Le réveil – Chapitre 8

Terry et Benoît roulaient en silence. La campagne était déserte à cette heure-ci. Les habitants n’aimaient pas traîner tard le soir à l’extérieur. La tension allait grandissante, ce qui commençait à mettre à rude épreuve les nerfs des deux hommes. Pourtant, le pire était à venir. Soudain, Terry posa la question qui l’angoissait depuis leur départ.

— Tu crois qu’il aurait pu parler ?

Son compagnon prit son temps avant de répondre, refusant d’imaginer l’irréparable, niant l’évidence.

— Non, il est fort, il aura tenu sa langue.

— Je l’espère… Donc tu mets en jeu la vie de ton fils et de nos invités dans la foi que tu as en lui ?

Benoît détourna son regard vers l’anglais, le fixant attentivement. Il est parfois des mots que nous ne voulons pas entendre. Terry ne s’avoua pas vaincu, lui rendant son regard avec aplomb.

Le passeur dut céder ; ne pas regarder la route quand on conduit amène à faire des écarts. Il se rabattit brusquement sur la file de droite.

— Et merde ! D’accord, on fait un saut à la ferme pour les emmener avec nous… Cette journée est maudite…

Terry se contenta d’acquiescer. Benoît pestait dans sa barbe. Aucune des solutions qui se présentaient devant lui ne lui plaisait. Toutes étaient dangereuses, aucune préférable à une autre. Mais il fallait pourtant faire un choix.

Il rentra les épaules, reconnaissant les lieux où ils arrivaient.

— Sois discret. On arrive au centre.

— Pourquoi as-tu choisi cette route ? grommela son ami.

— C’est la plus directe.

L’atmosphère était toujours la même lorsqu’il passait par là. Pesante, obsédante, terrifiante. Son pied appuya davantage sur l’accélérateur. Mieux valait ne pas s’attarder dans les parages.

Soudain, le bruit sec d’un coup de feu retentit au loin. Les deux hommes braquèrent aussitôt les yeux vers sa provenance pour découvrir le côté de la route bordée d’arbres.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? maugréa le conducteur.

Sa voix fut couverte par un nouveau coup de feu.

— Accélère, ordonna Terry, quoique ce soit, ce n’est pas notre problème.

Un long soupir lui répondit.

— Tu as raison, il y a plus urgent.

Il appuya sur l’accélérateur faisant faire un bond au véhicule. Ils prenaient toujours plus de vitesse quand Benoît vit soudain Anthony, Marianne et Jessie sortir en courant du bosquet une cinquantaine de mètres plus loin.

L’incrédulité se peignit sur son visage et son pied écrasa brusquement la pédale de frein.

— Nom de Dieu !

La fourgonnette dérapa sur la chaussée pour s’arrêter dans un nuage de poussière quelques mètres devant les trois nouveaux arrivés. Ces derniers se précipitèrent vers eux, toujours pourchassés par les rafales des balles.

Terry et Benoît échangèrent un rapide regard éberlué avant que le britannique ouvre les portes arrières du véhicule. Les fugitifs s’y engouffrèrent aussitôt et se laissèrent tomber à même le sol, à bout de souffle.

Benoît n’avait pas demandé son reste pour redémarrer, ni pour laisser exploser sa colère.

— Bordel de merde ! Mais qu’est-ce que vous foutez ici ?

Entre deux respirations, Anthony répondit.

— On invente le tourisme de terreur.

À ces mots, une balle vint se loger dans le rétroviseur droit, faisant exploser le miroir. Poussant un nouveau juron, le conducteur accéléra davantage.

— Ce n’est pas drôle, Anthony. Mais enfin, qu’est-ce qui vous a pris ?

Il les dévisageait par l’intermédiaire du rétroviseur central. Au loin, le centre s’éloignait, ainsi que leur poursuivant. Benoît posa les yeux sur le visage blême de Marianne. Elle était sous le choc, le regard voilé mais un rien coupable. Il serra la mâchoire, se rappelant l’attachement de la jeune femme à son passé.

— Vous êtes fière de vous, Marianne ? Non seulement vous courrez vers la mort, mais vous entraînez mon fils et Jessie avec vous.

Elle ne répondit pas, ne sembla même pas entendre ses paroles. Ce fut Anthony qui répondit :

— Arrête papa, ce n’est pas le moment.

L’adolescent plongea son regard sérieux et concerné dans le reflet du sien. Benoît reconsidéra alors l’air pitoyable de la jeune française. Il soupira :

— Que se passe-t-il ?

Son fils se mordit les lèvres, gêné. Un silence s’abattit  avant que Marianne ne prenne la parole, surprenant tout le monde.

— Je suis enceinte.

Trois regards ahuris se rivèrent sur elle, mais personne ne dit mot. Finalement, le conducteur reporta son attention sur la route en murmurant :

— Il ne manquait plus que ça…

 

Le silence reprit ses droits avant qu’Anthony ne demande :

— Vous avez des nouvelles de Jean ?

Terry soupira avant de révéler :

— Les SS le détiennent. Nous devons le libérer cette nuit.

Le jeune homme fronça les sourcils.

— Comment ?

— Le contact de ton père.

— Et c’est sans risque ?

La voix bourrue de son père lui répondit.

— Ne viens pas me parler de risque. Ceux que je prends sont calculés. Nous allons chercher Jean et nous rentrerons tous ensemble à la ferme. Fin de discussion.

Le silence s’abattit dans le véhicule.

 

…oooOOOooo…

 

Sa mort était imminente. Jean en avait plus que conscience. Il la souhaitait. Il l’appelait. C’était ce qu’il pouvait lui arriver de mieux à présent. Son âme était détruite, mais il espérait toujours avoir sa place au paradis… Il n’était même plus sûr d’y croire.

Il s’enserra la tête de ses deux mains, toujours plus fort. Si seulement il réussissait à faire taire ces voix incessantes dans son esprit ! C’était impossible, il le savait. Seule la mort avait ce pouvoir. Bientôt.

Il perçut soudain un bruit sec dans la serrure. Ses bourreaux étaient là. Il ne réagit pas. Il ne tourna pas le visage dans la direction de la porte, ni ne se leva. Il resta impassible, et déterminé à garder cette ligne de conduite jusqu’à la fin. Ce n’était pas du courage, non, certainement pas.

La lourde porte en métal s’ouvrit enfin sur l’obscurité. Le prêtre ne porta aucune attention à l’homme discret qui entra. Il ne le vit pas faire un tour d’horizon discret à sa recherche, pas plus que son froncement de sourcils inquiet quand il le trouva.

— Vous voilà !

Le nouveau venu se précipita vers lui pour le forcer et l’aider à se lever. Ses gestes étaient précis, rapides, mais empreints d’une certaine douceur. Jean résista d’abord. Du moins, il ne fit rien pour lui faciliter la tâche.

— Dépêchez-vous ! Nous n’avons pas de temps à perdre.

Sa voix était bourrue, et surtout à peine perceptible. Ce n’était pas les coutumes des SS. Eux seraient entrés en fracassant la porte et en l’attrapant par la peau des fesses. Il y avait quelque chose d’anormal. Une proposition de liberté ? Peut-être. Mais la méritait-il ?

Son instinct de survie qu’il croyait mort refit surface et il se redressa tant bien que mal. Il dévisagea son interlocuteur mais ses traits ne lui rappelèrent rien. Cela dit, il portait l’uniforme noir des SS. Pouvait-il lui faire confiance ? Il n’avait pas le choix.

L’homme sortit de son sac une veste du même uniforme.

— Mettez ça. S’ils nous aperçoivent de loin, ça passera. Prions pour que nous ne tombions pas nez à nez sur eux. Mais ça, c’est votre domaine mon père. Allons-y.

 

…oooOOOooo…

 

Benoît attendait dans l’ombre. À quelques pas de là, ses camarades patientaient, soigneusement planqués dans la camionnette.

Plaqués contre le mur, le passeur ne bougeait pas d’un poil. Il se contentait de jeter des coups d’œil anxieux à sa montre. 00h10. Ils étaient en retard. Avaient-ils rencontrés des difficultés ?

C’était probable. Pourtant, il n’entendait rien en provenance du haut bâtiment de l’autre côté de la rue. Il se sentait terriblement impuissant.

Des pas discrets se firent soudain entendre dans le coin opposé du mur sur lequel il s’adossait. Il porta aussitôt la main à son arme. On n’était jamais trop prudent.

Une voix claire se fit entendre en un chuchotement. Il reconnut sans peine celle de son informateur et soupira de soulagement.

— De quelle couleur est l’or de Beni ?

— Rouge de sang.

Le message secret avait été délivré correctement. Tout s’était passé comme prévu. La voix de l’infiltré s’éleva à nouveau.

— Avancez, mon père. C’est ici que nos chemins se séparent.

Benoît perçut avec peine un souffle rauque.

— Merci.

Puis des pas pesants, dans sa direction. Il reconnut bientôt la silhouette de Jean sortant du mur. Il se précipita aussitôt vers lui et passa un bras sous ses épaules pour le soutenir.

— Jean ! Comment te sens-tu ?

La question était inutile, presque déplacée, et il en était conscient. Le corps de son ami témoignait des mauvais traitements qu’il avait reçus. Son visage était tuméfié, son attitude voûtée, et le haut de son crâne entièrement bandé d’un pansement brun de crasse et de sang séché. Benoît se pinça les lèvres pour ne pas hurler sa haine contre les SS. Jean lui accorda un regard entendu avant de baisser la tête d’un air presque honteux.

Le passeur se retourna vers le coin de mur sombre.

— Merci d’avoir pris tous ces risques.

— Je mentirais en disant que ce fut un plaisir, mais je suis ravi d’avoir pu vous aider. Une dernière chose : si j’étais vous, je ne rentrerais pas chez moi ce soir, ni jamais d’ailleurs.

Benoît resta interdit quelques secondes avant de comprendre.

— Ils savent.

Le poids de Jean se fit plus lourd contre lui. Il comprenait mieux son attitude à présent.

— Oui. En ce moment même, ils visitent votre ferme. Vous feriez mieux de fuir sans un regard en arrière.

Il ne l’entendait pas de cette oreille.

— Edith… Vite, Jean, nous devons aller la chercher, sans perdre de temps !

Il l’entraîna tant bien que mal vers la camionnette en remerciant une dernière fois son informateur. Il ouvrit la porte arrière du véhicule et commença à hisser son ami à l’intérieur.

— Jean ! s’exclama Marianne.

Elle accourut pour l’aider. Elle passa ses bras autour de la taille du prêtre et l’attira en sûreté. Elle paraissait toujours aussi abattue. Il serait temps de s’en soucier plus tard… s’ils survivaient.

— Occupez-vous de lui, ordonna-t-il en refermant la portière sur elle.

Il se dépêcha de rejoindre le siège conducteur et mit aussitôt le contact. Terry lui jeta un regard avisé.

— Que se passe-t-il ?

— Les PMV sont chez nous. Nous devons aller récupérer Edith avant de foutre le camp.

Le britannique comprit vite en lança un regard peu amène vers le curé. Benoît crispa les mâchoires.

— N’importe qui aurait pu parler.

— C’est à ça que serve les capsules de cyanure.

— Le suicide est un péché.

La discussion se termina ainsi alors que Benoît démarrait en trombe.

À l’arrière, les trois compagnons s’affairaient autour de Jean. Marianne l’avait laissé s’adosser contre elle. Anthony avait déplié et étalé une vieille couverture sur lui.

— Vous avez besoin d’autre chose, mon père ? demanda-t-il.

— Le silence. Rien d’autre que le silence.

Il ferma les yeux. Ses amis échangèrent un regard concerné, sans savoir quoi faire de plus.

Le voyage se passa selon les vœux du prêtre.

Quand le véhicule s’arrêta,  Jessie s’étonna.

— Nous sommes déjà arrivés ?

La voix sombre de Benoît lui répondit.

— Non, mais pas la peine d’aller plus loin.

Il ouvrit sa portière et sortit sans plus un mot, aussitôt imité par Terry. Les trois passagers échangèrent un regard circonspect avant de se décider.

— On y va ? proposa l’adolescent.

Les deux femmes acquiescèrent. Marianne jeta un coup d’œil à Jean. Ce dernier s’était endormi. Elle se dégagea et l’installa contre la paroi avec douceur. Puis elle rejoignit ses amis qui étaient sortis par l’arrière.

Le ciel rougeoyait dans le lointain. Le cœur de la jeune femme se serra quand elle découvrit le triste spectacle.

À quelques centaines de mètres en contrebas, la ferme était envahie par l’escouade nazie. La grange crépitait déjà sous les flammes. Le bruit des bottes sur le sol résonnait. Marianne murmura d’une voix pleine d’espoir.

— Edith a peut-être eu le temps de s’enfuir…

— Marianne… la coupa Jessie à ses côtés.

Elle tourna son visage vers elle.

— Quoi ?

Après un moment d’hésitation, l’américaine lui désigna une direction du regard. Les sourcils froncés, Marianne pivota, pour aussitôt le regretter. Près du bâtiment principal de la ferme, le corps à demi calciné d’une femme était attaché à un pilier. Edith, comprit-elle.

Elle ne put retenir un haut le cœur et se pencha violemment pour cracher un filet de bile. Jessie posa une main rassurante sur son dos, avant de se retourner vers Benoît. Ce dernier était figé, son visage fermé. Une haine farouche brillait dans ses yeux… à moins que ce ne soit que le reflet des flammes. Au bout d’un moment, il déclara simplement :

— Partons.

Il fit demi-tour. Ses compagnons hésitèrent un moment, encore sous le choc, puis remontèrent dans la camionnette. C’était leur seul refuge à présent.

 

…oooOOOooo…

 

Adolf fit un nouveau tour d’horizon et retint un juron contrarié. Tout avait semblé s’arranger et voilà qu’il retombait dans une impasse. La ferme était vide de toute présence humaine à leur arrivée. Du moins, presque, songea-t-il en levant les yeux vers le cadavre noirci. Il esquissa une grimace de dégoût. Il n’avait pas pu retenir la folie meurtrière des SS. Cette femme, cette Edith avait par le passé repoussé l’un d’entre eux car elle préférait les femmes. La rancune pouvait être tenace. Le feu était ce que l’on réservait aux personnes comme elle dans leur société. Dommage, lui aurait bien aimé l’interroger. Elle aurait sûrement eu des informations intéressantes à lui fournir. Nul ne le saurait jamais.

Ulrich vint à sa rencontre. Le chef l’interrogea du regard.

— Nous avons trouvé un sous-terrain. Personne, encore une fois, mais beaucoup d’ordinateurs. Hank travaille déjà dessus. De nombreuses données, cryptées, pour la plupart. Nous trouverons un indice.

— C’est certain, répondit-il sans détacher ses yeux de la route un peu plus haut.

Il venait d’apercevoir une camionnette blanche s’éloigner. Rien ne prouvait que ça concernait son enquête, mais peut-être venait-il aussi de trouver un indice. Ce n’était qu’une intuition, et on lui avait toujours appris que les intuitions ne valaient rien. Mieux valait attendre les découvertes de Hank.

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