Le réveil – Chapitre 11

Mon estomac est comme lesté de béton. L’angoisse, cette émotion sournoise qui s’infiltre dans chaque atome de votre être, s’est emparé de moi.

Je ne peux plus bouger, mais tiens encore debout, là, seule dans l’obscurité. Où suis-je ? Aucune idée. Tout avant ça disparaît dans un tourbillon de brouillard.

Soudain, une lueur blafarde s’allume au-dessus de moi, laissant apparaître un plafond uniforme gris et un petit pommeau de douche. Je fronce les sourcils, puis d’un coup, je comprends. Mes yeux s’écarquillent de terreur pure. Une chambre à gaz.

Je hurle. Les images de films et de documentaires que j’ai pu voir me torturent, et je hurle. Paralysée, c’est la seule chose que je parviens à faire. La pensée des millions d’humains qui y sont passés avant moi me traverse. Mais tout ce que je peux faire, c’est hurler… et pleurer.

 

J’ouvris brusquement les paupières, les dernières images de mon cauchemar s’incrustant dans mon esprit.

À l’affût d’un simple réconfort, mon regard scruta les environs, pour reconnaître le train dans lequel nous avions entrepris notre fuite.

Le souffle court, je tentai de me relever, quand une violente douleur au bas-ventre m’en empêcha. Je retombai au sol en poussant un cri étranglé. Aiguë, ma souffrance semblait à présent se diffuser dans tout mon abdomen, bloquant davantage ma respiration. Je serrai les poings mais ne pus retenir un gémissement. Je fermai fortement les paupières, voulant endiguer le flot de larmes, en vain. Que se passait-il encore ? Était-ce ma grossesse ? Est-ce que j’allais mourir ici ? De simple cause naturelle ? Je me surpris à prier.

Puis, une main se saisit de la mienne, m’apporta son soutien. J’ouvris les yeux pour reconnaître le visage du père Jean penché sur le mien. Son regard, vide depuis sa libération, avait retrouvé son intensité.

— Tenez bon, se contenta-t-il de dire.

Ces simples mots me soulagèrent déjà ; firent oublier à ma conscience un peu de ma douleur.

 

…oooOOOooo…

 

Les roulis du train la secouaient prodigieusement, mais Jessie avait tout de même réussi à trouver le sommeil. Elle somnolait, entre le rêve et la réalité, et pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait bien.

Un léger éclat de voix la réveilla définitivement. Elle ouvrit les yeux dans le silence revenu. Puis la mémoire lui revint alors qu’elle sentait un bras entouré autour de ses épaules. Elle tourna la tête et posa le regard sur le visage de Benoît. Il était toujours endormi.

Un sourire adoucit les lèvres de l’américaine. Le réconfort amical qu’ils s’étaient apportés la veille avait évolué dans la nuit. Leur étreinte n’avait pas fait de vague; ils se devaient de rester discrets. Mais elle les avait soulagés, autant l’un que l’autre.

Il ouvrit les yeux à son tour; son regard se trouvant aussitôt plongé dans le sien. Il était parfaitement éveillé, et devait probablement l’être depuis quelques minutes.

Jessie déglutit discrètement. C’était fou tout ce qu’il pouvait faire passer dans un simple regard. Il ne regrettait pas leur nuit; ça comptait même à ses yeux, mais bien moins que leur survie. Elle acquiesça. Elle était d’accord sur toute la ligne.

Un cri interrompit soudain leur échange silencieux.

— À l’aide ! appelait Jean.

Ils froncèrent les sourcils avant de se lever d’un même mouvement. Ils se précipitèrent vers la provenance du cri et découvrirent le prêtre agenouillé auprès de Marianne, qui se tortillait de douleur. Pâlotte, le corps en sueur, elle tentait en vain de retrouver une respiration normale.

Les traits de Benoît, tout comme ceux de Jessie, se voilèrent d’inquiétude. Anthony, qui était arrivé à leurs côtés, avait lui perdu toutes ses couleurs.

— Que se passe-t-il ? bredouilla-t-il.

Jean tourna son attention vers eux.

— Je crois qu’elle fait une fausse-couche.

Benoît jeta un coup d’œil à la jeune femme. Elle était à peine consciente. Ses traits blêmes étaient contractés en un masque de souffrance. Ses mains étaient crispées sur son abdomen.

— Que pouvons-nous faire ? demanda-t-il à Jean.

— Pas grand-chose, se désola Jean. Elle seule peut expulser le fœtus.

Jessie haussa un sourcil angoissé.

— Êtes-vous certain que c’est une fausse-couche ? Si c’est une grossesse extra-utérine et que nous ne faisons rien…

— Nous ne pouvons de facto rien faire, intervint Benoît. Je n’ai aucun instrument sur moi, et je ne saurais pas comment opérer de toute façon. La fausse-couche est le moins pire des diagnostics.

Un nouveau gémissement de Marianne ponctua sa phrase. Anthony s’était agenouillé aux côtés de la jeune femme et suppliait son père du regard.

— Tu es sûr que nous ne pouvons rien faire ? Au moins pour soulager sa douleur ?

Benoît esquissa une grimace contrariée. Il se sentait impuissant et il avait en horreur ce sentiment.

— Malheureusement non. Je n’ai aucun médicament sur moi.

Terry, qui s’était fait discret jusque-là, sortit une flasque de sa poche et la tendit à l’adolescent.

— Ça devrait faire l’affaire.

Anthony s’en empara et la déboucha. Il fronça les narines quand des effluves d’eau de vie l’agressèrent. Ce n’était probablement pas le meilleur remède, mais il fallait faire avec les moyens du bord. Il posa le goulot sur les lèvres de Marianne et la força à boire.

Pendant ce temps, Jean expliquait.

— Je ne peux pas empêcher ce qui arrive, mais on peut essayer d’éviter une septicémie. Il faut stériliser au maximum le sol. J’ai besoin de tissu, et d’eau dans la mesure du possible.

Jessie acquiesça vigoureusement, s’éloigna de quelques pas et éventra quelques sacs de marchandises pour récupérer des bandes de tissus. Elle revint rapidement vers la patiente. Benoît et Terry s’étaient éloignés, pour chercher de l’eau, mais aussi pour accorder un peu de décence à la française.

Jean l’avait soulagé en lui retirant son pantalon, dévoilant son intimité aux regards. Il avait remédié à la situation en posant un sac vide sur son sexe et ses cuisses, mais c’était tout de même gênant.

Anthony était resté au chevet de Marianne, mais détournait le regard, le rouge aux joues.

Jessie donna son butin au prêtre et proposa.

— Je peux faire autre chose ?

— Plus pour le moment. Elle est entre les mains de Dieu désormais.

L’américaine retint une exclamation sarcastique. Elle n’avait plus foi en grand-chose, mais elle ne voulait pas accabler Jean davantage.

Pour le moment, elle ne pouvait plus rien faire. Autant s’éloigner et laisser à Marianne un peu d’espace.

— Appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Il hocha la tête. Jessie retourna s’assoir à sa place plus loin dans le wagon. Les minutes défilèrent, rythmées par les cliquetis du train sur les rails et les gémissements assourdis de Marianne.

Soudain, Benoît refit son apparition face à Jessie. Elle s’enquit aussitôt.

— Vous avez trouvé de l’eau ?

Il approuva d’un mouvement de tête.

— Il y a un robinet à l’entrée du wagon.

Il s’assit à ses côtés. Un silence angoissé s’installa qu’elle finit par rompre.

— Elle va s’en sortir, hein ?

Il soupira profondément.

— Je ne peux rien promettre. En temps normal, elle aurait de bonnes chances…

— Mais secouée par les roulis d’un train, ces chances diminuent.

La mâchoire de Benoît se contracta. Il avait l’impression qu’un Dieu vengeur s’acharnait sur lui et ses proches.

— En effet. Cela dit, sa fausse-couche arrive tôt dans sa grossesse. Elle devrait y survivre.

— Mais l’enfant lui est perdu.

Benoît ne répondit pas. Le silence reprit ses droits.

Le temps s’écoulait affreusement lentement. Le réconfort qu’avait ressenti Jessie quelques heures plus tôt était loin désormais. Elle jeta un regard en coin à l’homme à ses côtés. Devait-elle lui reparler de ce qu’il s’était passé entre eux ?

Elle pensait avoir compris le regard qu’ils avaient échangé en se réveillant, mais elle avait besoin que des mots viennent conforter son ressenti. Était-ce juste une aventure d’une nuit ou voulait-il aller plus loin ? Et elle, que voulait-elle ? Elle n’était pas sûre de le savoir.

— Pour cette nuit… commença-t-elle d’une voix hésitante.

Il riva son regard dans le sien, attendant la suite.

— Qu’est-ce que ça signifie ? conclut-elle avec courage.

Il la dévisagea longuement, puis poussa un long soupir.

— Je vous aime bien Jessie, mais je ne peux rien vous promettre.

— Mais que voulez-vous ?

Un triste sourire étira ses lèvres.

— Pour le moment ? Tous nous sortir de là en vie. Après, on verra.

Elle approuva. Il avait raison sur toute la ligne. Ils pourraient reparler d’eux quand le danger aurait reculé de quelques pas.

 

…oooOOOooo…

 

Ulrich, Adolf et Edwige avaient retrouvé la camionnette abandonnée à l’aube. Les portes étaient grande ouvertes. À l’intérieur, ils trouvèrent quelques pansements tâchés de sang séché qui avaient certainement dû appartenir au prêtre. Mais ils ne virent aucune présence humaine aux alentours. Ils étaient arrivés trop tard.

Edwige jura et donna un coup de pied rageur dans l’un des pneus du véhicule. Ulrich lui jeta un coup d’œil surpris. La blonde n’avait pas l’habitude de perdre ses moyens. L’explosion avait réveillé sa fureur.

Ulrich avait encore du mal à croire que Hank était mort. L’autrichien et lui avaient commencé à se lier d’amitié. Ulrich avait conscience qu’ils faisaient un métier dangereux, mais il ne pensait pas sérieusement que l’un d’entre eux pourrait se faire tuer, par des inférieurs qui plus est.

Adolf s’était engouffré à l’avant de la camionnette et fouillait dans la boîte à gant.

— Un mode d’emploi, une écharpe et un bonnet, énuméra-t-il. Plutôt maigres comme indices.

Edwige avança à sa hauteur.

— Ils ont dû se rendre au village le plus proche.

Leur chef acquiesça.

— S’ils ne sont pas stupides, ils ne seront pas restés. Le plus intelligent pour eux maintenant serait de quitter le territoire. Nous devons contrôler les trains qui ont circulé près d’ici ce matin.

— Ils se seront probablement rendus dans le sud, supposa Ulrich.

— En effet, approuva Adolf en sortant du véhicule. Nous allons nous en assurer, puis envoyer des avis de recherche dans leur ville de destination. Ces salauds n’auront plus aucun répit.

 

…oooOOOooo…

 

Une pluie de feu tombait du ciel, et je restais là, sans bouger. « Elle a l’air très entêté ». La phrase allemande retentissait sèchement sur le bruit de milliers de bottes qui battaient le pavé. Je restais immobile. « Elle a l’air très entêté ». Cette voix grave et mauvaise se répétait en moi. Le ciel rougeoyait, comme un mauvais présage. Je délirais, j’en avais conscience. Je voulais me réveiller, mais n’y arrivais pas. « Elle a l’air très entêté ». Cette phrase m’obsédait. Chaque fois que j’essayais de l’oublier, elle revenait à la charge, se répétant dans mon cerveau tel un mantra. « Oui, elle aurait mieux fait d’écouter ».

Un soubresaut réveilla soudain mon esprit et me ramena à la réalité. Je gémis en reprenant contact avec mon corps. La douleur dans mon bas-ventre ressurgit, mais elle était déjà plus tolérable que quelques heures plus tôt.

J’ouvris les yeux avec difficulté. De la chassie avait collé mes paupières. Je les frottai légèrement et tentai de me redresser.

— Doucement Marianne, me rappela à l’ordre Jean. Vous devez ménager vos forces.

Je le découvris à mon chevet, l’air inquiet. Son crâne était toujours recouvert de pansements, et son visage était tellement recouvert d’hématomes qu’on aurait pu le croire violet de peau. Il était sûrement dans un état pire que le mien, et pourtant, il avait pris soin de moi.

— Merci.

Ma voix était cassée, et mon haleine chargée d’alcool. Je ne me rappelai pourtant pas en avoir bu. Je ne me rappelai pas grand-chose d’ailleurs.

Je fronçai les sourcils et demandai.

— Que m’est-il arrivé ?

Jean posa un regard compatissant dans le mien.

— Vous avez fait une fausse-couche, m’annonça-t-il sans ambages. Marianne, je suis désolé.

J’en restai d’abord sans voix. Tellement de nouvelles me tombaient dessus ces dernières vingt-quatre heures que je ne savais plus comment réagir.

— Je ne suis plus enceinte ?

— Non.

Je restai impassible. Je n’arrivais pas à décider si c’était une bonne ou mauvaise nouvelle. Une partie de moi se sentait soulagée de n’avoir plus à se soucier de ce problème ; l’autre se sentait spoliée, comme si on m’avait arraché quelque chose d’inestimable. Aucune des deux parties ne l’emportait.

— Vous m’avez soignée ? demandai-je finalement.

Il poussa un soupir las.

— J’ai fait ce que j’ai pu. Je vous ai nettoyée. Vous ne devriez pas souffrir d’infection.

Je réalisai soudain ce que ses paroles signifiaient et rougis. C’était sans doute ridicule de se sentir gênée dans ce genre de situation, mais je ne pus m’en empêcher.

Le silence nous engloba. Je me laissai bercer par le train. Combien de temps s’était-il écoulé depuis ma perte de conscience ? Il n’y avait aucune fenêtre dans ce wagon : impossible de voir l’extérieur.

— Où sommes-nous ? m’enquis-je ?

— Nous avons passé l’ancienne frontière espagnole il y a quelques minutes. Nous devrions arriver à Barcelone d’ici une heure.

Je me massai la nuque pour tenter de délasser mes muscles. À cet instant, la seule idée de marcher me faisait tourner la tête. Il fallait bien pourtant que j’en sois capable quand il faudrait descendre de ce maudit train. Quelque chose me perturbait pourtant sur notre arrivée.

— Ne devrait-on pas descendre avant Barcelone ? Je suppose que la gare est surveillée.

— Absolument, retentit la voix de Benoît.

Il venait d’arriver dans mon champ de vision. Il m’adressa un regard concerné.

— Comment vous sentez-vous ?

— Comme si un train m’était passé dessus.

Un sourire sarcastique étira ses lèvres. Il reprit vite son sérieux et expliqua.

— Le train va commencer à ralentir à l’approche de la banlieue de Barcelone, d’ici quarante à cinquante minutes. Ce sera le moment d’agir. Serez-vous en état ?

Je me redressai sur mes fesses, intensifiant par ce mouvement ma douleur abdominale. Je grimaçai mais rétorquai.

— Il le faudra bien.

Benoît me dévisagea un long moment sans parler, puis déclara.

— Je suis désolé pour votre perte.

Je haussai les épaules dans une fausse nonchalance.

— Ce n’est pas comme si j’avais eu le temps de m’y attacher. Il faut sans doute mieux que ce soit maintenant que plus tard.

Il m’observa sans ciller, son regard rivé dans le mien, comme s’il était persuadé que je mentais. Ce n’était pas le cas, du moins pas entièrement. Tout se mélangeait en moi, et je n’arrivais plus à faire le point. Dans ce monde apocalyptique, il fallait sans doute que je m’habitue à être toujours au bord de la crise de nerfs.

Pour le moment, je préférais changer de sujet.

— Comment vont les autres ?

La tête d’Anthony surgit de derrière la pile de sacs sur ma droite, me faisant sursauter.

— On va bien, t’inquiète pas pour nous. Tu nous as fait une belle peur, tu sais ?

Ses yeux reflétaient effectivement son inquiétude. Je fis la moue, gênée par une culpabilité inopportune.

— C’est mon passe-temps préféré ces derniers temps.

Sa mine se fit boudeuse.

— Ouais, ben ce serait bien que tu t’en trouves un autre.

— Je vais essayer.

Un silence accueillit ma remarque, puis Benoît me tapota la main gentiment.

— Je vous donnerai le signal du départ. Vous devriez vous rhabiller. Je peux aller chercher Jessie pour vous aider si vous le souhaitez.

Je songeai à sa proposition quelques secondes, mais il était un peu trop tard pour faire preuve de pudibonderie.

— J’ai toute l’aide qu’il me faut à proximité, merci.

Il hocha la tête avec respect et s’éloigna. J’eus la soudaine impression d’être montée de quelques crans dans son estime.

 

…oooOOOooo…

 

Leur atterrissage avait été mouvementé. Ils avaient sautés du train alors qu’il traversait un terrain vague. Mais à part quelques roulés boulés, ils n’avaient pas rencontré de problèmes plus sérieux. Une fois sur la terre ferme, Benoît les avait à nouveau pris en main et les avait pressés de se mettre à couvert des immeubles à proximité. Par chance, le temps était gris et brumeux et dissimulait leur présence. Il ne fallait pas tenter le diable pour autant.

Marchant dans les pas dynamiques de Benoît, Jessie observait autour d’elle. Aussi loin qu’elle promenait son regard, tout était bétonné, plongeant l’endroit dans une atmosphère uniforme et macabre.

En tête de leur groupe, Benoît s’arrêta soudain sous un petit préau et attendit ses camarades. Terry soutenait Marianne qui présentait encore quelques faiblesses suite à sa fausse couche. Jean semblait s’être physiquement remis de ses séances de torture, mais son regard était toujours hanté. Benoît prendrait le temps de lui parler une fois qu’ils seraient tous en sécurité. Pour l’heure, il devait donner ses directives.

— On doit gagner le port au plus vite… sans pour autant perdre toute prudence. On va passer par des axes secondaires. Restez discret, sans pour autant paraître suspect.

Anthony hocha la tête, sans pourtant savoir avec certitude comment agir. Son père reprit sa marche ; il le suivit, imité par ses compagnons de route.

Leur progression se faisait dans un silence absolu. La mauvaise météo leur assurait de ne croiser quasiment personne, ce qui faisait leur affaire.

L’adolescent trébucha soudain et se rattrapa au mur à côté de lui. Toute couleur déserta son visage quand il releva les yeux et vit les affiches placardées face à lui.

— Papa, appela-t-il sans élever la voix.

Benoît jeta un coup d’œil en arrière et le rejoignit. Il avisa ce que lui désignait son fils et jura. Trois avis de recherche le narguaient : un pour Jean, un pour Anthony, et un pour lui. Les portraits robots étaient suffisamment précis pour que quiconque ayant vu ces affiches puisse les reconnaître.

— C’est pas que je m’en plaigne, remarqua Jessie, mais pourquoi n’y-a-t-il pas d’avis pour nous ?

— Nous sommes des Manuels évadés, expliqua Terry. Personne ne doit avoir vent de notre existence. On doit rester un concept impersonnel.

— Et ces chiens de PMV savent que s’ils nous trouvent, ils vous trouveront aussi. Nous devons redoubler de prudence. Pour le moment on reste groupé, mais j’irai seul parlementer au port.

Sur ces mots, il rabattit son chapeau sur son visage, espérant être plus méconnaissable ainsi.

Leur route se poursuivit sans incident notable. Ils arrivèrent finalement à proximité du massif port de commerce. Encore dissimulée sous l’ombre rassurante des hauts immeubles, la troupe observait avec angoisse le vaste espace dégagé qui menait aux quais. Malheureusement pour eux, le brouillard commençait à se lever, emportant avec lui ses bienfaits de dissimulation. Benoît serra les dents. La configuration des lieux ne lui plaisait pas, mais il n’avait guère le choix. Il se retourna vers les siens et déclara.

— Je vais y aller. Le navire que nous allons prendre s’appelle l’Armada. Je m’assure que nous puissions monter à bord et je reviens vous chercher.

Anthony glissa son regard dans celui de son père, comprenant que c’était peut-être la dernière fois qu’il le voyait. Il aurait aimé lui dire beaucoup mais ne savait comment exprimer ses sentiments. Et puis, ça aurait été leur porter la poisse. Apparemment sur la même longueur d’onde, son père lui serra affectueusement l’épaule et lui adressa un clin d’œil complice. Puis il s’éloigna et prit Terry à part.

— S’il m’arrive quoique ce soit, chuchota-t-il, tu les emmènes à l’abri.

Le britannique acquiesça gravement, puis Benoît partit sous les yeux inquiets de ses amis.

Jessie sentait son cœur battre à bâtons rompus au fond de sa poitrine. Elle était épuisée, elle était lasse et à deux doigts de perdre tout espoir. Elle avait simplement envie que tout ça cesse, se demandait si c’était même possible.

Benoît s’était éloigné de quelques centaines de mètres, rejoignant peu à peu la foule clairsemée des marins qui vaquaient à leurs occupations.

L’américaine remarqua soudain un homme vêtu d’un uniforme différent, puis encore quelques autres. Et ils convergeaient tous vers une seule direction : Benoît.

Elle voulut l’avertir mais il était trop loin, et déjà la milice lui tombait dessus. Il tenta de se défendre, mais fut vite dépassé par le nombre de ses agresseurs.

Anthony réagit et voulut courir aider son père ; Terry le retint.

— Pas maintenant, ce serait du suicide. On doit trouver un endroit sûr. On reviendra pour ton père plus tard.

L’adolescent lui jeta un regard rebelle et furieux, puis tenta de se libérer de la prise ferme du cinquantenaire. En vain. Puis il jeta un regard en arrière et nota les visages fatigués de Jean et Marianne. Terry avait raison. Ils devaient les mettre à l’abri avant de prendre des mesures désespérées. Et après, il agirait. Jamais il ne laisserait tomber son père.

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