Aloha


C’est bientôt la fin. Cette idée m’a longtemps terrifié. Plus maintenant. J’ai fait mon temps. J’ai vécu une vie suffisamment longue et heureuse pour partir sans presque aucun regret.

Je m’appelle John O’toole, et je suis né le 15 avril 1923 dans une petite ferme de l’Ontario. La vie était si différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Quand je songe à la façon dont elle s’est transformée en l’espace d’un siècle seulement, je me dis que j’ai dû imaginer bien des choses. Ça ne nous aide pas à garder les idées claires, nous, les vieux de la vieille. Mais passons, mon esprit s’égare, excusez-le.

Comme je le disais, je suis né en Ontario et j’y ai passé les premières années de ma vie, partageant mon temps entre l’école et les travaux des champs. J’y suis resté jusqu’à l’âge requis pour m’engager dans la Marine. C’était mon rêve. Quand j’y repense aujourd’hui, je suis partagé face à ce choix. Faire partie d’un corps armé est une chose singulière. Ce sentiment d’appartenance et de fierté de défendre son pays et les siens vous réchauffe l’âme même les jours les plus froids et humides. J’ai beaucoup appris au sein de mon équipage et y ai vécu certains des meilleurs moments de ma vie. Jusqu’à ce fameux jour de 1941.

J’étais stationné avec mon navire dans la baie d’Honolulu lors de cette fameuse journée désormais appelée attaque de Pearl Harbor. Un des évènements les plus mémorables de ma longue existence. L’enfer sur Terre ; des sons, des images et des odeurs que je ne souhaite pas raviver aujourd’hui. J’ai failli mourir ce jour-là, et plusieurs autres fois durant cette guerre, mais la Destinée m’a toujours sauvé. Il faut croire que mon heure était maintenant, dans cette chambre.

Alors certes, si je ne m’étais pas engagé dans l’US Navy, je n’aurais jamais connu cette bataille, mais je ne serais probablement pas non plus allé sur la magnifique île d’Hawaï, et je n’aurais jamais rencontré la merveilleuse créature qui allait devenir ma femme. L’amour est à la fois simple et compliqué. On peut le chercher longtemps et perdre tout espoir, et quand on ne s’y attend plus, il est là, envahissant notre cœur. C’est ce qui s’est passé entre Ailani et moi.

Nous nous sommes mariés peu après la fin de la seconde guerre mondiale en novembre 45 et ainsi ont commencé les meilleures années de ma vie. Nous avons eu cinq beaux enfants, qui à leurs tours nous ont donnés de merveilleux petits-enfants. La vie continue, même si la mienne me quitte aujourd’hui.

J’ai longtemps eu peur de la mort. L’existence est tellement belle que la quitter me paraissait une injustice sans nom. Mais de l’eau a coulé sous les ponts et je suis prêt désormais. Je m’interroge cependant sur ce qui m’attend. Qui-y-a-t ’il après la mort ? Cette question à laquelle personne n’a jamais pu répondre me taraude. Je ne suis pas croyant, et la seule réponse logique pour moi est qu’il n’y a rien d’autre que le néant. Mais c’est un concept tellement difficile à imaginer. Le néant… alors que mon esprit a toujours fourmillé de 1001 idées…

Une longue et pénible expiration s’échappe à nouveau de ma poitrine. Je suis content de pouvoir partir de chez moi, confortablement installé dans mon lit douillet. Les rideaux sont tirés, plongeant la pièce dans une pénombre bienvenue pour mes yeux fatigués. À mon chevet se tient Keanu, le dernier de mes petits-enfants. Mes autres proches m’ont déjà fait leurs adieux, mais Keanu tient à rester avec moi jusqu’au dernier instant, tout comme je l’ai fait avec ma chère Ailani, deux ans plus tôt. Il a une grande force de caractère pour ses 25 ans. Il serre tendrement ma main dans la sienne et garde son regard embué de larmes dans le mien. Nous avons toujours eu une connexion spéciale lui et moi. J’ai bien sûr de la peine de devoir quitter ma famille, autant qu’ils en ont de me voir mourir, mais ils feront leur deuil. Ainsi le veut la vie.

Mon souffle se bloque brièvement dans ma poitrine. Nous comprenons tous les deux que c’est le signal du départ.

— Aloha, grand’pa… murmure-t-il avec douceur.

Je lui adresse un dernier sourire et ferme les yeux. Je lâche la rampe et une foule de souvenirs m’immerge soudain. Pourtant, à peine les ai-je entrevus qu’ils s’effilochent jusqu’à disparaître. Peu à peu j’oublie tout, me concentrant seulement sur la lumière au bout du tunnel, celle vers qui je progresse. J’oublie tous les évènements qui ont façonnés ma vie, tous mes proches, mon propre nom, et même comment respirer. Peu importe, la lumière est là.

Perdu, les poumons bloqués, je pénètre dans cette lumière pour être agressé par une cacophonie de sons que je ne sais nommer. Un besoin urgent naît au fond de ma poitrine, mais je ne sais comment le satisfaire. Je sens soudain une tape sur mes fesses. Je pousse un cri de frustration, suivi de plusieurs de ses frères. Ces protestations ont l’avantage de soulager mes poumons. Je ne m’arrête pas. J’ai peur. Qu’est-ce que c’est que cet endroit bruyant où il fait si froid ? Sans oublier qu’une matière gluante me recouvre.

D’autres sons se rajoutent au vacarme environnant.

— Félicitations ! C’est une magnifique petite fille. Elle est en parfaite santé.

Un tissu s’enroule autour de mon corps et me réchauffe. C’est un peu mieux, mais je suis toujours perdue en plein brouillard. J’ouvre les yeux, mais à part une vive lumière tout est flou autour de moi. Je referme les paupières.

J’ai la sensation soudaine qu’on me transporte ; l’air défile autour de moi. Je ne contrôle rien ; c’est terrifiant. Les bras qui m’entourent change soudain, et aussitôt un inexplicable sentiment de familiarité et de sécurité m’envahit. Surprise, je cesse peu à peu mes pleurs et me laisse bercée dans cette embrassade. Une voix douce et confiante chantonne tout bas. Je ressens ses vibrations contre moi.

Une autre voix, plus grave mais tout aussi rassurante, s’élève tendrement.

— Bienvenue au monde, petite Roxanne.