolf s’emporta :

— Vous m’avez déjà dit ça il y quatre jours ! Vous vous foutez de moi ?

Schmidt ne se démonta pas.

— Écoutez Kahn, je sais très bien faire mon boulot, ne vous affolez pas.

— Colonel Kahn, le reprit-il. Peut-être faîtes-vous bien votre boulot, ça m’est égal, mais là, ça dépasse de loin vos compétences. Nous parlons des Manuels et du monde virtuel. Le chancelier Meier nous donne les pleins pouvoirs pour toutes nos affaires, et cette prérogative, je la prends. J’interrogerai le prêtre cet après-midi.

— Ne vous énervez pas colonel. Je comprends votre impatience, mais je dois le faire parler, c’est entre lui et moi. Accordez-moi l’après-midi, s’il continue à se taire, il est à vous.

Kahn fronça les sourcils.

— Pourquoi vous obstinez-vous ? Vous avez eu ces chiens de musulmans, qu’attendez-vous de plus ?

— Benisti m’a tenu tête trop longtemps, il mérite de payer.

Adolf grogna, il n’était pas là pour satisfaire les désirs malsains de cet homme, mais s’il ne le laissait pas faire, il lui mettrait des bâtons dans les roues. Schmidt était le genre d’homme avec un complexe d’infériorité qui vous rendait la vie impossible.

— Très bien, vous avez jusqu’à 19 heures, mais pas une minute de plus.

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