Le réveil – Chapitre 13

Après deux jours passés dans l’huile, ma peau aurait dû être incroyablement hydratée. Ce n’était pas le cas. J’étais poisseuse, et je me faisais l’effet d’une sardine sortie de sa boîte.

Au moins, j’étais en vie. Nous l’étions tous. La traversée de la Méditerranée s’était effectuée sans problème majeur. Nous avions même pu sortir de nos tonneaux quelques heures, histoire de délasser nos jambes et de manger un morceau… Même si nous n’étions pas nombreux à avoir faim. Seul Anthony aurait pu manger un bœuf. L’appétit de l’Adolescence…

Nous étions arrivés à Casablanca deux heures plus tôt… à l’aube encore une fois. Nous aurions pu débarquer plus tôt encore, mais le couvre-feu bloquait toutes les transactions.

Heureusement pour nous, le chargé de l’inspection de l’Armada n’était pas du genre consciencieux et n’a pas eu vent de notre présence.

C’était habillés en marin que nous avions quitté le navire. J’avais pu récupérer mes affaires et le précieux livre que m’avait offert Benoît, lui avait pu récupérer sa précieuse mallette. Ce dernier nous avait immédiatement conduits dans la Casbah et nous déambulions depuis dans ses rues.

C’était un réel dépaysement pour moi. Chaque son, chaque couleur, chaque parfum bouleversait mes sens. Ils n’étaient cependant pas suffisants pour chasser la boule d’angoisse logée au creux de mon estomac.

— Je suppose que tu ne nous emmène pas dans l’endroit où se rendent nos amis marins, lança soudain Terry à Benoît.

Ce dernier lui jeta un regard courroucé ; Jean ouvrit des yeux choqués pendant qu’Anthony rougissait. J’imaginai notre pauvre troupe arriver dans une maison close et éclatai de rire devant l’absurdité de la situation.

Mes compagnons se retournèrent vers moi d’un air étonné.

— Avouez que ça serait cocasse, m’expliquai-je. Et je doute que les Nazs viennent nous chercher dans un tel endroit.

— Vous ne cessez de me surprendre, Marianne, déclara Benoît.

— Je ne suis pas aussi prude que vous semblez le penser. Je ne prétends pas pour autant que je serai à l’aise dans un bordel.

— Marianne ! s’offusqua Jean.

Je lui adressai une grimace désolée pendant que Benoît hochait la tête, un sourire amusé frémissant sur ses lèvres.

— Rassurez-vous, ce n’est pas notre prochaine destination.

— Et où allons-nous ? demanda Jessie.

— Je préfère ne pas vous le dire. Les murs ont des oreilles.

Il mit ainsi fin à la conversation.

Nous marchâmes en silence quelques minutes supplémentaires puis nous nous glissâmes dans une ruelle plus étroite que les précédentes.

Benoît s’arrêta quelques pas plus loin devant une discrète porte en bois poussiéreuse. Il se mordit les lèvres si brièvement que j’aurais pu ne pas m’en apercevoir si je n’avais pas été concentrée sur lui. Il devait s’interroger sur l’accueil que nous allions trouver.

Il ne tergiversa pas longtemps et frappa trois coups secs. Nous n’eûmes aucune réponse pendant quelques minutes, puis des bruits de pas se firent entendre de l’autre côté de la porte. Ils étaient si légers qu’on aurait presque pu les prendre pour un chuintement.

Le mécanisme de la serrure cliqueta, et le battant s’ouvrit de quelques centimètres, laissant entrevoir un visage féminin insondable, si ce n’était une trace de peur au fond de ses yeux bruns.

— C’est pour quoi ? demanda-t-elle dans un allemand approximatif.

— « Qui donc est souffrant chez votre maître » ? répondit Benoît dans la même langue.

Je lui jetai un regard curieux, avant de comprendre que cette phrase devait être un mot de passe. Elle me disait étrangement quelque chose. Je retrouvai la référence en quelques secondes. Ali Baba. Un rictus sarcastique étira un coin de mes lèvres.

Fort heureusement, la porte s’ouvrit davantage pour tous nous laisser passer.

— Entrez vite ! nous enjoignit notre hôtesse.

Nous ne nous fîmes pas prier et nous retrouvâmes dans un petit hall où nous pouvions à peine tous tenir. Benoît s’adressa une nouvelle fois à l’inconnue.

— J’aimerais parler à votre époux.

Elle hocha la tête, puis une voix grave et masculine retentit du haut de l’escalier principal.

— Benoît Drogou ! Je ne pensais pas un jour vous trouver ici !

L’interpellé leva les yeux ; j’en fis autant. Je haussai des sourcils étonnés en découvrant un quarantenaire blond comme les blés et au regard bleu perçant. Il n’avait clairement pas le faciès que je m’attendais à trouver ici, mais les Nazis occupant le Maroc, je n’aurais pas dû en être étonnée.

Je reportai mon regard sur Benoît. Sa mâchoire s’était légèrement contractée. Il ne devait pas spécialement porter cet homme dans son cœur.

— Nous avons eu quelques… accidents de parcours.

Le colon nous dévisagea pensivement.

— Je vois ça. Montez, Drogou. Mon bureau est à l’étage.

Il acquiesça et me bouscula légèrement pour pouvoir accéder à l’escalier.

— Restez sur vos gardes, me chuchota-t-il au passage.

Il ne me laissa pas l’opportunité de répondre, ce qui était inutile, et commença à grimper les marches.

— Claudia, occupe-toi de nos invités, conclut notre hôte avant de disparaître à l’étage avec Benoît.

La dénommée Claudia, qui nous avait ouvert sa maison, nous fit signe de la suivre jusqu’à un petit salon.

— Installez-vous, fit-elle en indiquant les moelleux coussins peuplant le sol. Je vais préparer le thé.

J’échangeai un regard indécis avec mes compagnons. Finalement, Anthony haussa les épaules et s’affala sur quelques coussins. Je n’attendis guère plus longtemps ; j’étais épuisée.

 

…oooOOOooo…

 

La pénombre occupait le bureau du Marocain. Seul un fin rai de lumière réussissait à traverser les persiennes. Raoul – puisque tel était le nom du passeur – n’avait pas prononcé un mot depuis que Benoît avait exposé son histoire et ses attentes.

Il le regardait en chien de faïence, songeur. Mais Benoît n’était pas né de la dernière pluie. Il savait que son vis-à-vis calculait déjà le bénéfice qu’il pourrait se faire en organisant leur fuite.

— Donc vous voulez passer la frontière.

— C’est notre meilleure chance.

Il hocha la tête.

— Je ne vais pas vous faire de discours sur les dangers d’une telle expédition ; vous les connaissez aussi bien que moi. D’autant que les contrôles se sont intensifiés récemment.

Benoît resta silencieux, attendant que son interlocuteur finisse le fond de sa pensée. Ce qu’il fit quelques dizaines de secondes plus tard.

— Et vous savez aussi que je ne travaille pas pour la gloire.

On y était ! Benoît retint de peu une grimace méprisante, mais n’y parvint sans doute pas assez bien car Raoul rétorqua.

— On n’a pas tous la chance d’avoir hérité d’un pactole permettant de financer nos activités.

Drogou grogna, mais dut reconnaître que la remarque était juste. Les infrastructures et les moyens pour conduire les fugitifs en lieux sûrs requéraient de l’argent. Nourriture, véhicules, essence… On n’avait malheureusement jamais rien sans rien. Ce qu’il détestait par-dessus-tout était ceux qui s’autorisaient à faire du bénéfice sur la misère humaine. Et il savait que l’homme face à lui était parmi ceux-là. Malheureusement, il n’avait guère le choix.

Il attrapa sa besace qu’il avait posée au sol en arrivant dans la pièce et l’ouvrit. Elle contenait plusieurs liasses de billets. Il en sortit trois. Le regard de Raoul s’éclaira de convoitise, mais fut suivi presque aussitôt d’un son réprobateur.

— Je vous rappelle que vous êtes six.

Benoît soupira et sortit une nouvelle liasse qu’il posa sur le bureau.

— C’est mieux, conclut le passeur. On va finir par s’entendre.

Il ramassa l’argent et le glissa dans un tiroir qu’il ferma à clé aussitôt. Il se redressa, joignit les mains devant lui et observa Benoît à nouveau.

— Bon. Mon fils ainé vous servira de chauffeur. Vous partirez en fin d’après-midi. Vous allez avoir très chaud, mais c’est précisément pour ça qu’il y aura moins de patrouilles sur les routes. D’ici, la frontière est à un peu plus de six cents kilomètres. Vous devriez arriver en milieu de nuit. Mon fils vous conduira jusqu’à Tantan. La suite de votre voyage ne dépendra plus que de vous.

Benoît hocha la tête sèchement.

— Bien ! Laissez-moi organiser ça. Vous pouvez rejoindre vos amis au rez-de-chaussée.

Se sachant congédié, Benoît n’attendit pas son reste, récupéra précautionneusement son sac et sortit du bureau.

 

…oooOOOooo…

 

Son père l’avait prévenu : il allait avoir chaud. Il avait beau s’y être préparé, Anthony avait l’impression d’étouffer à chaque nouvelle bouffée d’air qu’il inspirait. Le soleil avait atteint son zénith et les accablait de sa chaleur et de sa lumière. Le sable du désert soulevé par la vitesse de leur quatre-quatre s’infiltrait dans leurs yeux et dans les moindres replis de leurs vêtements.

L’adolescent soupira, passa une main dans sa nuque pour y éponger la sueur, et se tourna vers l’arrière pour s’abriter des nuisances qui l’entouraient. Marianne, installée derrière lui, avisa son air accablé et lui tendit une gourde d’eau fraiche. Il s’en saisit en lui adressant un sourire reconnaissant, puis décrocha le voile qui lui masquait la bouche. Il s’abreuva à longues gorgées puis passa le récipient à son père, assis à côté de lui.

Ils roulaient depuis un peu plus de deux heures, et d’après les dires du chauffeur, qui était à peine plus âgé que lui, ils arriveraient à proximité de Marrakech d’ici peu. Ville qu’ils allaient se faire un devoir d’éviter.

Anthony jeta un regard plus prononcé sur Marianne. Ils n’avaient guère eu le temps de discuter depuis le début de leur fuite, et encore moins depuis sa fausse-couche.

Il se mordit les lèvres, se pencha vers elle et s’enquit.

— Comment te sens-tu ?

Elle plongea ses superbes yeux noisette dans les siens. Il déglutit. Se rendait-elle seulement compte de l’effet qu’elle lui faisait ? Probablement pas. Ils avaient plus de dix ans d’écart. Elle devait sûrement le considérer comme un gamin. Suffisamment âgé et entraîné pour assurer sa survie, mais pas assez pour envisager une relation amoureuse. Peut-être que si, il ne le saurait jamais s’il ne se jetait pas à l’eau. Mais ce n’était pas le moment.

— Mieux, se décida-t-elle à répondre. Mon ventre ne me fait plus souffrir. Quant au reste, je suis logée à la même enseigne que toi.

Un éclat de rire lui échappa. Elle utilisait toujours des expressions passées de mode depuis une éternité. « Depuis belle lurette » dirait-elle sans doute. Chez tout autre adulte, ce détail l’ennuierait, mais pour elle, ça ne faisait que lui ajouter un charme supplémentaire. Il se morigéna silencieusement. Pourquoi n’était-il pas tombé amoureux d’une fille… non femme, plus accessible ?

— On va y arriver, assura-t-il. On n’a jamais été plus prêt de la frontière. Je ne les laisserai pas mettre la main sur toi.

Un sourire attendri fleurit sur ses lèvres. Elle lui serra la main avec gentillesse avant de la retirer. Ce n’était clairement pas la réaction qu’il espérait, mais c’était toujours mieux que rien. Son père lui cassa son plan en se retournant vers eux et en déclarant.

— Une fois la frontière franchie, je connais un endroit où nous serons en sécurité. C’est un centre du même genre que ma ferme, en plus étendu. Il est perdu en plein désert ; on aura peu de chance d’être retrouvé.

Les deux femmes acquiescèrent, imitées par Jean et Terry. Les deux hommes étaient assis à l’arrière du véhicule. Le prêtre reprenait des couleurs, même si ses traits étaient toujours creusés et si la culpabilité rongeait son regard. Anthony ne lui en voulait pas. Dans la situation, nombreux auraient été les hommes à craquer, peut-être plut tôt encore. En résistant autant qu’il l’avait fait, Jean leur avait fait gagner de précieux jours. Pas assez pourtant pour sauver Edith, mais ce n’était en aucun cas sa faute.

Anthony serra les poings de rage en songeant à la défunte cuisinière. Elle lui avait servi de nounou et de mère de substitution. Elle avait toujours eu des gestes tendres et des mots de réconforts pour elle. Et ces saletés de Nazs l’avaient réduite en cendre, tout comme ils avaient fusillé son frère. S’il avait pu leur faire tous la peau, il l’aurait fait sans aucun cas de conscience. Il entendit soudain la voix de son père dans sa tête lui dire qu’alors il serait tombé aussi bas que leurs ennemis. Un grognement se bloqua dans sa gorge alors que des larmes d’impuissance et de tristesse mêlées menaçaient ses paupières. Il ferma les yeux, prit une profonde inspiration pour se calmer, et les rouvrit. Terry avait son attention rivée sur lui. Il lui fit un signe de tête compréhensif, puis détourna le regard. Il appréciait de plus en plus le britannique. C’était le seul à le traiter en adulte. Ce qui par la force des choses il était devenu. Ce que son père refusait de voir quand ça l’arrangeait.

— Et moi qui dans le temps rêvais d’une traversée du désert… soupira Marianne.

Elle s’était adossée dans son siège, le buste penchée sur sa gauche pour essayer d’atteindre un peu d’ombre.

— Moi aussi, renchérit Jessie, mais les arguments vantées dans les brochures n’étaient pas vraiment les mêmes.

Il les dévisagea. Elles semblaient épuisées et inconfortables, et pourtant elles gardaient courage et assurance qu’elles finiraient par s’en sortir. Il les admirait d’une certaine façon. Est-ce que tous les habitants du MV étaient faits sur le même modèle ? Est-ce que la vie dans le MV était tellement belle qu’elle offrait toujours un espoir en un monde meilleur ?

Il ne connaissait pas grand-chose de l’univers du MV, si ce n’était que la vie était plus sûre. Il avait glané quelques détails de Marianne et des autres Manuels que son père avait aidés, mais jamais rien de consistant. Rien qui ne lui permît de se faire une idée précise.

Il avisa soudain le manuscrit de Marianne dans son sac et se dit que ça ferait un éventail comme un autre. Il s’en empara et l’agita devant le visage de Marianne. Elle lui adressa un sourire reconnaissant. L’air créé n’était pas très important, mais c’était déjà ça de pris. Un sentiment de satisfaction l’envahit, avant qu’une fois de plus son père n’intervienne.

— Tâche de ne pas le laisser tomber.

L’adolescent leva les yeux au ciel et imita son père à voix basse, provoquant le rire de ses compagnons.

 

…oooOOOooo…

 

Adolf fulminait. Ils avaient retourné Barcelone de fond en comble ces deux derniers jours, sans retrouver leurs proies. Ils avaient retourné les rues ; procédé à de multiples arrestations et interrogatoires suite à l’émeute, mais ça n’avait donné aucun résultat.

Il lui était maintenant évident qu’ils avaient réussi à embarqué sur un navire. Lequel avait probablement mis les voiles depuis longtemps. Et son équipe et lui avait dorénavant deux jours de retard. Autant dire que la piste était quasiment morte.

Le commandant s’était abrogé un bureau du consulat et en avait fait son QG. Il y avait réuni à nouveau les deux membres restants de son équipe.

— Edwige, prend contact avec le capitaine du port et fais la liste de tous les bateaux ayant quitté le port depuis avant-hier avec leur destination.

Il se tourna vers le jeunot. Ulrich l’avait déçu, mais il se devait de lui laisser une seconde chance. Tout en le surveillant de près.

— Elle t’a échappé… ne put-il cependant s’empêcher de reprocher.

Son subordonné grimaça mais n’essaya pas de se justifier. Il avait fait une erreur et il le savait.

— Bon, les erreurs arrivent, l’essentiel est d’en retirer des leçons. Qu’est-ce que ça nous apprend, Edwige ?

— Qu’Ulrich a encore des progrès à faire ?

Son co-équipier lui jeta un regard noir.

— À part ça ?

Elle soupira.

— Que cette petite garce est plus futée qu’elle en a l’air et qu’il va falloir prendre ce détail en compte si on veut l’attraper.

— Exact. Et qu’elle n’est pas seule. Ces enfoirés sont soudés et se serrent les coudes. Je n’ai pas besoin de vous apprendre qu’ils se sont rapprochés de la frontière. Si nous ne les attrapons pas aujourd’hui ou demain, nous sommes bons pour une infiltration en territoire nippon. Et aucun de nous ne veut ça.

La sonnerie du téléphone l’interrompit. Il jeta à l’appareil un regard mauvais avant de soupirer et de décrocher.

— Colonel Kahn.

— Le responsable de la milice marocaine veut vous parler, mon colonel, lui expliqua un secrétaire.

Il haussa un sourcil intéressé.

— Passez le moi.

Un léger clic se fit entendre dans le combiné, puis une nouvelle voix excédée se fit entendre.

— Y’a quelqu’un ?

— Colonel Kahn à l’appareil.

— Mon colonel !

Adolf le sentit presque se mettre au garde à vous de l’autre côté de la Méditerranée.

— Veuillez m’excuser, mon colonel, j’ignorais que vous étiez en ligne.

— Au fait, commandant ! Que vouliez-vous me dire ?

— Je viens d’obtenir une information qui pourrait vous intéresser.

Adolf garda le silence, attendant que son interlocuteur développe son discours. Ce qu’il fit sans perdre de temps.

— Aujourd’hui à l’aube, un groupe de six fugitifs a débarqué à Casablanca. Ils ont employé un passeur pour les conduire de l’autre côté de la frontière marocaine. Un de ses enfants n’approuve pas les activités de son père. Il nous sert de taupes depuis quelques semaines. C’est lui qui nous a informés. Il a ajouté que certains de ces fugitifs étaient des Manuels. J’ai aussitôt pensé que cette donnée pourrait être importante pour les PMV. J’ai d’ores et déjà envoyé une équipe à leur poursuite, mais vous voudrez sans doute vous charger d’eux par la suite.

Il avait débité ces mots sans reprendre son souffle, comme s’il avait hâte que cette communication se termine. C’était fou l’aura de terreur que lui et les membres de son organisation dégageait.

— En effet, indiqua laconiquement le colonel. Nous serons à Marrakech dans deux heures.

Il raccrocha sans formule de politesse. Il n’avait pas de temps à perdre.

Il reporta son regard sur ses subordonnés, puis un franc sourire victorieux éclaira son visage.

— Les affaires reprennent. Bouclez vos valises, nous partons sur l’heure.

 

…oooOOOooo…

 

Le soleil avait décliné à l’horizon et les nimbait d’une lueur orangée. Il se coucherait d’ici quelques minutes, ignorant la vie de ceux qu’il mettrait dans l’ombre.

La chaleur était tombée de quelques degrés, et déjà, ils respiraient mieux.

Jessie sentait la fatigue engourdir ses sens, mais elle se refusait à s’assoupir. Si tout allait bien, ils passeraient la frontière d’ici une demi-heure à une heure. D’ici là, tout pouvait arriver.

La journée avait été longue et d’un ennui mortel. Ils avaient échangés quelques mots entre eux, mais n’avaient pas eu l’énergie d’assurer une conversation riche et variée. Alors chacun n’avait eu d’autres choix que de ressasser ses pensées.

Jessie ne cessait de songer à sa fille. Son sourire et son regard pétillant dansaient devant ses yeux. Son rire résonnait à ses oreilles. Elle pouvait presque sentir l’odeur sucrée de sa peau et de son haleine. Elle frissonna. Comment des souvenirs si vivaces et sensoriels pouvaient-ils provenir d’un monde virtuel ?

Elle sentit soudain la main solide de Benoît sur son épaule. Elle tourna son visage vers lui et croisa son regard inquiet. Depuis le début de leur périple, il avait tout pris en charge. Cette responsabilité devait lui peser, mais jamais il ne se plaignait. « Pourtant, il avait payé le prix fort », songea-t-elle en notant son arcade violacée et ses lèvres tuméfiées.

— Ce sera bientôt fini.

Elle hocha la tête. Il avait raison. D’une manière ou une autre, ce serait bientôt fini. Un léger sourire étira ses lèvres.

— Je suis heureuse qu’on ait réussi à vous sortir de prison.

— Moi aussi, même si votre plan était insensé.

— C’est parfois l’insensé qui marche le mieux.

— Certes. On va tout de même éviter de renouveler cet exploit.

Le soleil choisit cet instant pour disparaître, les plongeant dans une nuit d’encre que seul éclairaient les phares de leur véhicule.

Jessie profita de l’obscurité pour murmurer.

— Merci Benoît, je serais probablement déjà morte si vous n’aviez pas été là.

Ses yeux trouvèrent les siens. Il s’empara de sa main et la serra gentiment… presque tendrement. Ils roulèrent en silence dans le calme de la nuit pendant quelques minutes encore, quand soudain quelques flashs de lumière apparurent à l’horizon derrière eux. Ils furent bientôt accompagnés de bruits de moteur ronflant.

Terry attrapa les jumelles du passeur et observa le lointain.

— La cavalerie débarque, révéla-t-il au bout d’une dizaine de secondes.

Benoît jura et se pencha vers le chauffeur.

— Il est temps de justifier votre salaire. Accélérez !

Le jeune homme lui jeta un regard contrarié, mais s’exécuta. Sa brusque accélération fit ronfler le moteur et voler le sable. L’inertie colla les passagers à leur siège.

Jessie ne pouvait détacher son regard de leurs poursuivants. Malgré leur accélération, ils gagnaient du terrain. Bientôt, leurs voix se firent entendre.

— Halten !

— Est-ce qu’ils pensent vraiment qu’on va obéir ? grommela Anthony.

Quand leurs assaillants constatèrent que leurs ordres ne suffisaient pas, les armes se mirent à parler. Fort heureusement, ils étaient encore trop loin pour que les balles ne les atteignent.

Imitée par ses camarades, Jessie se coucha sur le sol du quatre-quatre.

— Accrochez-vous ! leur lança leur pilote alors qu’il gagnait encore de la vitesse.

L’américaine frissonna. Elle avait l’impression de vivre un cauchemar. Le temps semblait parfois s’écouler au ralenti ; elle pouvait presque détailler chaque geste ; puis parfois s’accélérait, tout comme son cœur s’emballait.

Elle releva soudain la tête pour voir s’ils semaient leurs poursuivants, mais c’était loin d’être le cas. Une voiture s’était même détachée du peloton  et était à une cinquantaine de mètres à peine derrière eux. Jessie pouvait distinguer leur visage et blêmit quand elle reconnut ces chiens enragés des PMV4. La haine brillait dans leurs yeux avec un éclat incomparable. Elle eut une énième preuve que s’ils lui mettaient la main dessus, elle ne passerait pas la nuit.

Elle se jeta au sol quand de nouveaux tirs en rafales frappèrent leur véhicule. Le conducteur jura.

— Une bagnole toute neuve… ‘foirés.

— Prions pour qu’ils ne percent pas le réservoir, répondit Benoît.

Quand les tirs se furent calmés, il s’empara de la mitraillette posée sur le siège avant et répliqua. Jessie risqua un œil par-dessus la carrosserie. Elle retint son souffle en voyant la voiture derrière eux faire une embardée, soulevant un nuage de sable. Ils perdirent quelques mètres tandis que leur voiture accélérait à nouveau.

— La frontière n’est plus qu’à quelques centaines de mètres. Ils devraient nous lâcher une fois qu’on l’aura passée.

Il eut à peine fini sa phrase que son rétroviseur vola en éclat. La balle n’était pas passée loin de sa tête.

— On dirait qu’ils vous en veulent particulièrement, commenta-t-il.

Même si Jessie n’était pas fan du personnage, elle devait reconnaître qu’il possédait un sang-froid à toute épreuve.

— On peut dire ça, fit Benoît. La frontière est proche, mais elle n’est pas une assurance assez fiable.

Il arma son flingue et visa les pneus du véhicule derrière eux. Les seuls assez fous pour les suivre coûte que coûte étaient les PMV4. Il ne manqua pas sa cible, et le 4×4 s’interrompit dans un nuage de poussière.

Le Français poussa un cri de victoire avant de se baisser à nouveau.

— Maintenant mon jeune ami, sortez-nous de là.

— Je l’ai déjà fait, on vient de passer la frontière.

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