Le réveil – Chapitre 14

Le centre qui devait les accueillir était englouti par la nuit noire, mais Terry devinait les formes de plusieurs bâtiments rectangulaires entourant une cour d’une bonne centaine de mètres carré. Leur véhicule passa sous une arche en pierre des plus basiques et s’arrêta quelques mètres plus loin, dans un silence de mort.

Le britannique espérait sincèrement que cet oasis au milieu du désert signifiait la fin définitive de leur course, mais la part cynique en lui en doutait fortement.

Crispée sur son siège depuis le passage de la frontière, Marianne sembla sortir de sa torpeur et se redressa pour observer autour d’elle.

— On est arrivé ? chuchota-t-elle, l’espoir clairement audible dans son intonation.

Benoît hocha la tête.

— Oui, on l’a fait.

Il s’étira et sauta du 4×4 d’un mouvement vif. Au même instant, une porte s’ouvrit non loin d’eux et une lanterne s’alluma. Un maghrébin dans leurs âges apparut et avança vers eux.

— Vous êtes en retard, commenta-t-il.

Il avisa une trace de balle sur le capot et la caressa du doigt.

— Les choses se sont corsées au niveau de la frontière, expliqua Benoît. Nous avons réussi à passer mais nous avons préféré faire quelques détours pour venir jusqu’ici, par précaution.

Le marocain acquiesça avant d’offrir une accolade virile à Benoît.

— Bienvenue, mon frère ! Je suis heureux de te voir en vie.

Benoît répondit à son geste avec la même sincérité puis se dégagea. Il se tourna vers ses compagnons et présenta :

— Voici Amal, le leader de ce centre… et un ancien ami.

— Ce type m’a sauvé la vie quand c’est moi qui étais sur vos terres, révéla Amal. Soyez les bienvenus dans mon humble demeure.

Terry lui adressa un signe de tête. Il se souvenait de cette aventure, et pour cause, ça avait été un de ses plus grands conflits avec Benoît. Il n’avait pas approuvé que le français risque sa vie pour le conduire jusqu’à Gibraltar. Évidemment, il n’en avait fait qu’à sa tête, laissant Terry gérer un Anthony d’à peine huit ans. Heureusement, tout le monde avait réchappé de cette aventure.

— Vous devez être éreintés, poursuivit leur nouvel hôte. Dépêchez-vous de descendre que je vous amène dans un lieu plus accueillant. C’est valable pour toi aussi Raymond, ajouta-t-il en adressant un signe au chauffeur.

Terry ne se le fit pas dire deux fois et ouvrit sa portière. Une fois au sol, il aida Jean à sortir à son tour. Le soleil et la chaleur avaient ravivé les blessures mentales du prêtre et il semblait avoir du mal à garder les yeux ouverts. Cependant, il parvint à rester debout.

Les deux femmes et Anthony les rejoignirent ensuite et ils prirent tous la direction désignée par Amal, à savoir la porte par laquelle il était sorti. Se retrouver sains et saufs entre quatre murs accueillant leur permit de souffler un peu.

Tout le monde sauf Amal était couché, mais on leur avait préparé une multitude de petits plats. Edith en aurait été ravie. Terry eut un pincement au cœur en songeant à la Française. Il chassa rapidement cette émotion. S’il voulait continuer à vivre et survivre, il ne devait pas craquer.

— Servez-vous, mes amis, les enjoignit leur hôte. Après, je vous montrerai vos chambres. Mais d’abord, Benoît, nous devons parler. Suis-moi.

— Je vous accompagne, s’imposa Terry.

Amal accepta d’un mouvement de tête et les conduisit dans un salon attenant. Sa taille modeste créait une intimité propice à la discussion qu’ils allaient avoir.

Ils s’assirent sur les coussins au sol. Benoît poussa un long soupir, entre inquiétude et soulagement. Amal sortit trois tasses et servit le thé qui n’attendait plus que leur arrivée.

Ils trinquèrent, puis le dégustèrent en silence. Une fois cet instant de réconfort partagé, Amal entra dans le vif du sujet.

— Ton réseau a donc été découvert. Jusqu’à quel point ?

— Rassure-toi, ils ne sont pas allés au-delà de moi.

— Tu en es certain ?

— J’avais pris mes précautions. Cela dit, je sais que Jean travaillait parfois avec d’autres réseaux. Il est possible qu’il leur en ait parlé aussi.

— D’accord, je m’entretiendrai avec lui.

— Vas-y doucement. Ils n’y sont pas allés de main morte pour le faire parler.

— Je ne suis pas une brute.

Benoît acquiesça. Amal laissa passer un court silence avant de reprendre.

— Que comptez-vous faire maintenant ?

Terry échangea un regard avec son ami. Ils n’en avaient pas parlé entre eux, mais la réponse paraissait évidente.

— Rester ici, si tu nous y autorises.

— Bien évidemment ! Mon centre d’accueil remplirait mal son office si je vous mettais dehors.

— Nous sommes hautement recherchés, l’avertit Terry.

— Comme tous ceux qui sont passés entre ces murs. Tranquillisez-vous. Vous pourrez trouver un second souffle ici. Faire une pause… Apprendre le japonais.

Les deux réfugiés grimacèrent. Voilà qui n’allait pas se révéler des plus simples. Un sourire complice étira les lèvres du Marocain.

— En attendant, je vous propose de rejoindre vos lits. Quelques heures de repos devraient vous requinquer !

Il se leva dans un mouvement dynamique. Terry l’imita avec moins d’entrain, même si l’idée d’un matelas moelleux le faisait presque saliver. Malgré sa fatigue, il doutait pourtant de trouver le sommeil. Trop de souvenirs morbides et de questions tournaient dans son crâne, dont une variante de celle d’Amal. Que voulait-il vraiment faire maintenant ?

 

…oooOOOooo…

 

L’aube n’allait pas tarder à poindre. Adolf et son équipe devaient passer la frontière tant que l’obscurité les protégeait encore. Cela faisait des années que les Allemands n’avaient pas quitté le territoire du Reich et le colonel Kahn aurait bien fait en sorte que ça dure plus longtemps encore. Maintenant, ils allaient avoir les Japs sur le dos, et allaient devoir protéger leur vie en plus de continuer leur chasse. Avec un peu de chance, leurs proies ne se seraient pas enfuies bien loin.

Adolf étudia ses coéquipiers. Tout comme lui, ils avaient revêtu leur uniforme de camouflage beige. Le Sahara ne serait pas un problème de ce côté-là. Pour le reste… Il espérait simplement que leur provision d’eau serait suffisante. Tout comme les bidons d’essence qu’ils transporteraient dans le coffre de leur quatre-quatre.

Ulrich et Edwige affichaient le même air décidé… et un rien contrarié. Pas plus que lui ils n’avaient envie de foutre les pieds sur les terres nippones. Mais leur devoir passait avant tout.

Il fit signe aux deux membres de son équipe de s’approcher.

— Ils ont huit heures d’avance sur nous. C’est un délai considérable ; on va devoir mettre les bouchées doubles pour les rattraper.

— Sans oublier qu’il existe plusieurs endroits dans lesquels ils ont pu se réfugier.

— On est aux portes du Sahara. Les villes et les villages ne sont pas si nombreux que ça.

— Et les campements nomades ? s’enquit Ulrich.

— Les Japs ont réglé le problème bédouin il y a des années… d’après ce qu’ils disent. Ne perdons pas plus de temps. Ulrich, monte à l’arrière et étudie les cartes à la recherche de lieux où nos proies auraient pu se rendre. Edwige, tu seras mon copilote.

Adolf s’installa au volant tandis que ses coéquipiers s’asseyaient à leur place attitrée.

Le colonel démarra pendant qu’Edwige allumait son GPS portable. Si le reste de la civilisation n’avait pas accès à toutes ces merveilles technologiques, ce n’était pas le cas des corps d’armée, et encore moins celui des PMV. Leur institut de recherches d’innovations technologiques était à la pointe du progrès.

Le chauffeur s’engagea dans le désert dans un silence absolu. Même le moteur s’entendait à peine. C’est dans cette atmosphère qu’ils passèrent la frontière.

— Le village le plus proche se trouve à une dizaine de kilomètres, indiqua Ulrich. Il se nomme Zriouila.

Edwige grimaça mais chercha les coordonnées sur son appareil. Aussitôt qu’elle les eût trouvées, elle dirigea Adolf dans la bonne direction.

Le trajet fut rapide. Ils aperçurent bientôt à l’horizon quelques centaines de maisons basses en stuc et aux toits en terrasse.

Adolf gara le véhicule au détour d’une dune.

— On va s’introduire furtivement dans le village. Je vais fouiller le quartier Nord. Edwige, la partie Sud-est. Ulrich, la partie Sud-Ouest. On se contacte seulement en cas de victoire ou d’urgences. En avant !

Ils s’élancèrent et gagnèrent rapidement le village. Le colonel perdit vite ses hommes de vue, et s’engagea dans les ruelles en frôlant les murs.

Il y avait peu d’activités à cette heure, mais Adolf entendait des brebis bêler au loin et des bruits de vie humaine en provenance des différentes demeures. Pourtant, il avait la désagréable impression qu’il était épié. Il garda son sang froid. Même si c’était le cas, ce n’est pas quelques villageois qui l’arrêteraient.

Il continua à déambuler, sans jamais trouver le véhicule qu’il cherchait. Il espérait que ses équipiers auraient plus de chance. Plusieurs dizaines de minutes s’écoulèrent avant qu’il ne se décide à rebrousser chemin.

Il remontait un escalier, quand sa route fut bloquée par deux hommes et une femme armée. Il retint un juron. Des nippons, habillés comme des villageois berbères, mais aux mitraillettes bien réelles.

Tout en faisant mine de se rendre, les mains en l’air, il calculait ses chances. Trois contre un, le combat serait difficile, mais il pouvait s’en sortir. Il devait tout d’abord se débarrasser de leurs armes. Et donc abaisser leur méfiance.

Il s’adressa à eux dans un japonais hésitant, à des lieues du japonais courant qu’il pouvait utiliser.

— Je suis juste un touriste parisien. Je visitais les terres parisiennes quand je me suis perdu dans le désert. Je cherche juste un refuge.

— Nous vous avons assez observé pour constater que vous n’avez pas l’attitude d’un civil, riposta la femme.

Elle devait être la plus gradée, car plus Adolf observait ses assaillants plus il se disait que lui aussi avait affaire à des militaires.

S’il réussissait à attraper son arme, combien de temps aurait-il pour l’armer avant de se prendre une balle ? Pas assez, et bloqué ainsi sur cet escalier, il n’avait aucune solution de repli. Il ne pouvait pas même attraper sa radio et prévenir son équipe.

Il entendit alors des pas derrière lui et tourna légèrement la tête pour voir arriver trois nouveaux hommes, aussi lourdement armés que les autres. Ils s’approchèrent et le fouillèrent. Son arme et sa radio lui furent rapidement retirées. Il se retrouvait totalement à la merci de ses ennemis naturels.

 

…oooOOOooo…

 

Au moins, je pourrais dire que j’aurais vu le Maroc dans ma vie. Je me serais pourtant passé du trajet pour y parvenir. La peur, l’angoisse et la douleur sont loin d’être des éléments pour un voyage réussi. Mais enfin, nous avions cessé de courir.

Je n’avais pour l’instant pas vu grand-chose du territoire afro-japonais ; je n’étais pas certaine d’en avoir envie. Le centre d’Amal était suffisamment accueillant pour que je ne veuille plus en bouger. Les chambres qu’il nous avait offertes nous apportaient tout le confort nécessaire. Un vrai luxe quand on pensait à tout ce par quoi nous étions passés !

Cela faisait deux jours que nous étions arrivés. Deux jours pendant lesquels nous avions pu souffler, presque sans regarder derrière notre épaule toutes les cinq secondes.

Le rythme ici était plus indolent que chez Benoît, ce qui se révélait reposant. Les habitants se levaient à la fraîche. Certains cultivaient le potager pendant que d’autres partaient pour la ville de Tantan à quelques kilomètres de là.

Pour le moment, Amal ne nous demandait rien, nous laissant le temps de nous acclimater à notre nouvel environnement. Il discutait souvent avec Benoît et Terry, probablement de l’avenir. Jessie, elle, était aux anges depuis qu’Amal lui avait déniché un vieil argentique dans son grenier. Elle passait son temps à photographier tout ce qu’elle trouvait. Jean n’était quasiment pas sorti de sa chambre, sauf pour les repas. Il n’avait pas prononcé un mot. J’avais l’impression qu’il voulait faire pénitence, qu’il cherchait à se mettre à l’épreuve. Anthony, lui, me tournait autour, cherchant à tout moment ma compagnie. Même si je l’appréciais, je commençais à me fatiguer de son manège.

Car je n’étais pas au sommet de ma forme. La chaleur ne me réussissait pas. Je devenais, molle, apathique et déprimée. Le matin me laissait mes facultés mentales, mais je ne voyais plus ce que la vie pouvait m’apporter. On aurait pu croire qu’une fois à l’abri du danger, je me serais sentie soulagée. C’était tout le contraire. Le calme et la sécurité relative m’avait permis de voir les choses de manière lucide. Je serai une fugitive toute mon existence. Toujours à craindre qu’on me trouve. Toujours à craindre pour ma vie.

J’étais prise dans la mélasse d’une bonne dépression. Je ne voyais pas comment m’en sortir, ni même si j’en avais envie.

J’étais là, seule, assise dans la cuisine devant mon bol de gruau, les yeux dans le vide. Je n’avais aucun projet pour la journée, aucune ambition.

J’entendis soudain quelqu’un tirer une chaise à côté de moi et s’y asseoir.

— Salut ! résonna la voix d’Anthony. Bien dormi ?

Je serrai les dents, réprimant une remarque bien sentie. Il n’y était pour rien si mon moral était à zéro. Au contraire, il faisait tout pour m’aider.

— J’ai dormi, me contentai-je de répondre.

— Qu’est-ce que tu veux faire aujourd’hui ? continua-t-il en se beurrant une tartine de pain.

Je lâchai un soupir.

— J’en sais rien. Et toi ?

— La femme d’Amal donne un cours de japonais dans une heure. Et il faudrait probablement que je me teigne les cheveux en noir aussi. Tu sais, pour me fondre dans le décor.

J’acquiesçai imperceptiblement. Il n’avait pas tort. Mes cheveux n’avaient pas non plus la palme de la discrétion sur ces terres africaines. Je n’avais pas pour autant envie de me séparer d’une des dernières choses qui me caractérisaient. J’avais déjà tant sacrifié.

— Tu crois que je serai séduisant en brun ? me demanda subitement Anthony.

Surprise, je dirigeai mon regard vers lui. Il affichait une mine taquine, mais son regard était suffisamment sérieux pour que je comprenne que sa question n’était pas innocente.

Je ne savais pas quoi répondre. Il fallait que je le détourne de ce béguin qu’il semblait éprouver pour moi, mais je ne voulais pas le blesser. Je décidai d’adopter une attitude que j’espérais fraternelle.

— Qu’importe ta couleur de cheveux, tu ne manqueras pas de charme. Les filles du village vont toutes craquer.

— Les filles du village ne m’intéressent pas.

Zut ! Il n’avait pas reçu le message. Mais après tout, peut-être que je me trompais sur ses intentions.

Il hésita mais ne continua pas son discours. Pendant qu’il mangeait en silence, mes pensées prirent à nouveau un tour plus sombre. Qu’allais-je faire de cette pseudo vie qu’il me restait ?

Je sentis des larmes me piquer les yeux mais les retins tant bien que mal. Je demandai plutôt d’une voix frêle :

— Que compte faire ton père ?

— Il hésite encore. Il va se faire discret un long moment tout en aidant Amal pour commencer. Après, il ne sait pas encore. Mais il va continuer à agir bien sûr. Pourquoi ?

Je ne répondis pas. Anthony se tourna vers moi en constatant mon silence et remarqua mes yeux humides.

— Marianne… se désola-t-il.

Il se mordit brièvement la lèvre inférieure, puis leva doucement sa main pour venir caresser ma joue. Je frissonnai à son contact. Je devais le repousser, mais cela faisait des semaines que je n’avais pas connu de réconfort physique.

Constatant que je ne l’arrêtais pas, Anthony s’enhardit quelques peu et se pencha pour m’embrasser. Son baiser était chaste et à peine prononcer, mais il suffit pour me réveiller de ma torpeur. Je me reculai vivement.

— Anthony, non, dis-je d’une voix douce mais ferme.

Il se rassit sur sa chaise, déçu mais obéissant.

— C’est pas le moment, c’est ça ?

Malgré sa déconvenue, son ton brillait encore d’espoir. Je n’avais plus le choix, je devais les briser.

— Ce ne sera jamais le moment, pour nous, en tout cas. Anthony, j’ai appris à t’apprécier et te chérir ces dernières semaines, mais comme un frère, rien de plus.

Il serra la mâchoire et baissa la tête, vexé.

— C’est à cause de mon âge ?

— En partie, oui. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir encore tomber amoureuse.

Plus maintenant. Plus dans ce monde. J’avais comme l’impression que mon cœur s’était noirci. Je ne souhaitais de mal à personne, mais ne pourrais plus confier mon cœur et mon âme à qui que ce soit.

— Conneries ! s’emporta l’adolescent. Certes, le monde réel est horrible par rapport à celui que tu as connu avant, c’est pas pour autant que l’amour a disparu ! Que tu ne m’aimes pas, je peux le comprendre. Je suis peut-être jeune, mais pas stupide pour autant. Mais ne te cherches pas de fausses excuses, et surtout, ne me les sers pas sur un plateau !

Il se releva brusquement, puis sortit de la pièce en fulminant.

Je restai stupide sur ma chaise. Je m’étais royalement fait remettre à ma place. Anthony n’avait pas tort. Je devais me reprendre. Je n’étais pas seule dans ma situation, mais moi seul me complaisait dans ma déprime. Je devais agir. Malheureusement, c’était plus facile à dire qu’à faire.

Je soupirai et me pris la tête entre les mains. Je restai ainsi un long moment. J’avais une soudaine et ténue envie de me bouger, d’essayer de me sortir de mon marasme, mais je ne savais pas par où commencer.

Je relevai finalement le visage, et aperçus alors quelques carnets et une plume posés sur le buffet face à moi. Je ne les avais jamais remarqués avant. Depuis combien de temps étaient-ils là ?

Je me levai et m’approchai. J’attrapai un carnet et le feuilletai, curieuse. Il était entièrement vide. Je pris un second carnet, qui se révéla vide lui-aussi. Une idée m’apparut soudain. J’avais réussi à sauver le manuscrit d’Histoire de Benoît lors de notre fuite, mais il n’en serait pas toujours ainsi. Le protéger était une chose, mais nous aurions plus de chance si nous en faisions des copies. Voilà qui occuperait mes journées.

Un léger sourire effleura mes lèvres. J’avais enfin trouvé une manière pour moi d’agir.

 

…oooOOOooo…

 

De la pénombre de sa tante, Adolf observait le désert qui s’étalait sous ses yeux. Ses mains et ses pieds étaient entravés, comme l’étaient ceux d’Ulrich et d’Edwige assis à ses côtés. Eux-aussi s’étaient fait prendre. Les Japonais n’ont pas mis longtemps à comprendre qu’ils avaient sous les yeux un commando PMV. Ils n’ont pas retenu leurs coups après ça… du moins, certains d’entre eux. Seul Ulrich s’en sortait bien ; il avait simplement la lèvre amochée. Adolf, lui, avait la cheville foulée… si ce n’était pas cassé. Il pouvait à peine poser le pied gauche parterre. Quant à Edwige, elle était inconsciente depuis deux bonnes heures.

Ils avaient passés plus de trente-six heures dans les cachots de Zriouila. Suffisamment longtemps pour comprendre que ce village n’avait rien d’ordinaire, mais était une garnison déguisée chargée de surveiller la frontière. Aucun espion germanique ne l’avait jamais repéré, ou n’était ressorti vivant pour délivrer le message. Les PMV4 étaient tombé droit dans le piège.

Leur statut de PMV leur avait sauvé la vie, pour le moment du moins. La décision avait été prise de les transporter à la capitale, pour récupérer toutes les informations qu’ils pourraient leur fournir.

Ils étaient partis à l’aube, avaient roulé plusieurs dizaines de kilomètres avant de s’arrêter et de monter une tente pour se protéger du soleil.

Adolf, Edwige et Ulrich avaient été jeté comme des sacs de fumier sous la tente, et depuis ils attendaient le bon vouloir de leurs gardes.

Leur surveillance n’était pas très vigilante. Les Japs devaient penser que personne n’aurait la sottise de s’enfuir dans le désert.

— On devrait tenter une sortie, suggéra soudain Ulrich à voix basse. La chaleur les fatigue, on pourrait en profiter.

— La chaleur nous fatigue aussi. Ni moi ni Edith ne sommes en état pour une course-poursuite. Mais toi, tu pourrais y arriver.

Le jeunot fronça les sourcils.

— Hors de question que je vous abandonne ici.

— Pas même si je t’en donne l’ordre ? On s’éloigne de plus en plus de la frontière. Rien ne nous dit que nos proies n’en ont pas fait autant, mais il est également possible qu’elles soient restées dans le coin. L’un de nous doit continuer la mission sans plus tarder. Je ne vois que toi pour le faire.

Ulrich resta silencieux, réfléchissant au discours de son supérieur, se laissant convaincre peu à peu.

Cela faisait déjà de longues minutes qu’il rongeait la corde qui reliait ses mains derrière son dos sur une pierre. Elles seraient bientôt libres.

Il hocha la tête dans la direction d’Adolf, lui indiquant qu’il s’en remettait à son jugement.

— Je vais créer une diversion, chuchota ce dernier. Tu t’enfuiras par derrière.

Les deux hommes laissèrent filer quelques minutes. Puis, Adolf se leva difficilement. Puis se jeta brusquement sur le garde qui le surveillait en poussant un hurlement fou-furieux. L’attention du Japonais se riva aussitôt sur lui, Ulrich en profita pour détacher ses pieds et s’éclipser.

Adolf se battait comme il pouvait, mais ses blessures et ses membres entravés ne l’aidait pas à prendre le dessus. Il lutta le plus possible pour permettre à Ulrich de prendre le maximum d’avance. Il lutta jusqu’à recevoir un coup de crosse sur le crâne, et de s’évanouir dans les limbes.

 

…oooOOOooo…

 

Le soleil déclinait à l’horizon. Benoît profitait de la chaleur pour se dégourdir les jambes dans la vaste cour intérieure du centre. C’était le moment de la journée où il s’accordait un repos seul à seul, profitant de la quiétude des heures passées, ne craignant pas encore ce que les nouvelles du soir apporteraient.

Leur petite troupe semblait s’acclimater au climat marocain… et pourtant, quelques tensions apparaissaient déjà. Jean et Marianne se refermaient sur eux-mêmes, et Terry semblait de plus en plus vouloir prendre son indépendance. Ce qui était son droit le plus élémentaire.

Benoît aussi songeait à l’avenir. Il avait perdu tous ses biens matériels, mais il était encore lui-même et avait de la ressource. Il comptait bien continuer sa lutte. Il en parlerait à Anthony, mais son fils était lui-aussi maintenant assez grand pour faire ses propres choix. Sa maturité laissait parfois à désirer, mais il était plus adulte que certaines autres personnes de sa connaissance. Le quarantenaire soupira. Le temps passait trop vite.

Un « clic » métallique le sortit soudain de ses songes. Il dirigea son regard vers la provenance du bruit, pour découvrir Jessie armée de son appareil photo. Elle venait de le capturer sur pellicule. Il capta son regard et esquissa un sourire en coin.

— Vous ne manquez pourtant pas d’autres sujets intéressants.

— C’est rare de vous voir immobile ; j’en ai profité.

Il approuva d’un léger rire et l’invita à le rejoindre.

— Comment s’est passé votre journée ? s’enquit-il.

— Pas trop mal. J’ai eu mon premier cours d’introduction au japonais.

Il grimaça. Il retardait cette échéance, mais il faudrait bien qu’il s’y mette à son tour.

— Et alors ? Qu’est-ce que ça donne ?

Elle lui adressa un regard malicieux.

— C’est loin d’être simple. Heureusement, j’ai une bonne mémoire visuelle.

Il approuva d’un grognement. Ce n’était pas particulièrement son cas. Il apprenait mieux sur le terrain, en contact direct avec ses interlocuteurs. Et pour le moment, il préférait éviter les Japonais. Les Nazs étaient des psychopathes barbares, mais il les connaissait. Il pouvait prévoir leurs réactions et agir en conséquence. Ce n’était pas le cas avec les Japs, et cette ignorance le contrariait de plus en plus.

— Je pourrais vous apprendre, si vous voulez, ajouta Jessie d’un ton amusé.

Il lui répondit par un sourire charmeur.

— Je n’en doute pas.

Son rire léger s’envola comme un trille dans l’air, provoquant un frisson agréable chez Benoît. Il s’étonna de sa propre réaction. Il n’avait pas ressenti un tel émoi depuis bien longtemps. Il se reprit et continua sa déambulation autour du potager, toujours accompagné de la belle Américaine.

— Que comptez-vous faire de vos photos ? badina-t-il.

— Probablement une exposition où j’inviterai tout le gratin nazi et japonais, ironisa-t-elle.

— Ils ont déjà ma photo, mais je suis sûr qu’une de plus leur ferait plaisir, répondit-il sur le même ton. Je suis tellement photogénique que ça en devient criminel.

Elle lui offrit un large sourire, puis continua :

— Plus sérieusement, je ne sais pas ce que j’en ferai. Il faut déjà que je trouve une pièce suffisamment obscure pour les développer. Amal a tous les produits qu’il me faut, mais sans chambre noire, c’est foutu.

— Je peux me renseigner, mais je crains de ne pouvoir faire davantage pour vous.

Elle plongea son regard dans le sien.

— Vous en avez déjà fait beaucoup. Vous m’avez conduite jusqu’ici. Vous avez veillé sur moi. C’est plus que quiconque ne l’aurait fait.

Sa soudaine franchise le gêna. Il se vit hausser les épaules et détourner le regard. Que lui arrivait-il ? Voilà qu’il se comportait comme un adolescent, maintenant !

Il toussota virilement pour se redonner une contenance et dirigea à nouveau son regard vers elle.

— C’est ce que je suis. Ne m’idéaliser tout de même pas trop. Je risque de prendre la grosse tête.

Un tendre sourire adoucit son visage.

— J’en doute.

— Je m’en serais vraiment voulu si je ne l’avais pas fait. Vous valez la peine d’être connue, Jessie.

Le rouge lui monta aux joues. La rendant davantage séduisante. Il songea soudain à la nuit qu’ils avaient partagée ensemble, à la douceur de sa peau et de ses baisers. Il n’avait alors pas imaginé de suite à cet instant, se demandant même s’ils allaient survivre à la journée. Désormais que les temps étaient plus calmes, il pouvait y songer, et il le faisait avec plaisir. Était-ce de l’amour ? Probablement pas, mais ça pouvait facilement le devenir.

Elle avait sans doute suivit le même chemin de pensée, puisqu’elle demanda :

— Ce qu’il s’est passé dans le train, ce n’était pas un coup d’une nuit, n’est-ce-pas ?

Il fronça un sourcil étonné devant cette expression qu’il avait peu l’habitude d’entendre. Un reste du Monde Virtuel, sans doute.

— Je ne suis pas contre l’idée que ça se reproduise, en effet. Je suis un homme avant tout, plaisanta-t-il.

Elle leva les yeux au ciel et le tapa gentiment sur l’épaule.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, enfin, pas seulement.

Il s’arrêta pour lui faire face, l’incitant à faire de même.

— Rassurez-vous, je vous ai parfaitement comprise, Jessie. Vous me plaisez, et pas seulement physiquement. Alors oui, j’ai envie de voir ce qu’on peut donner ensemble. Si c’est ce que vous souhaitez aussi.

Le souffle de la jeune femme s’interrompit à cette déclaration, avant de repartir à toute allure.

— Vous êtes un homme qui sait parler aux femmes, Benoît Drogou.

Elle s’interrompit un instant, avant de reprendre.

— Oui, c’est ce que je veux aussi.

Son cœur manqua un battement, avant de repartir de plus belle. Ses lèvres s’arrondirent en un sourire sincère. L’homme glissa tendrement ses bras dans son dos et l’enlaça. D’abord surprise, elle céda ensuite et posa sa tête sur son épaule, plongeant ses yeux dans son regard rassurant. Elle se sentit soudain un peu moins victime et eut presque l’impression de reprendre le contrôle de sa vie.

 

…oooOOOooo…

 

La chaleur était presque intenable, mais Anthony s’en fichait. Il préférait rester assis à l’ombre du dattier. Il n’avait aucune envie de rentrer à l’abri à l’intérieur. Il n’avait aucune envie de croiser Marianne. Marianne… Il serra les poings. Il avait l’impression qu’elle lui avait planté un couteau dans le cœur. Certes, ce n’était pas sa faute si elle ne partageait pas ses sentiments, mais cette désillusion était terriblement douloureuse. C’était sans doute une des plus grandes souffrances qu’il n’ait jamais expérimentée, et ce n’était même pas un Naz qui la lui infligeait. Il avait pourtant eu l’impression qu’elle appréciait sa compagnie. Il avait même cru qu’elle flirtait avec lui par moment… Il s’était totalement trompé. Il avait complètement été à côté de la plaque. Il se sentait ridicule. Il la détestait pour ça… Bien qu’il l’aimât encore.

Il soupira. C’était donc ça l’amour ? Pourquoi on le vantait tant ? Pourquoi on le cherchait tant et pourquoi les artistes en tout genre le montraient en idéal ? L’amour était source de souffrance ; il l’avait désormais compris. Mais peut-être que ça pouvait être différent ? Peut-être que si Marianne l’avait aimé en retour il aurait été au septième ciel à l’heure qu’il était. Il rougit, pas seulement à cause de la chaleur, mais plutôt à l’idée des baisers et des caresses de Marianne sur sa peau. À quoi bon se torturer ? Cela n’arriverait jamais.

— Tu cherches à attraper une insolation ? retentit soudain la voix de son père.

Il tourna le visage dans sa direction. Benoît se tenait à l’ombre du porche devant la porte d’entrée. L’adolescent gronda.

— Lâche-moi, papa. C’est pas le moment.

Son père ne répondit pas à son souhait, comme d’habitude. Il l’observa un long moment en silence, puis s’enquit.

— Qu’est-ce qui t’arrive, bonhomme ?

Anthony serra les bras sur sa poitrine.

— J’ai pas envie d’en parler.

Son père soupira.

— Alors on en est encore là, hein ? Malgré tout ce qu’on a vécu ces derniers jours, on en est encore à se faire des cachotteries ?

Le jeune homme se buta, mais une partie de lui avait tout de même envie de se confier. Ce n’est que quand son père tourna les talons pour partir qu’il se décida.

— C’est Marianne.

Benoît se tourna à nouveau vers son fils, jeta un coup d’œil hésitant au soleil, puis choisit de venir s’asseoir aux côtés d’Anthony. Il le rassura par sa présence, mais ne bouscula pas ses confidences, attendant que l’adolescent continue son discours.

Ce dernier finit par hausser les épaules, gêné.

— Elle ne m’aime pas, c’est tout.

— Et toi, oui ?

Il rougit à nouveau.

— Elle est intelligente, et belle, et douce. Comment ne pourrait-on pas l’aimer ?

Benoît retint un rire. Son fils connaissait son premier chagrin d’amour. Il n’y avait certes rien de drôle, mais il ne pouvait s’empêcher d’être attendri.

— Comment sais-tu qu’elle ne t’aime pas ?

— Elle me l’a dit.

— Ouille.

— Comme tu dis…

Il commença à jouer avec les cailloux devant lui, les envoyant valser au loin en leur donnant des coups de pieds négligeant. Il demanda soudain, une note d’espoir dans la voix.

— Tu crois qu’elle finira par m’aimer ? Je peux peut-être réussir à la séduire si tu me donnes des conseils.

Benoît plongea son regard dans celui de son fils. Il ne croyait pas un seul instant que Marianne puisse nourrir des sentiments autres qu’amicaux pour son fils. Elle avait une dizaine d’années de plus que lui, et était en plein chambardement émotionnel. Elle avait eu raison de mettre un frein aux espoirs d’Anthony, même si c’était douloureux. Benoît ne devait pas rajouter de l’huile sur le feu.

— Je ne pense pas que Marianne ait l’esprit à ça pour le moment. Et vous avez une sacrée différence d’âge.

Le jeune homme fronça les sourcils.

— Et alors ? L’âge n’a aucune importance.

— Certes, mais Marianne ne te voit pas comme un homme.

— Alors, je lui prouverai que j’en suis un !

Benoît soupira.

— Tu l’as suffisamment fait ces derniers jours. Si ça n’a pas suffi à la faire changer d’avis, rien ne le fera jamais.

Anthony tourna vivement la tête à l’opposé de son père. Il sentait des larmes de tristesse, de colère et de frustration mêlées monter à ses paupières. Il devait contenir ses émotions. Il sentit soudain la main de son père sur son épaule.

— Je sais que c’est dur. Je sais aussi que tu es un homme désormais et que tu surmonteras ça, même si ça te parait impossible pour le moment. Quoiqu’il en soit, je suis là si tu as besoin de parler.

La déclaration de son père lui fit du bien. Il profita de son réconfort un instant, et une question lui vint soudain aux lèvres.

— Est-ce que maman te manque parfois ?

Il sentit la main de son père se figer et son souffle se bloquer dans sa poitrine. Benoît se reprit vite.

— La vie qu’on avait avant que les Nazs ne la détruisent me manque. Mais pas la femme que ta mère est devenue par la suite.

L’adolescent acquiesça. Lui non plus ne nourrissait pas les meilleurs sentiments pour sa mère. Cela n’empêchait pas qu’elle était celle qui lui avait donné la vie et avait bercé ses premières années.

— Tu crois qu’elle est toujours en vie ?

— Je l’ignore, et je ne tiens pas à le savoir.

Il se tut un instant et reprit.

— On est en train de cuire ici. Rentrons avant de nous dessécher.

— Et si on allait plutôt faire un tour dans le potager ? Je n’ai pas envie de retourner dans la maison tout de suite.

Benoît soupira.

— Rapidement alors.

Anthony lui adressa un sourire railleur.

— Petite nature ! Tu te fais vraiment vieux, papa…

Il se leva en vitesse pour échapper à la tape amicale que lui aurait sans doute adressée son père.

 

…oooOOOooo…

 

Ulrich sentait que le désert le tuait à petit feu. Il commençait à penser que sa fuite éperdue de la milice japonaise n’avait pas été une bonne idée… du moins pas sans nourriture ni eau. Sa bouche se desséchait et il avait l’impression que sa langue allait tomber en poussière. Alors qu’il mettait difficilement un pied devant l’autre, il regretta son Danemark natal. Jamais là-bas il n’aurait eu à souffrir d’une telle chaleur. L’Afrique n’était qu’un enfer peuplé de démons qu’il aurait tous fallu envoyer au purgatoire !

Il leva son regard larmoyant vers le ciel en clignant de l’œil. Le soleil commençait à décliner. Il devait continuer à se diriger vers l’ouest. Ainsi, il finirait par arriver à l’océan. Avec un peu de chance, il trouverait bien un hameau avant. Le plus difficile serait de réussir à se sustenter sans se faire repérer. On ne pouvait pas dire qu’il avait le profil type du Marocain… ou du colon japonais. Et puis, il lui faudrait ensuite trouver les moyens de libérer ses équipiers. Ça n’allait pas être une mince affaire. Leur Kommandantur avait été très claire : “hors du territoire germanique, vous êtes livrés à vous-même.”

Son crâne lui cuisait douloureusement ; il lui semblait que son cerveau n’allait pas tarder à bouillonner. Il jura et jura encore intérieurement. Il maudissait ces maudites Manuelles qui l’avaient entraîné jusque-là. Il ne savait pas ce qu’elles étaient devenues. Il espérait qu’elles s’étaient comme lui perdue dans le désert, et que leurs carcasses étaient maintenant la proie des charognards.

La transpiration et les larmes dues à la luminosité noyaient ses yeux, troublant sa vision. Il se figea soudain en croyant apercevoir à l’horizon quelques maisons basses. Était-ce un mirage ? L’espoir se fraya un chemin en lui, réussissant l’exploit incroyable de lui donner un regain d’énergie. Il pressa le pas, et avançait pourtant toujours selon lui à la vitesse d’un escargot.

À chaque nouvelle enjambée, les contours du petit hameau se précisaient, devenant de plus en plus réels. Plus il avançait pourtant, et plus son souffle devenait court. Il devait tenir jusque là-bas. Un dernier petit effort et il serait sauvé.

Il s’approchait et s’approchait encore. Il commença à apercevoir deux ou trois silhouettes humaines.

Ce n’est qu’à quelques mètres du premier bâtiment qu’il tomba à genoux. Ses jambes refusaient de le porter plus longtemps. Sa tête lui tournait ; il s’écroula au sol en lâchant un gémissement épuisé. C’était indigne de sa formation : craquer juste avant la délivrance. Ce ne fut même pas le pire.

– À l’aide ! s’entendit-il supplier.

Sa voix fut en partie étouffer par le sable. Il ignorait si quelqu’un l’avait entendu. Il resta dans l’expectative quelques secondes, puis distingua des ombres approcher dans sa direction. Elles s’arrêtèrent près de lui, lui voilant merveilleusement le soleil. Pourtant, personne ne disait mot, ni n’esquissait un geste. Le Germanique finit par s’en étonner, et fit un effort pour se retourner sur le dos. Il y parvint tant bien que mal, et réussit à ouvrir les yeux pour distinguer les nouveaux arrivants. Un éclat de rire surpris et désabusé lui échappa quand il les reconnut. Les fugitifs ! Ici et maintenant, alors qu’il était impuissant et désarmé. La Fortune était parfois une belle salope.

Leur chef le dévisageait sans ciller, son regard criant clairement au meurtre. À ses côtés, son fils avait le même air. Les jeux étaient faits. Ce ne serait pas le désert qui aurait sa peau, mais ces deux hommes. Il aurait presque aimé être croyant pour pouvoir faire une prière, mais rien ne venait. Même pas pour son chancelier, qui, tout maître sur Terre qu’il soit, ne pourrait l’aider dans ces circonstances.

– Il semblerait que les scorpions soient de sortie, commenta le patriarche.

– Qu’est-ce qu’on en fait ? interrogea son fils.

Le père grimaça, semblant peser le pour et le contre. Et finalement, il leva son arme, droit vers le visage d’Ulrich. Ce dernier ne s’était pas trompé; c’était couru d’avance. Les Résistants avaient beau se prétendre plus humains qu’eux, ils en arrivaient aux mêmes extrémités dans les moments radicaux.

Malheureusement pour lui, Ulrich n’arrivait plus à esquisser le moindre geste. Même l’afflux d’adrénaline qu’il ressentit fut insuffisant pour pouvoir se relever de plus que quelques centimètres. Tout ce qu’il pouvait faire était attendre le déclic final. Qui ne vint pas.

Sa proie était de retour. Marianne. Elle avait abaissé la main du passeur, l’empêchant de tirer. Il la fusillait du regard, mais il lui obéissait. Elle avait en ce moment, une aura intransigeante, bien loin de la femme effacée qu’il avait recherchée. Mais sa force était une faiblesse, et il saurait la retourner à son avantage.

 

…oooOOOooo…

 

Ses talons résonnaient sur le sol marbré de la grande Chancellerie. Ce bâtiment était de toute beauté, aussi bien intérieurement qu’extérieurement. Hitler l’avait voulu le joyau de toute la Chrétienté, il avait réussi son pari. Mais à cet instant-là, Wilfried n’avait que faire du décor qui l’entourait, ni des gardes et autres personnels administratifs qui le saluaient solennellement. Il devait voir le conseiller Reiniger.

Il traversa le hall et le long couloir qui menait aux bureaux des haut-fonctionnaires en un rien de temps, dépassa le bureau de la secrétaire sans qu’elle ne l’arrête et entra dans le bureau de Reiniger après s’être annoncé de quelques coups sonores.

Reiniger, Carl de son prénom, était attablé à son bureau, concentré sur un dossier fourni. Il releva les yeux à l’entrée de son visiteur, et comprit aussitôt le sérieux de cette entrevue. Il garda le silence, attendant que son interlocuteur daigne parler.

Ce dernier s’approcha de la fenêtre, jeta un coup d’œil sur le panorama du centre de Germania, puis baissa les stores, dans un silence absolu.

Il tourna un regard appuyé vers le conseiller, qui actionna un presse-papier posé sur son bureau. Ce n’était évidemment pas un simple presse-papier, mais un brouilleur de micros. Il hocha la tête dans la direction de Wilfried dès qu’il fut en fonctionnement.

Le trentenaire lâcha alors un court soupir puis prononça :

— Ils ont réussi à passer la frontière.

Carl se laissa tomber dans sa chaise, soulagé, et loua le ciel pour cette réussite.

— Et les PMV ? s’inquiéta-t-il.

Wilfried grimaça.

— Ils sont passés aussi. Mais ils ne devraient plus être un problème désormais.

Reiniger s’affola. Si des membres de la Protection du Monde Virtuel avaient été assassinés, une enquête aurait lieu, et leur organisation risquait d’être démasquée.

— Que s’est-il passé ?

— Les Japs leur sont tombés dessus. Ils ne devraient plus être un obstacle pendant quelques temps.

— Ce qui nous laissera le temps de prendre contact avec nos deux messies.

Wilfried tira une chaise et s’y assit, droit comme un i.

— Certes, ce qui aurait dû être fait depuis des semaines.

— Ce ne devait malheureusement pas être les PMV4 qui devaient être envoyé après elles. Les PMV7 qui étaient prévus sont des incapables. Comble de malchance, les PMV4 ont terminé leur précédente mission plus tôt que nous l’avions escompté.

— Et ont résolu l’affaire trop tôt pour que nous agissions. Je sais, j’ai suivi le dossier. Nous devons nous rattraper ; retrouver le contrôle sur les événements. Le plan que nous avons mis en place ne peut pas échouer. Il est temps d’en finir une fois pour toute.

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